La fin

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Assise sur un banc, une glace à la main en guise de petit déjeuner, je paresse en admirant les fleurs du cerisier qui me surplombe. C'est le début de la journée, mais il fait déjà très chaud. Le parc est bruyant; des enfants courent entre les parterres de fleurs, des étudiants passent à vélo, leur badge similaire au mien m'indique d'ailleurs qu'ils sont dans la même université que moi. Mon téléphone vibre dans la poche de mon short en jean délavé ; j'y plonge ma main pour regarder la nouvelle notification, curieuse de savoir qui m'écrit à cette heure de la journée. J'allume l'écran. C'est l'alarme de mon agenda : " Début des cours à dix heures".

Je soupire, déçue que ce simple petit objet me rappelle à la réalité. Je finis ma glace en vitesse, me lève, empoignant ma sacoche remplie de classeurs et de livres, et m'apprête à sortir du parc pour me rendre à l'université. Soudain, mon regard est attiré par un visage familier. Je m'arrête et fais volte face, juste à temps pour apercevoir mon petit ami de l'autre côté du sentier. Perplexe, je fronce les sourcils.

"Que fait-il ici alors qu'il habite de l'autre côté de la ville? Normalement, il prend le bus pour aller en cours, ce parc n'est pas du tout sur son chemin." me dis-je, les mains sur les hanches.

Mais je suis vraiment heureuse de le voir. Il doit être venu m'attendre, pour une fois. Toutefois, il ne semble pas m'avoir remarquée, et continue son chemin vers l'autre côté du square. Le sourire au lèvres, je trottine vers lui avec l'intention de le surprendre. Mais toute à ma joie, je frôle un petit garçon, dont le beau ballon de baudruche rouge lui échappe des mains et s'envole dans le ciel. Surprise, je recule et m'excuse, tentant de reprendre mon chemin sans m'attarder .

- Désolée, excuse-moi je ne l'ai pas fait exprès. Tu en trouveras un autre! dis-je en esquissant un sourire d'excuse, m'apprêtant à repartir.

Immédiatement, des larmes emplissent les yeux du gamin qui hurle bientôt comme une sirène d'alarme. Sa mère ne tarde pas à rappliquer, emplie d'inquiétude. Elle me jette un regard outré, presque menaçant. Confuse, je m'excuse une nouvelle fois et lui rembourse le ballon de baudruche, avant de prendre la poudre d'escampette. Mais quelle idée de gonfler des ballons à l'hélium! Arrivée près d'un banc à quelques mètres de là, je reprends mon souffle. J'ai perdu de vue mon petit ami. Tout en rajustant ma sacoche sur mon épaule, je le cherche des yeux. Quand je le trouve enfin, je le surprend en compagnie d'une jeune fille blonde, et je remarque à son badge qu'elle fait partie de mon université. Tous deux parlent tranquillement tout en marchant vers la sortie. Ce n'est donc pas moi qu'il est venu attendre? Qui est donc cette fille?

"Kendra, tu te fais des films, il l'a juste croisée dans le parc, c'est tout! Tu es trop jalouse!" pensai-je en secouant la tête, me moquant de moi-même.

Je reporte mon attention sur eux.

Il la prend dans ses bras.

Et il l'embrasse.

Mon rythme cardiaque s'accélère. Non, j'ai dû mal voir. Je suis sûrement trop fatiguée, ce n'est pas possible. Je me frotte les yeux, complètement sonnée par ce que je viens de voir. Ils sont bien là, devant moi, en train de s'embrasser. Ma gorge se noue, je n'arrive plus à respirer. Sous le choc, je me laisse tomber sur un banc tandis qu'ils s'éloignent pour sortir du parc, en se tenant la main. Des larmes coulent sur mes joues.

"Ce n'est pas possible. Il ne peut pas me faire ça. Paul, tu ne peux pas me faire ça!"

Ils disparaissent dans la rue adjacente, riant comme s'il n'y avait personne de plus heureux au monde qu'eux mêmes. J'enfouis mon visage dans mes mains, les épaules secouées de sanglots, la tête vide de tout autres sentiments que la tristesse et l'hébétude. Plusieurs minutes se passent tandis que ma vue se brouille. Je me rends soudain compte que je me suis arrêtée de respirer. J'ai mal au ventre à force de pleurer. Je prends une grande inspiration et me redresse. Les cours vont bientôt commencer, je ne peux pas rester là. Je dois y aller. Prenant appui sur mes bras pour me relever, je lève les yeux vers le ciel. Pourquoi moi? Lui et moi nous entendions si bien. Nous étions si proches. Et pendant que je pensais vivre les meilleures années de ma vie à ses côtés, il me trompait. La journée avait pourtant bien commencé. Je serre les poings et cours aussi vite que je le peux vers l'arrêt de bus en face du parc. Le bus arrive, je monte.

La matinée de cours passe, je n'écoute les consignes et les explications que d'une oreille distraite, ruminant mes sombres pensées. Je ne peux tout simplement pas réfléchir. Je n'arrête pas de penser que j'aurais pu me tromper.

"Mais je les ai vraiment vus, tous les deux. Paul sort vraiment avec cette fille."

Cette phrase, je la tourne et la retourne dans ma tête jusqu'à la pause de midi. J'ai envie de vomir, et mal à la tête à force de pleurer. Dès que le cours est terminé, je sors dans le couloir, rasant les murs pour ne surtout pas croiser la raison de mes tourments, et me dirige vers les toilettes. Vidée de toute énergie, je m'enferme dans une cabine et m'appuie sur la paroi de contreplaqué, me perdant dans la contemplation du carrelage. Des pas et des voix se font entendre.

- Vous avez entendu? Il paraît que Kendra s'est fait larguer!

- Oui, maintenant Paul sort avec Rose, fait une voix que je connais très bien, la pauvre, elle n'a rien vu venir! En même temps, elle aurait dû s'y attendre, franchement, qu'est-ce qu'elle a de spécial?

Mon coeur manque un battement. Louise est ma meilleure amie, pourquoi parle-t-elle dans mon dos? Enfermée dans la cabine, j'écoute la conversation.

- Son visage, peut-être? Je suis sûre qu'elle se l'est fait refaire! répond une troisième voix.

-Pff, de toutes façons Paul est trop bien pour elle, alors que Rose est juste parfaite!

Les trois filles rient, tandis que je me laisse glisser au sol. Une larme coule sur ma joue.

"Louise, toi aussi tu m'as trahie?"criai-je dans ma tête.

De l'eau coule, puis les filles sortent des toilettes. Je reste figée, mes jambes se mettent à trembler. Mon petit ami m'a trahie, ma seule amie m'a trahie. Je ne peux pas rester dans ce bâtiment une minute de plus, à moins de devenir folle. Je me lève, pousse la porte et me précipite dans le couloir. Je cours à en perdre haleine jusqu'à arriver dehors. Je me heurte à quelqu'un. Je n'ose pas relever la tête: je pourrais reconnaître cette odeur entre mille. C'est celle de Paul.

- Ah, Kendra je te cherchais.

Je ne réponds pas. Reculant de quelques pas, je n'arrive pas à le regarder dans les yeux. Trop douloureux.

- On ne sort plus ensemble, maintenant je suis avec Rose.

J'écarquille les yeux et relève la tête. Il vient de dire ça avec tellement de calme qu'on aurait pu croire qu'il me proposait d'acheter une glace. Je serre les dents. Je compte donc si peu pour lui? Même pas de "je suis désolé"? Tout à coup, je ne peux plus me contrôler. J'éclate en sanglots. Sans lui adresser un seul regard, je pars en courant, bousculant quelques élèves qui protestent, ne remarquant même pas que je pleure. Je franchis le portail et sors dans la rue. Je dois me calmer. Heureusement, mes cours reprennent à quinze heures, j'ai le temps. Tout en me mouchant bruyamment sans pour autant arrêter le flot de larmes qui coulent sur mon visage, je me presse vers la rivière.

Du plus loin que je me souvienne, la rivière a toujours été un endroit apaisant pour moi. Je ne m'y suis pas rendue depuis longtemps déjà, mais il me semble que plus loin il y a un banc sous un saule pleureur, sur la berge. J'en ai vraiment besoin. Je m'éloigne peu à peu de la ville, mes larmes finalement se tarissent. J'entends le murmure de l'eau.

"Encore quelques mètres et j'y serai."

Je contourne quelques buissons. La rivière est là, devant moi. Les remous violents de l'eau sont restés les mêmes que dans mon souvenir. Je marche sur l'herbe humide et contemple silencieusement la couleur si nostalgique du ciel qui se reflète dans le cours d'eau.

Soudain, mes baskets dérapent sur de la mousse, je glisse violemment vers la rivière. Je perds l'équilibre. Terrifiée, je m'accroche de toutes mes forces à la berge alors que mes jambes disparaissent dans l'eau. Le courant est trop fort. Je crie, mais je sais que personne ne me répondra. Attirée vers le fond, je lâche prise, avalant un liquide vaseux que je recrache tant bien que mal. Le courant m'entraîne, et je bas frénétiquement des bras pour tenter de m'arracher à cette immense force qui m'éloigne de la terre ferme. Ma sacoche se gorge d'eau, maintenant si lourde que je suis inexorablement tirée vers le bas. Ma tête heurte violemment un rocher: une douleur lancinante me transperce de part en part. Ma vision se trouble, je sombre dans le noir. Je sens que je suis emportée vers les profondeurs de la rivière, l'eau entre dans mon nez, dans ma bouche, je ne peux plus respirer. Mes poumons sont sur le point d'exploser. Le silence est lourd, des bruits sourds autour de moi et la température glaciale de l'eau me prouvent que je sombre vers le fond. Ma dernière pensée avant que la flamme de ma vie ne s'éteigne:

"On va croire que je me suis suicidée à cause de ce connard de Paul !"

Puis, tout ne fut que pénombre.

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