Chapitre 10

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La bougie avait révélé la série de chiffres et nombres suivante : 6. 9. 10. 5. 23. 2. 4. 21. 17. 1. 8. 7. Tout comme Constantin, Maxence pensait que la phrase latine avait de l’importance dans le déchiffrement du message éventuel. Et à présent, il devenait possible d’établir une correspondance entre les lettres des mots latins et les nombres inscrits sur le plan. Elle s’y attela, partant de l’hypothèse que chaque nombre désignait une lettre de la phrase d’exergue ; le problème consistait à savoir où couper les mots formés : les deux premières donnaient une préposition : in ; la 10e était le F de fide ; la 23e le G de legerit. Avec la 5e et la 2e, cela formait le mot fuga. La 4e était un C, la 21e le L de legerit. Avec la 17e qui était un A, la 1re un V, la 8e un I et la 7e un S, cela donnait le mot clavis. In fuga clavis : la clef [est] dans la fuite, traduisit d’abord imprudemment Maxence, avant que Constantin ne lui fasse remarquer que in + ablatif s’employait pour un complément sans mouvement ; dans le cas contraire, c’était l’accusatif qu’il fallait utiliser. Mais dans ce cas fuga ne pouvait avoir son sens premier ! Ils appelèrent alors le Gaffiot à la rescousse : rien, à part la fuite, au propre et au figuré ! L’internet, alors. Et là, surprise : le mot latin fuga avait aussi donné en français ancien le mot « fuie » : petit abri en forme de tour destiné à nourrir et loger les pigeons. « La clef se trouve dans le pigeonnier ! » Cette fois, le message s’adaptait parfaitement au contexte. Mais quelle clef, celle d’un coffre, d’une salle, ou la clef de l’énigme ?

Munie de ces éléments, Maxence pouvait demander l’ouverture d’une campagne de fouilles dans le pigeonnier de la Commanderie, mais la paperasse prendrait du temps : vérification sur le cadastre du propriétaire actuel du sol et du bâtiment, notification de la demande de fouilles, établissement d’un calendrier, consultation d’entreprises spécialisées, devis, autorisation de crédits... ; bref, c’était l’affaire de plusieurs mois avant le début des travaux éventuels.

— Je ne peux pas attendre tout ce temps-là, décréta Constantin !

— Moi... non plus, confessa Maxence, encore à demi retenue par son éthique de fonctionnaire.

En fin de compte, ils décidèrent d’aller « jeter un coup d’œil » sur place. Constantin lui fit les honneurs de son carrosse anglais. Durant le trajet, ils devisèrent de tout et de rien, de jazz, de cuisine, de vacances, par phrases courtes, coupées de silences éloquents, car le bruit de la Triumph ne facilitait pas les longues conversations. Mais un œil extérieur n’aurait pas manqué de remarquer que ces deux-là semblaient se plaire ensemble !

On accédait au colombier librement par l’arrière. Construit en 1133, c’était un bâtiment octogonal dont chaque face dépassait les deux mètres de large, en pierres d’appareil des carrières toutes proches de Chancelade, coiffé d’une coupole circulaire maçonnée également et fermé par une porte cloutée, avec un arc en plein cintre. La végétation empêchait de voir avec netteté les lauzes de la toiture en encorbellement. La porte avait été remplacée au XVIIIe siècle, estima Maxence, après les vicissitudes révolutionnaires sans doute. Elle résista à la poussée. Fermée par une serrure à garniture, mais crochetable avec n’importe quel passe-partout, estima Constantin. Dans le coffre de son véhicule, il disposait toujours d’une petite trousse à outils et, avec une tige métallique plate, il ne lui fallut pas cinq minutes pour confectionner l’outil nécessaire, sous les regards apeurés de Maxence qui lui répétait sans cesse : « On va pouvoir refermer au moins ? C’est de la violation de domicile, ça ! Vous allez nous mettre dans de beaux draps. »

La porte tourna bientôt sur ses gonds en grinçant, découvrant trois étages de boulins, ménagés dans l’épaisseur du mur et séparés par une ligne de pierres en légère saillie. Une estimation rapide fit dire à Maxence qu’il devait y en avoir entre sept cents et mille ! À un mètre cinquante du sol environ, une autre ligne de pierres plates en saillie plus large, la « randière », courait tout autour de l’édifice, pour éviter que les nuisibles n’escaladent à la recherche des œufs ou des petits. Par contre les échelles tournantes avaient disparu et l’orifice d’envol au centre de la coupole était obstrué par la végétation. Au sol, des couches d’excréments solidifiés, sauf au milieu, où une sorte de petit bassin recueillait les eaux de pluie qui devaient abreuver les animaux.

Ils n’étaient pas beaucoup plus avancés. La clef qu’ils cherchaient – si clef il y avait – pouvait se trouver dans n’importe quel nid ! Impossible sans matériel de poursuivre l’exploration. Par acquit de conscience et pour n’être pas entrés pour rien, ils passèrent néanmoins la main dans toutes les niches de la première rangée de boulins, la seule à se trouver à leur portée. Mais ils ne rapportèrent que du guano séché, des restes de plume et des toiles d’araignées !

Maxence, avertie des subterfuges utilisés au Moyen Âge, n’était pas loin de penser que tout ceci avait été destiné à retarder des pillards éventuels. S’il y avait eu un trésor entreposé dans la salle voûtée, le coffret au plan, qui à l’origine devait se trouver dans le logement du Précepteur de la Commanderie, n’avait peut-être comme objectif que de distraire les assaillants, de les diriger vers le colombier et ses centaines de cachettes. Et pendant qu’ils s’escrimaient à déchiffrer le message à triple détente, les « richesses » pouvaient être évacuées discrètement par les souterrains et chargées sur des chariots en attente.

— Alors, vous croyez qu’il n’y a plus rien à trouver ici...

— Rien de plus que ce que nous avons déjà, j’en suis presque persuadée.

— Mais pourquoi a-t-on emmuré le coffret dans la salle voûtée à une date postérieure à sa construction ?

— Pour préserver un des mythes templiers, sans doute, à une époque de destructions, sans doute la Révolution. Et quand bien même nous trouverions une clef, à quoi nous servirait-elle ? Nous ne disposons ni de coffre à ouvrir ni de cachette où pénétrer. Je crois qu’il est temps de partir d’ici.

Constantin, du regard embrassa les rangées de boulins, dans la pénombre du colombier. Maxence sentit qu’il restait en lui de la curiosité insatisfaite et lâcha sa dernière carte pour obtenir son départ.

— Si je réussis à obtenir un permis de fouilles, je vous promets de revenir, mais avec les éléments dont nous disposons, je n’y crois pas trop.

— OK, allons-nous-en !

(à suivre)

©Pierre-Alain GASSE, juin 2017.

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