Chapitre 27 : Les souvenirs volés

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Il faisait de nouveau noir dans ma prison. C’était mieux ainsi. Je préférais la pénombre. Mon estomac grogna. J’attendais la visite de Mickaël, qui se faisait étrangement attendre. Je ne l’avais pas vu depuis deux jours.

La porte grinça et je me sentais soulagée, malgré le fait que je sache qu’il allait me frapper. Ce n’était finalement pas grand-chose en comparaison de la faim et la soif qui momifiaient tous mes organes internes.

Le garçon alluma la lumière et je frappais l’air, comme pour me protéger de la brûlure. Il me saisit le bras et m’entraina hors de la geôle. Mon flanc droit frottait contre le goudron. Ça me brulait. Je m’appuyai pour m’aider à me redresser mais il m’envoya un coup de pied dans l’abdomen pour que je reste à terre. Il continua de m’emporter le long d’un couloir. On s’arrêta devant la troisième porte. Là, il me lâcha, attrapa mon col, et m’obligea à me tenir debout. C’était douloureux cette position. Mes genoux n’en avaient plus l’habitude. Ils flanchèrent mais le rouquin me retint.

La porte s’ouvrit nous laissant voir un Alec un peu trop souriant pour être honnête, et le gris intense de la lumière naturelle de l’autre côté de la fenêtre.

- Merci Mike ! congédia-t-il son chien de garde qui disparut, sans dire un mot.

Il m’attrapa par le bras, et m’installa sur une chaise, en face d’un bureau massif. La pièce était petite. Il n’y avait d’ailleurs que ce meuble, monté sur une estrade, et une vitrine en verre derrière, juste en face de moi. Le Collier des Lamentations s’y trouvait, disposé dans un petit coffret bleu.

Alec attrapa une pomme dans une corbeille. Il s’installa contre son bureau, me tenant face. Il empestait la condescendance à plein nez. Il m’adressa un regard intense, obligeant mes yeux à se plonger dans les siens, et je perdais le contrôle. Son visage se fendit par un sourire de coin, avant qu’il ne morde dans sa pomme. Du jus coula le long de son menton. J’imaginais, malgré moi, le liquide glisser le long de ma gorge et finir sa course dans mon estomac vide. J’étais tellement affamée que j’en avais la nausée.

- Que lui as-tu dit ? m’interrogea-t-il la bouche pleine. Pourquoi ne vient-il pas ?

- Je croyais qu’on enseignait les bonnes manières aux rois, rétorquai-je derechef.

Son sourire s’intensifia, comme son regard. Aïe, ce n’était pas bon signe.

Il posa sa nourriture sur le bureau et s’approcha de moi, dans une démarche ralentie, minant la nonchalance. Il s’accroupit dans une lenteur théâtrale, et examina avec attention mon expression. Je tentais de répondre à son regard. Mais je ne devinais rien en lui, aucune émotion.

- Je vais te laisser une seconde chance, me souffla-t-il alors qu’il caressa ma joue. Qu’as-tu dit à Joseph ?

Je lui adressai un regard noir qui le fit sourire de plus belle.

- Je ne lui ai rien dit. Je ne sais même pas faire ça.

Il souffla en secouant la tête, et retourna à son bureau. Je récupérai le contrôle de mes membres quelques instants, jusqu’à ce qu’il fasse volte-face et me regarde de nouveau. Il souleva les mains au ciel.

- Tu mens. C’est évident.

- Je ne te mens pas. Si tu ne me crois pas, vérifie ! Fouille mes souvenirs !

Il se raidit et en une fraction de seconde, il bondit jusqu’à ma position, où il me maintenait sagement assise, les bras enfoncé dans les accoudoirs. Le tout par la force de ses yeux. Mais bordel, comment pouvait-il faire ça ?

- Ne joue pas à ce jeu-là, me menaça-t-il en détachant chaque mot.

- Ou quoi ? Tu me tueras ?

J’éclatai de rire sans savoir pourquoi. Ni comment. Evidemment qu’il ne me tuerait pas, j’avais trop de valeur pour lui. Plus vivante que morte. Mais c’était pire. Vivante ne voulait pas dire saine et sauve. Et à l’idée des choses effroyables qu’il pourrait me faire, je m’effondrais dans un rire sordide.

- Stop ! hurla-t-il.

Ma bouche se ferma et plus aucun son n’émanait d’elle mais pourtant les hoquets continuaient. Ils venaient mourir, de force, dans ma gorge. C’était douloureux. Mais je ne savais pas si cela provenait de mon fou rire étouffé ou de la force avec laquelle Alec me maintenait la bouche close.

Après quelques secondes de silence forcé, le Président se détendit et me céda de nouveau le contrôle de ma bouche. La douleur avait arrêté le fou rire. J’ouvrais grand la bouche et tordais ma mâchoire pour faire disparaître la tension.

Alec m’observait, taciturne. Je n’aimais pas ça. C’était une sensation étrange, d’être épiée, jugée. Mes yeux cherchaient une échappatoire de tous les côtés, pour ne pas se fixer dans les siens. Ils trouvèrent la fenêtre, trop grande pour une si petite pièce. J’y voyais le ciel bas et gris, annonçant la pluie, les arbres décharnés qui tanguaient sous l’effet du vent et un lac gris qui avait quelque chose de terrifiant.

- Tu as surestimé mon importance, c’est tout, balançais-je.

En guise de réponse, il pouffa.

- Quel emphatique pathétique tu fais !

Le ton de sa voix était de nouveau mielleux. Il empestait l’ironie. Je le fusillai du regard.

- Je n’ai jamais dit que je l’étais, rétorquai-je, plus blessée que je ne l’aurais voulu.

- Mais c’est ce que tu es. Ta mère…

Il se crispa et détourna son attention sur la pomme qu’il avait abandonnée un peu plus tôt. Il la dévisagea comme si elle lui disait quelque chose. Il fronça les sourcils, et se concentra de nouveau sur moi.

- Te rappelles-tu de notre première rencontre ?

C’était à mon tour de froncer les sourcils. Evidemment que je m’en souvenais. Comment aurais-je pu l’oublier ?

- Toi aussi ? C’est étonnant ! répondis-je.

Un sourire narquois lui redessina le visage. Mon dieu, qu’il était beau. Abominablement arrogant, cruel, détestable, c’était vrai, mais il était beau. Indiscutablement magnifique.

- Voyons Jessy ! Pour qui me prends-tu ?

Il contourna son bureau, détourna le regard une fraction de seconde pour contempler le bijou dans la vitrine. Mais ce n’était pas assez pour que je puisse tenter quoique ce soit.

- C’était un souvenir tellement fort ! Même moi, je n’ai pas pu oublier le moindre détail.

Son exclamation était exagérée. Je restais silencieuse et le plus impassible possible. Il pouffa. Un rire abject. Puis il s’approcha une nouvelle fois de ma chaise et passa son doigt sur ma joue. Il m’adressa le regard le plus désolé qu’il soit et ajouta :

- Mais ce n’était pas moi ce jour-là. Ça ne l’a jamais été.

- Quoi ?

J’étais estomaqué.

- Quoi ? répétais-je, quoi ?

- Voyons Jessy ! Tu as très bien compris.

Mon cerveau disparut quelque part dans le néant. « Pas lui. Jamais. Mais qui ? »

Le souvenir de notre rencontre m’écrasait de nouveau. Comme il l’avait fait des milliers de fois. C’était une journée comme les autres. C’était l’anniversaire d’Ellie, ses 14 ans. Elle nous avait trainées en ville, moi et tout un groupe de filles que je n’appréciais pas vraiment. Puis, sur un coup de tête, elle avait décidé de lancer un cache-cache. J’avais trouvé ça absurde. Mais les autres filles avaient adoré l’idée. Je m’étais donc réfugiée dans le petit cimetière à côté de l’université parce que personne n’y allait jamais. Aucune d’entre elles ne serait venue me chercher là.

J’avais couru si vite que j’avais dérapé sur les graviers rouges et j’avais troué mon jean. Je m’étais précipité derrière une tombe qui me cachait de l’entrée. C’est à ce moment précis que je l’avais vu.

Il était grand, habillé tout en noir. Je me souvenais qu’il était en train de se recueillir sur une tombe, celle de Naïwenn -je m’en souvenais maintenant- et qu’il avait détourné la tête. Je ne me souvenais pas de son visage, seulement de l’impression qu’il m’avait laissée. Il était beau. Magnifique. Et rassurant. Il s’était approché de moi, sans dire un mot et avait regardé ma blessure. J’étais restée estomaquée tellement il m’impressionnait. Il était légèrement plus vieux que moi et il sentait bon. Merveilleusement bon. Il m’avait demandé comment je me sentais et je n’avais pas pu répondre. Rien ne sortait de ma bouche. J’étais fascinée. Et c’est à ce moment-là qu’il m’avait appris son nom : Alec.

Mais ça n’était pas lui.

- Tu mens ! l’accusais-je. Je m’en souviens très bien ! Je me souviens de toi !

- Tu vois Jessica, c’est ça le problème avec les souvenirs. Ils sont si…fragiles. Il suffit d’un petit rien et ils n’existent plus ou plus vraiment ou plus comme avant. Alors comment savoir ? Comment savoir si ce dont on se souvient, en s’en souvient vraiment ? Comment savoir s’il ne s’agit que de notre imagination, de nos fantasmes enfouis ou de la réalité ? Et qu’est-ce que c’est que la réalité ? Elle est tout mais elle n’est rien. Tout n’est que mensonge. Magnifiques mensonges.

Je l’écoutais déblatérer sa bonne parole en le regardant s’éloigner le sourire jusqu’aux oreilles. Il passa derrière son bureau, effleura la vitrine de bout des doigts et se réinstalla en face de moi. Il était si convaincu de son discours qu’il en devenait presque convainquant lui-même. Mais je n’étais pas dupe. Il m’emmenait quelque part, dans une direction bien particulière que je ne devinais pas encore. Rien de ce qu’il ne disait ou ne faisait n’était laissé au hasard. Je le savais, le sentais, à travers son assurance démesurée.

- Et là, tu penses encore que je te mens.

« Effectivement. »

Il s’étira, passa derrière moi. Un frisson remonta le long de mon dos. Je n’avais aucune idée de ce qu’il était en train de faire. Je tâchai de ne pas me laissais aller à la terreur, de ne rien laisser paraître.

- Vois-tu, ce qui est drôle, c’est qu’on pourrait penser que créer un souvenir est plus compliqué que de le modifier. Mais c’est tout l’inverse. Il faut être bien plus méticuleux pour ne modifier que quelques détails comme une couleur de cheveux, un regard ou un prénom. Pour que tout cela reste cohérent, cela demande beaucoup de temps.

Je sentais sa satisfaction de me voir lutter contre les images qu’il tentait d’insérer dans mon esprit, contre ce poids qui m’écrasait les entrailles et me donnait envie de vomir. Je me concentrais pour les refouler mais cela devenait de plus en plus compliqué. Cet Alec, en face de moi, n’avait rien de commun avec le garçon dont je me souvenais.

- Ce n’était pas lui, tentais-je de me convaincre. Ce n’était pas Joseph.

Je sentis son contact sur mon dos. Il effleura mon omoplate, de ses doigts, comme s’il caressait mon tatouage, sa marque, et se pencha pour me murmurer à l’oreille :

- Soit. Regarde, m’ordonna-t-il doucement.

Un nuage de fumée grandit dans la pièce. Elle émanait d’Alec, derrière moi. Sans son contact, j’aurais pu me croire en plein rêve. Derrière l’épaisseur blanche qui se dissipait peu à peu, deux silhouettes se dessinaient. La première se tenait à quelques centimètres de moi seulement, et me tournait le dos, et l’autre était plus loin, derrière le bureau.

- Un souvenir, me souffla Alec. Profite-bien du spectacle !

Lorsque la fumée disparut complètement, elle me révéla Joseph. Il était là, tout près. A portée de bras, mais le Président m’empêchait de bouger. Je luttais des toutes mes forces pour m’en approcher un peu plus, en vain.

- Il n’est pas là, ria l’homme derrière moi.

Mon frère fixait un autre homme, trop occupé à signer des papiers pour lui prêter la moindre attention. Il restait flou d’abord, avant que je ne m’aperçoive qu’il s’agissait d’Alec, lui-même. Bien que je ne puisse voir son visage je savais le blondinet tendu, énervé.

- Qu’est-ce que tu lui as fait ? hurla-t-il.

- A qui ?

Joseph serra les poings. Je vis les veines de ses poignets gonfler. Les deux hommes se fixèrent longtemps. Dans ce combat silencieux, Alec bis céda le premier, laissant entrevoir un demi-sourire empli de satisfaction.

- Il ne lui a été fait aucun mal, rassure-toi, gémit-il.

- Elle ne se souvient pas de moi, murmura Joseph. J’avais effacé sa mémoire alors pourquoi est-elle persuadée d’avoir vécu nos moments avec toi ? Tu n’avais pas le droit de faire ça !

Il sanglotait. Il n’aurait pas dû pleurer, jamais. Je n’aimais pas ce son, cette sensation. J’avais envie de lui parler, de le réconforter, mais il n’était pas là. Cette souffrance appartenait à un passé auquel je n’appartenais pas.

- On avait un accord : tu me ramenais le collier et je taisais l’existence de ta chère sœur. J’ai attendu. Puis j’en ai eus assez d’attendre, s’expliqua le père.

- Elle n’y est pour rien ! hurla le garçon blond, horrifié.

- C’est vrai. Cette pauvre fille, une victime collatérale d’un conflit dont elle ignore même l’existence…

Alec bis contourna son bureau et s’approcha de son fils. Ils se faisaient face, immobiles et de nouveau silencieux. Je devinais la rage de mon frère, son envie de lui bondir à la gorge. Mais il semblait paralysé, comme si une force mystérieuse le retenait. Alec bis.

- Elle tient beaucoup à toi tu sais. J’ai bien essayé de t’effacer complètement, sans succès. Alors, j’ai pris ta place. Une seule rencontre m’a suffi. Et j’ai pris bien soin d’y laisser ma marque, comme tu l’avais fait. Un très bon choix, d’ailleurs, cette dédicace. Beau travail !

Trop sûr de lui, Alec bis se tourna en direction de la fenêtre d’où émanait une lumière éclatante et Joseph bondit. Le plus vieux bifurqua en un éclair, dans un élan des plus gracieux. Il contourna Joseph, le saisit par le bras et le cloua au sol. Le fils se tordit de douleur. Je vis ses yeux assombris par les larmes qui coulaient.

- Je ne compte pas lui faire de mal, chuchota le roi à l’oreille de sa victime. Mais il fallait que tu comprennes. Je ne plaisante pas. Que tu le veuilles ou non, tu es la Larme. L’avenir de Tellusa dépend de toi alors tu porteras ce collier !

Il relâcha son bras. Joseph se redressa doucement. Il adressa un regard empli de haine à son propre père qui lui répondit par un haussement de sourcils.

- Un jour tu me remercieras.

Le garçon cracha à la figure de son ainé.

- Un jour, je te tuerai !

Le Président s’esclaffa en s’essuyant le visage, réajusta sa chemise et se dirigea vers la porte. Sa démarche nonchalante n’était pas sans me rappeler celle de son propre fils. Il tourna le dos à Joseph dans un surplus de confiance que ce dernier ne trahit pas malgré ses dernières paroles.

- Tu ne penses qu’à ce foutu collier mais mère, au moins, voyait bien au-delàs, lâcha Joseph. En volant le collier, elle a fait ce qu’elle devait ; elle m’a empêché de détruire Tellusa, elle a protégé son peuple, bien mieux que toi ! Tu le sais pertinemment. Si tu lui en veux tellement, c’est uniquement parce que tu ne supportes pas l’idée qu’elle t’ait laissé, qu’elle ait pu trouver le bonheur avec un autre que toi. Seulement, tu es bien trop fier pour te l’avouer.

Alec se tourna lentement, les yeux ronds.

- Tu sais, répondit-il d’une voix étrangement ferme, il est des liens qu’il vaut mieux ne pas nourrir. Celui-ci n’est que poison. L’amour est un luxe que les Enfants de Tellusa n’ont pas ; c’est plus vrai encore pour les hypersensibles. Arrive toujours un jour où ils doivent choisir entre le monde et l’être aimé. La souffrance qui repose sur leurs épaules est telle qu’ils ne peuvent jamais choisir que la majorité. Je l’ai appris à mes dépends et c’est ce qui t’attend si tu continues à t’accrocher à elle.

- Nous ne sommes pas comme vous, cracha Joseph. Elle n’est pas Naïwenn et je ne suis pas toi !

- Détrompe-toi mon fils. Elle est de ce sang, et tu me ressembles, bien plus que tu ne le penses.

La fumée réapparut et emporta avec elle Joseph, Alec bis, cet abominable souvenir.

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