Chapitre 6 : Entre-deux

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Le même jardin, toujours le même jardin. Pourtant, tout me semblait sensiblement différent. La quiétude avait quitté mes entrailles qui se tordaient dorénavant.

Alec emmenait le petit Joseph et dans ses bras, il semblait bien trop vulnérable. Les deux garçons me tournaient le dos, se dirigeant à grand pas vers l’horizon et le jeune homme murmurait des mots à l’enfant, des mots inaudibles mais qui pourtant ne m’inspirait qu’angoisse.

Il fallait que je les rattrape, que je récupère mon enfant, avant qu’ils ne disparaissent tous les deux dans le brouillard. Mais j’étais incapable de bouger. Quelque chose me retenait. Pourtant je ne voyais rien ni personne. Mes poignets, mes chevilles, tout était libre, aucune main pour les retenir, aucune chaine…

Alors je me débattais de plus en plus, de plus en plus fort, au point de faire craquer tous les os du corps. Mais rien n’y faisait, je ne pouvais pas bouger les pieds. Et plus je luttais, plus les garçons s’éloignaient, plus Joseph m’échappait.

- Joseph ! hurlais-je, Joseph !

Je continuais de me tortiller, cherchant à échapper à cette chose mystérieuse qui me retenait, tout en hurlant davantage. C’était de la rage. Oui c’est ça, c’était de la rage qui brulait en moi, me dévorait, me faisant oublier le froid et tout le reste.

- Joseph ! Joseph!

La neige les avait fait disparaître depuis un bon moment maintenant, et comme pour me répondre, elle s’épaississait, devenait plus intense.

- Oh non, je n’abandonnerai pas. Joseph ! Mon enfant !

Personne, ni rien ne répondait. Le moindre bruit avait cessé. Le vent, si rassurant ne m’atteignait plus, les oiseaux avaient fini de chanter. Il ne restait qu’un silence froid. Froid et lugubre. Mais j’ai continué à me battre avec cette puissance invisible.

Je n’ai pas cessé de la nuit, appelant, hurlant mon enfant de temps en temps, espérant si ce n’est une réponse, au moins que lui m’entende. Je n’avais pas cessé, je ne voulais pas cesser. Mais plusieurs os cassés, la voix déchirée et les forces qui m’abandonnaient…je m’étais effondrée au sol. Et un nouveau jour se levait doucement, apportant un peu de lumière qui traversait l’épais brouillard.

Je ne ressentais plus le froid de la neige, je ne ressentais plus rien. La rage, la colère, tout avait été consommé, il ne restait plus rien. Un trou béant avait arraché mon ventre et même mon cœur semblait vouloir cesser de battre. Il s’était horriblement ralenti, et ne battait plus au diapason. Un coup par ci, un coup par là…Tout me manquait, pourtant il fallait continuer.

- Joseph, soufflais-je alors, Joseph…

Mes paupières se fermaient malgré moi et tout demandait un effort incommensurable : les rouvrir après chaque plissement, remplir mes poumons, ouvrir la bouche, articuler mes membres. Tout en moi, tout de moi, était ankylosé, endormi…

« Ne t’endors pas, me dis-je à moi-même, ne t’endors pas »

Mais il était déjà trop tard. Mon cerveau ne me répondait plus, trop épuisé.

« Joseph, Joseph… »

Et le noir fut total.

- Jessica, tu m’entends ?

Quelque chose me boula sur le côté, et un léger courant d’air venait me caresser le bas du dos, ce qui provoqua une vague de frisson. Plusieurs voix, toutes masculines je dirais, bien que suffisamment lointaines pour que le doute persiste, discutaient autour de moi. Alors j’ouvris les yeux pour mieux comprendre où je me trouvais. Tout restait flou, un voile avait pris place sur mes pupilles. Les corps, ou plutôt les ombres difformes d’où provenait le brouhaha, s’agitaient tout autour de moi. Il n’était pas difficile de comprendre qu’il se passait quelque chose d’anormal, d’inquiétant. Il fallait que je me lève, que je sorte d’ici, que je retourne chez moi.

- Calme-toi, Jessica. Calme-toi.

L’homme avait parlé si près de mon oreille que je sentis son souffle dans mon cou, ce qui entraina un deuxième frisson. Mais il était hors de question que je me calme. Je sentais leurs mains sur mes poignets et mes chevilles. Ils m’empêchaient de bouger.

Les secondes défilèrent sans que ma vue ne s’éclaircisse le moins du monde. Et je me retrouvais là encore incapable de bouger. Je me débattais pourtant, ayant retrouvé toute ma vitalité, et des mots, distincts, clairs, et significatifs venaient de nulle part, semblant s’échapper du bourdonnement alentour.

- Tension à 18.5…avais-je entendu à ma droite.

Quelque chose vint me pincer le bras, un pincement aigu de quelques secondes. Puis tout s’apaisa. Le brouhaha et les quelques voix s’étaient transformés en un ronronnement constant et rassurant, la lumière au-dessus de mon visage s’atténua petit à petit, les liens qui retenaient mes bras cédèrent et je replongeais une fois de plus dans l’obscurité, profonde, douce et rassurante.

Les chaînes invisibles avaient étroitement resserré leurs liens, tordant mes articulations déjà cassées. La douleur, comme une décharge électrique, traversa mon corps tout entier.

Mais je ne détestais pas cette douleur. Elle était telle une amie, mi alliée, mi ennemie. Elle me permettait de garder les yeux ouverts, de ne pas plonger aveuglement dans les bras de Morphée.

Les heures s’étaient écoulées, un deuxième jour avait passé et je ne m’expliquai toujours pas la situation. Mais ça n’avait plus d’importance. Joseph manquait, me hantait et j’aurais juré l’avoir vu revenir, apercevant sa silhouette, mais ne s’approchant pas. J’avais recommencé à l’appeler alors, j’avais hurlé de toutes mes forces, arrachant mes cordes vocales, mais il était resté immobile, lointain.

La douleur m’empêchait de me laisser m’écrouler dans la neige, délivrant une nouvelle décharge dès que mes bras étaient trop tendus et des petits points noirs, comme des cendres, troublaient ma vue. Pourtant la fatigue était trop lourde. Combien de temps je tiendrais encore ? Comment mettre fin à ce calvaire ?

Une subite envie de vomir vint me plier en quatre, arrachant les derniers nerfs probablement. La première douleur, atroce, électrisante, avait pris congé, laissant place à une nouvelle, encore plus désagréable, plus subtile, plus perverse et qui ne put disparaître que lorsque mon esprit sombra, une fois de plus, dans le néant.

Un bruit de pas me ramena doucement à la réalité. Il y avait des échos tout autour de moi, des échos trop rapprochés pour que je comprenne le sens des mots. J’avais pu distinguer trois voix différentes, deux graves, probablement des hommes et une plus aigüe. Je me focalisais dessus pour essayer d’intercepter deux ou trois choses à la volée. Au fur et à mesure que je concentrais mon esprit sur les personnes alentour, d’autres informations vinrent à moi. Une lumière, déjà. Une lumière jaune et intense qui brûlait mes yeux à travers mes paupières encore fermées. Et puis une odeur. Une odeur très spéciale, pas vraiment agréable que j’identifiai en quelques secondes. Une odeur d’hôpital.

Au bout de quelques minutes, quelqu’un me saisit la main. J’osai alors ouvrir les yeux. Je fis le tour de la pièce, mais elle était plongée dans une sorte de brouillard qui la rendait vaste. Je plissai alors les paupières afin d’y voir plus clair ce qui eut l’effet escompté. C’était mon père qui était là, assis près de moi. Ellie était debout au pied du lit, à côté de Trent, tous, l’air très inquiet.

- J’ai soif, annonçai-je la voix roque et la bouche pâteuse.

Mon père me lâcha immédiatement la main, souleva ma tête avec précaution et m’enfonça une paille dans la bouche.

- Tu es à l’hôpital, m’expliqua-t-il. Tu hurlais pendant ton sommeil. Cathy a d’abord cru que tu faisais un cauchemar mais quand elle a essayé de te réveiller, elle n’a pas pu. Tu délirais. Je suis rentré dès que j’ai su.

Il me racontait les faits à toute allure, les yeux fixés sur la couverture, l’inquiétude déformant le visage. Je fus surprise de le voir dans cet état. Non pas que je doute de son amour pour moi, mais il était du genre calme et posé, mon père. Ses expressions ne trahissaient jamais ses émotions et il me disait souvent que c’était pour cela que ma mère l’avait aimé. Je la comprenais qu’à moitié. C’était reposant et serein de vivre avec quelqu’un d’humeur égal à longueur de temps, mais d’un autre côté, c’était déroutant de ne jamais savoir ce qu’il pensait.

Pendant que j’analysais ce qu’il venait de me dire, une violente douleur me frappa la tête. Je tentais d’abord de l’ignorer, de l’oublier.

- Cathy ? demandais-je, toujours sonnée, en repoussant le gobelet que mon père me tendait.

- Je l’ai envoyée se reposer.

La douleur devint plus intense, si forte que j’entendis un hurlement sortir de ma bouche sans que je le visse venir. C’est comme si quelqu’un s’acharnait à m’éclater le crâne avec une masse. Au même instant un bourdonnement apparût, accompagnant la douleur et noyant tous les bruits alentour. Et pendant que je me tordais de douleur, ils me dévisageaient, Trent, Ellie et mon père, l’air horrifié. Je voulais qu’ils bougent, qu’ils fassent quelque chose, mais ils restaient là, pétrifiés.

D’autres sont entrés, se sont agités tout autour de moi et j’ai ressenti un nouveau pincement aigu dans le bras. Doucement, le bourdonnement diminua, puis disparut et mon esprit céda, retrouvant l’obscurité, mon jardin enneigé et mes chaînes invisibles.

Les différentes séquences se sont enchaînées, me faisant perdre toute notion du temps. Je passais le plus clair de mon temps couchée dans la poudreuse et je revenais de temps en temps, pour quelques secondes, à la réalité.

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