3.Neela

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Je n’ai pas confiance, juste de l’espoir. Un espoir qui trouve son origine dans les paroles de Calys. Depuis mon enlèvement, nous sommes de plus en plus proches. Elle a sauvé Rose grâce à son pouvoir et l’a transformée pour faire d’elle ma protectrice comme Jaal. Elle est revenue au moment même où je croyais tout perdu. Un maigre réconfort par rapport à ce que Rose subit au quotidien. Je vois son chant dans mon esprit. Il ressemble à une lumière enchainée d’arceaux de magie qui s’activent par moment pour lui absorber son énergie. L’infâme Kasum, l’un des guerriers « mangeur de chair » du Traître (il ne mérite plus son titre de Prince) s’abreuve d’elle chaque jour. En profitant de sa force, sa chair putride redevient saine et lisse. Ses yeux brillent d’un jaune éclatant. Son apparence regorge de vie volée. C’est un immonde parasite et un tueur ! Aucune pitié dans ses actes. Froid, calculateur, je l’ai vu prendre des vies comme on cueille un fruit mûr. Et avec ce visage parfait, il m’a torturé jour après jour le sourire aux lèvres et le geste précis.

Le Traître ne s’attendait pas à une telle volonté de ma part. Il pensait que mon esprit serait malléable, fragile. Qu’en un temps record, je lui ouvrirai les portes de ma conscience et avec elles, l’accès à mon pouvoir.

Il avait tort ! Notre trio se soutient.

Le Traitre voulait détruire notre lien. Il n’a fait que le renforcer un peu plus chaque jour.

Maintenant, je sais.

Elrohîr avait tout manigancé pour que je perde Jaal. Il me l’a répété de nombreuses fois lors de nos « discussions ». Lui dans son fauteuil de velours, moi attachée et torturée. Son seul but était de me déposséder de l’aura protectrice de mon demi-dieu pour ensuite implanter Rose et s’offrir les pouvoirs de la déesse pour libérer Hellasi. Il l’imaginait endormie et docile. Quelle erreur ! Il en paie aujourd’hui le prix : ma détermination.

— Il n’y a pas de sort d’illusion, il est réel, me répète pour la centième fois Calys dans ma tête. Et il a répondu à toutes tes questions. Je le crois sincère et tu sais qu’il est difficile de me convaincre.

— Le prince Elrohîr aussi suintait la sincérité et pourtant ses agissements sont le socle de notre souffrance. Il a tué tout mon peuple ! Mon père, Fala, Flanie.

Prononcer leur nom me serre la poitrine. Ils me manquent tant. Pas un jour ne passe sans que je pense à eux. Je ressens toujours le sentiment de les avoir abandonnés à leur sort. Que j’ai provoqué leur mort. De justesse, je ferme le gouffre qui s’ouvre dans mon cœur avant d’être aspirée par ce douloureux tourment. Il me faudra du temps pour cicatriser. Un temps précieux que je ne possède pas aujourd’hui. Un jour, un jour, j’y ferais face. En attendant, je dois suivre la ligne que je me suis fixée. Trouver Gabriel et ramener Calys chez elle. Elle m’a promis que son père, le Dieu Moniris, pourrait me donner des explications sur ce qu’elle a perçu dans mon essence. La raison pour laquelle elle m’a choisie.

— Je sais que ce prince est une ordure. Il nous l’a plus d’une fois prouvé. Quant à cet homme, c’est peut être un menteur, mais il empeste l’aura de Gabriel. Le seul bémol : je ne sens pas son essence en lui.

— Tant que le doute persiste sur la présence du séraphin. Soyons prudentes.

— Oui.

Calys m’a sauvée. Elle a su prendre des décisions pour notre survie pendant que je m’effondrais, submergée par ma géhenne. Elle a dédoublé Rose faisant croire à tous qu’elle n’était plus sur mon corps. Elle m’a protégée envers et contre tout. Quand le mangeur de chair a posé sa marque sur mon cou, elle s’est débrouillée pour dévier le champ d’absorption vers Rose beaucoup plus robuste. Ma protectrice subit cette ponction d’énergie à ma place. Elle souffre. Je le sais. Je le sens. Depuis, il lui est impossible de se maintenir en place plus de deux jours. J’aimerais l’aider, mais je me sens démunie face à ce fléau. Les ténèbres m’épuisent et empêchent la déesse de faire appel à son pouvoir.

Magie noire de malheur !

Et pour couronner le tout, je dois mourir pour sauver nos vies.

Je vous laisse imaginer la réaction de Calys. Elle adore le concept !

Azur, enfin Rae, m’a exposé son plan et il tient la route. Un des combattants possède le don de création. Il donne vie à des objets, des animaux tatoués sur sa peau. Rae dit que le venin de son serpent servira de base au poison. Il nous maintiendra entre la vie et la mort. C’est Balin, un voyeur de mort qui nous retiendra hors des rives sans vie, le temps que nos corps soient enterrés ou jetés comme de vulgaires déchets. La voilà notre porte de sortie.

Là où le plan risque de se compliquer, c’est dans l’ajustement du poison. Trop, je meurs. Pas assez, je ne préfère même pas y penser.

— Maintenant que je t’ai exposé le plus gros du plan, j’aimerais savoir pourquoi ces mercenaires en ont après toi ?

Je me renferme aussitôt. Il serait prématuré d’aborder le sujet « Calys ». Une erreur de jugement et tout pourrait être compromis. Je prends déjà un gros risque avec ce plan pour nous sortir d’ici.

— Je ne peux rien dire.

— Tu ne peux pas ou tu ne veux pas ? Nous avons passé tant de temps ensemble. Je t’ai confié autant que tu m’as confié. Tout ceci ne compte pas à tes yeux ?

Je ferme les yeux une seconde.

J’ai gagné ! s’exclame Calys. Il est raide dingue de toi !

— Ne commence pas Calys, nous en avons déjà parlé.

— Tu viens de perdre notre pari !

— N’importe quoi !

— Ne m’oblige pas à faire appel à notre témoin. Rose ? Tu confirmes.

— Je le savais ! s’écrit Rae mettant fin à notre dispute interne. Malgré tout ce que je t’ai prouvé, tu ne me fais toujours pas confiance.

— Comprends-moi…

— Comprendre quoi ?

Je secoue la tête. Le ton monte.

— Ai-je fait quelque chose qui serait susceptible de te nuire ?

— Non…

— Alors pourquoi ?

Son visage s’affaisse et une immense tristesse envahit ses yeux clairs face à mon silence. Il est déçu, blessé même. Je voudrais le rassurer. Je ne peux pas. Faire confiance à quelqu’un est au-dessus de mes forces pour l’instant.

— Très bien.

Sa voix est sèche et distante.

Neela.

— Je ne peux pas Calys, je ne peux pas ! J’ai trop souffert de trahisons.

Je le regarde alors qu’il se dirige vers la porte.

— Reste ici, je vais chercher Balin.

— Tu y arriveras, j’en suis certaine, il suffit de lâcher prise, essaie de m’apaiser mon amie.

Tout à coup, plusieurs détonations retentissent faisant trembler les murs. Le bois craque. Quelqu’un vient d’enfoncer la porte. Une silhouette sombre se rue sur Rae qui prit par surprise s’effondre sur le sol en grognant. Des coups de poing rapides s’échangent pendant que d’autres assaillants s’engouffrent dans la chambre. Je n’ai pas le temps de me ruer dans la bagarre que Rae s’est débarrassé de l’intrus et fait barrière de son corps pour me protéger.

— Raide dingue, murmure Calys, plus de doute.

Je sens Rose bouillir à l’intérieur de ma psyché. Je la stoppe. Les forces lui manquent à cause des ponctions quotidiennes. Son impuissance la ronge. Elle cède quand même. Je compte huit armoires à glace toutes vêtues de noir.

— Nous venons chercher la fille, gronde l’un d’eux, dégage !

Rae ne bouge pas d’un poil.

— Essaie pour voir.

Un être de petite taille entièrement habillé de cuir rouge s’approche.

— Jeune Dragon, je reconnais bien cette fougue.

Aussitôt Rae recule d’un pas tout en me maintenant cachée.

— Général Massala ?

— Je ne le suis plus depuis bien longtemps, guerrier. Je suis Capitaine d’un navire à présent.

— C’est qui lui encore ? s’étonne Calys.

— Le porteur de l’amulette de feu, ne puis-je m’empêcher de répondre à voix haute.

Je passe devant Rae qui fronce les sourcils devant ma témérité. Il semble perdu. Ses yeux ne cessent de passer de Massala à moi.

— Que venez-vous faire ici, Général ?

— Vous chercher. Le Dragon, c’est du bonus.

— Qui vous envoie ?

— Votre père…

Mon cœur s’arrête.

— Mon père est mort !

— Je ne crois pas. Il m’a donné cet objet pour vous.

Il me tend une pièce de métal en forme d’étoile. Ce médaillon est celui de ma mère. Il n’a jamais quitté le cou de mon père.

— Calys.

— Oui, tu peux lâcher prise.

Une boule de la grosseur d’une pomme vient se loger dans ma gorge paralysant ma voix. Mon père ? Vivant ? Des larmes de joie coulent le long de mes joues.

— Savez vous si d’autres s’en sont sortis ?

— Beaucoup d’autres.

— Où sont-ils ?

— A l’abris. Je vous emmène auprès d’eux.

Je sèche mes larmes. Rose ne peut s’empêcher de se tinter de bleu.

— Qu’est-ce que vous foutez là, les mecs ?

Cette question me rappelle que je ne suis pas seule. Je vois Rae se précipiter dans le couloir vers un groupe de garçons armes aux poings. Je tente de le suivre. Massala me retient.

— Il est temps de partir princesse. Vous ferez les présentations plus tard.

Des explosions s’enchainent propageant une onde de choc dans tout le bâtiment.

— On dégage ! s’écrit le Capitaine.

Il m’attrape par le bras et nous courrons à travers les couloirs où une épaisse fumée blanche se répand. Mes yeux me piquent et je tousse. Nous descendons jusqu’au rez-de-chaussée. L’homme qui m’a réceptionnée ici nous y attend accompagnée d’une petite armée de Brumeux.

— Vous pensiez vraiment sortir de ma propriété ?

Massala s’avance.

— Oh ! se réjouit le sac d’os comme dirait Rae. Un Seanals. Filanis un ami à toi ?

D’un mouvement de tête, je pars à la recherche de celui dont il parle. Il se tient aux côtés de Rae. Malgré sa petite taille, il ressemble à une montagne de muscles sculptés.

L’instant suivant, j’ai l’impression que le Général prend de la hauteur et grossit de façon fulgurante pour devenir un géant de trois mètres de haut !

Par Moniris ! C’est bien la première fois que je vois ce phénomène. Ses mains se recouvrent de flammes or tourbillonnantes.

Ça alors ! Le don de l’amulette du feu.

Une chaleur intense m’oblige à reculer. Rae s’empresse de me tirer vers lui.

En un éclair, des jets brulants forment des murs de flammes de part et d’autre de notre groupe imposant à cette foule le repli. Les plus lents s’enflamment avant de se désintégrer en torche de vapeur. Des cris stridents se généralisent un peu partout et nous profitons du chaos pour nous enfuir.

Dehors des bêtes ailées à la silhouette élancée nous attendent. Massala m’aide à prendre place sur l’une d’elles avant de s’y installer aussi.

Notre groupe s’envole. L’air frais me pique la peau du visage.

Nous sommes libres !

Libres !

Je souris à la colère que ressentira le Traître quand il apprendra mon sauvetage. Il a échoué. Hellasi ne sortira jamais de sa prison. Ses mensonges n’ont servi à rien et mon cœur se gonfle d’impatience à l’idée de revoir les miens. Je ne suis pas la seule à éprouver cette exaltation. Rae et ses compagnons sifflent, crient et congratulent nos sauveurs. Ils ressemblent à des enfants que l’on mène à une fête grandiose.

L’image du Rae de mes rêves me revient en mémoire et une nuée de battement d’ailes inonde mon ventre.

Nos yeux se croisent et je détourne les miens. Trop tard ! Une chaleur inhabituelle se répand sur mes joues.

— Tout va bien Neela ?

— Oui oui Calys, le vol me monte à la tête.

Je tente d’orienter mon attention sur les environs pour me calmer. Développer une attirance pour lui ne fait pas partie de mes objectifs. Je préfère me consacrer aux retrouvailles avec mes proches et aux actions qui empêcheront le succès des conjurations du Traître.

En contre bas, la ville apparait perchée à flanc de falaise dans un ensemble d’édifices aussi gris et triste que le ciel dans lequel nous volons. Les rues étroites grouillent de gens dont certains se dirigent avec hâte vers la bouche embrasée de l’énorme bâtisse que nous venons de fuir.

— Mon bateau ! prévient le guide des Furias un doigt pointé vers la mer.

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