Chapitre premier : Quand vient le meurtre

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 Nous sommes au tout début du cent dix-neuvième cycle de Blancs-jours, et la nuit est aussi sombre que la terre où vivent les gens de ce pays. Dans le ciel il n'est pas de lumière, pas de nuages, pas même une lueur pour guider nos yeux. Il n'y a pas de chants d'oiseaux, pas non plus de vent pour caresser les branches des arbres centenaires.

On distingue les formes d'une bâtisse, isolée dans l'immensité d'un espace sauvage, d'où s'échappent périodiquement les éclats des flammes de torches qui dansent sur leur support. Plus loin, dans un champ, un homme est agenouillé au chevet d'un animal que les ténèbres nous cachent. Des sanglots donnent vie à cette soirée silencieuse ; ils émanent du malheureux.

Tout autour de lui est dessiné un cercle de feu, de nouveau fait de torches vacillantes. D'une main il caresse la tête de la bête, posée sur ses genoux, et de l'autre il ressent sa respiration. Les mouvements décrivent des bosses relativement hautes, mais à mesure des minutes qui s'écoulent, elles semblent se tasser, jusqu'à ce qu'il soit difficile de percevoir une quelconque trace de vitalité. Après cinq minutes, les yeux luisants de la créature à l'agonie se closent totalement ; l'homme interrompt alors sa complainte. Il se redresse, se saisit d'une pelle et creuse la terre ramollie avec conviction, sans toutefois laisser s'échapper le moindre pleur cette fois-ci.

 Un bruit inhabituel interrompt son action, et son regard se charge rapidement d'inquiétude, alors qu'il est tourné vers la ferme, à présent totalement plongée dans l'obscurité. Il déloge une torche de son foyer, et se met à courir en direction du sien. La porte est close, alors l'endeuillé la pousse légèrement du poing, lui-même fermement verrouillé sur une pierre ramassée un instant plus tôt. Les gonds grincent, avant qu'une faible lumière n'irradie l'entrée. Dans la pièce tout est renversé. Le fermier hésite quelques secondes, puis crie le nom de son fils.

Sa respiration s'accélère, et il guette, anxieux, si une menace apparaît. Ses gestes sont saccadés, et le bruit de la torche si rapidement manipulée ne le rassure en rien. Parfois il sursaute à la vue d'ombres qui galopent contre les murs, avant de replonger dans leur léthargie. Le père finit par se calmer, respire profondément, et avance en direction de l'escalier.

Il gravit les marches, les yeux plissés vers une menace encore non écartée, la main tremblant d'avance à l'idée de s'élancer vers sa cible. Il prend le virage, à droite, et patiente de nouveau quelques secondes, évaluant les risques d'un mouvement léger de torche. Il crie de nouveau le nom de son fils, toujours sans réponse, la voix grippée par la peur.

De nouveau il progresse, prenant appui contre le mur, lentement. Les lattes de bois au sol gémissent, ce qui conséquemment attire l'attention du malheureux. Soudain il se heurte à quelque chose, au niveau de son visage, et propulse donc sa main armée droit devant lui, avant que la course ne s'arrête contre le mur à gauche.

A la vue du pendentif de son fils, accroché par un fil au plafond, le père s'interroge quant à ce qu'il va trouver derrière la porte, plus en avant. Son bras se tend vers celle-ci, entre-ouverte, mais il sent une résistance, et le son d'un objet lourd, se balançant au bout d'une corde. D'un geste mécanique il se recule, et ses yeux ne parviennent pas à trouver de point fixe auquel se rattacher. L'apeuré se retourne vivement pour observer derrière lui, mais ses sens lui jouent des tours, et il ne trouve personne.

Une nouvelle fois il se retourne vers la porte, lentement avant de se glisser dans la pièce par l'interstice. Son attention est d'abord portée sur les meubles renversés, le coussin déchiré, les draps lacérés et la fenêtre grande ouverte. Mais alors que tous les détails lui parviennent, un à un, brutalement, c'est le corps de son fils, suspendu au bout d'une corde, qui achève de semer en lui les germes de la terreur originelle. Il reste figé d'abord, devant le corps pivotant sur son axe, la peau blanchie, les veines bleuies au delà de l'ordinaire, et les yeux injectés d'un sang obscur. Puis après quelques secondes, ses jambes refusent de le porter davantage, et il tombe à genoux.

 Les muscles de ses yeux deviennent à ce point douloureux qu'il ne peut plus les cligner. Ses bras, eux aussi accablés de chagrin, lâchent les objets et s'étendent au sol. La torche roule, doucement, le long du parquet, avant de s'éteindre totalement. Sans lui laisser un instant de répit, un bruit violent se déclare, à l'entrée. Il se relève en usant du peu de force qui lui reste, et avance tel un pantin désarticulé en direction de l'escalier.

Son esprit ainsi torturé lui fait oublier le pendentif, et quand une seconde fois il s'y heurte, il perd l'équilibre et tombe à travers la rambarde de l'escalier. Le père roule avec fracas le long des marches, mais parvient miraculeusement à rester en vie et conscient. Dans un râle long et douloureux, il avance en rampant vers la source du bruit, qui tient maintenant plus d'un tapotement que d'une frappe franche. En tâtonnant dans l'obscurité, ses mains trouvent le secours d'un meuble renversé. Elles s'en saisissent. Poussé par une force qu'il ne connaissait pas, celle du désespoir, probablement, le malheureux se redresse, et progresse à présent en titubant, vers la porte d'entrée.

D'un coup d'épaule il l'ouvre, avant de tomber à quatre pattes dans la boue.

Le père respire fort, ses membres tremblent et sa vue saccade. Mais il reprend le contrôle de ses mouvements, et touche la porte à présent refermée, de laquelle suinte un liquide étrange. Il remonte le flux jusqu'à sa source, avant de se heurter à du pelage. Des visions chaotiques l'assaillent, et ses mains ensanglantées tentent de venir essuyer ses yeux fatigués.

Foudroyé par la terreur et l'incompréhension, le fermier se met à reculer sans raison. A mesure qu'il s'éloigne, son visage semble se décomposer. Nulle consolation ne s'offre à lui dans la nuit solitaire, pas une épouse, pas un voisin, si ce n'est un berceau de fange, qu'il a creusé lui-même, dans lequel il tombe brutalement. Alors, dans les ténèbres d'une nuit sans lumière, les sanglots de l'homme reprennent.

Au petit matin, un jeune homme s'apprête à venir accomplir une nouvelle journée de labeur. Il avance dans les marécages, en direction de l'ouest, à l'opposé du soleil, qui peine à briller. D'ordinaire, le garçon n'emprunte pas cette route menaçante, mais par la magie de la saison, la fange répugnante ne cherche plus à se repaître des pauvres âmes qui arpentent ces étendues instables. Ses pas sont sûrs, sa volonté point à prouver ; il arbore sur son visage les traits d'un travailleur convaincu.

Des flocons tombent périodiquement, mais emmitouflé dans son cocon de fourrure, il ne craint pas la rigueur du temps. Après un moment à cheminer, dans cette forêt infâme aux arbres recourbés, le marcheur semble reprendre un second souffle, quand apparaissent à ces yeux les contours de la ferme où il doit se rendre. Il traverse la lisière, et progresse maintenant à ciel ouvert. Ses pas ne cessent de se multiplier, mais un air contrarié remplace la fierté, qui était encore lisible un instant plus tôt. Il n'entend personne chantonner, pas les outils marteler la pierre ; seulement le silence. Il frappe alors à la porte de derrière, mais personne de répond.

Il tend l'oreille, l'appose contre la structure de bois, mais ne perçoit rien du tout. Ses yeux se plissent, et ses sourcils se froncent, comme s'il ne contrôlait plus ses gestes, davantage opérés par réflexe que par volonté. Le garçon contourne la maison, et jette un œil par le carreau. Là il constate les meubles renversés, et la rambarde de l'escalier défoncée. Un sursaut l'éloigne, et il se met à fixer la terre gelée, un peu paniqué.

Son cœur bat fort.

Sans doute porté par une loyauté immense, il reprend son inspection, en longeant la façade sud de l'édifice. Un pas après l'autre, dans la clarté obscure d'une nuit insomniaque, le songeur se prépare au pire. Ses doigts viennent saisir l'angle de la façade, puis une mèche de cheveux, ainsi qu'une pupille, cherchent une quelconque menace. A la vue d'une tête de chien empalée à la porte d'entrée, un second sursaut le pousse à prendre appui sur la façade longée un instant plus tôt, et ses mains viennent mécaniquement se plaquer sur sa bouche.

De la condensation s'échappe entre ses doigts tremblotants, et des larmes de terreur s'échappent de ses yeux étincelants. D'un élan déraisonné, il commence à courir, toujours plus loin à l'ouest, sa vision embuée par le froid et la douleur, si bien qu'il ne voit pas le trou creusé par son maître. Là il trébuche et tombe nez à nez avec ce dernier, dont le coup porté involontairement ne le fait pas moufeter.

Le jeune homme secoue la tête, se redresse, et la raison revenue soudainement, porte assistance au propriétaire du domaine, du mieux qu'il peut :

 « Monsieur ! Monsieur ! Vous m'entendez ! l'homme grommelle.

 _ Depuis combien de temps êtes-vous là Monsieur ? »

 La conscience du père oscille, mais finit par disparaître.

 « Je peux pas le laisser là, il faut que je le rentre et que je le réchauffe » se dit alors le travailleur. Ce dernier se saisit d'un bras, d'une jambe, et hisse l'inconscient sur ses épaules. Là il se redresse et tente de ressortir du trou, avant d'avancer en direction de la bâtisse. Le sauveur attrape une couverture au sol, la dresse devant l'âtre, déjà paré à recevoir une étincelle pour diffuser sa chaleur. Il récupère une pierre rectangulaire, ainsi qu'une sorte de coupe papier, et frotte les deux objets l'un contre l'autre, plusieurs fois.

Un éclat en jaillit, plonge sur les brindilles et les tiges de foin, à plusieurs reprises donc, et une fumée légère s'échappe du foyer. Après quelques instants, un feu se met à brûler. Alors le jeune homme enroule le plus vieux dans la couverture, et le laisse à ses divagations.

 « Je vais revenir ! Je vais revenir avec de l'aide ! » Lui lance-il avant de disparaître de nouveau dans la lisère menaçante.

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