[1/3] Impact

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Le vaisseau pénétra dans l'atmosphère comme un sous-marin s'enfonce dans l'eau.

Il n'y eut pas de choc, pas de vibration, pas de friction brûlante contre les boucliers... rien d'autre qu'une secousse ténue, suivie d'une descente interminable, lente et régulière, vers la surface de la planète. Rhé échangea un regard tendu avec Verse. La copilote avait les traits tirés et ses yeux semblaient trop grands pour son visage. Elle consulta rapidement les données qui s'affichaient sur son écran.

  • Pas de dioxygène, dit-elle. Pas de diazote.
  • Pas d'air, donc.

Verse tripota quelques boutons et une nouvelle série de données apparut à l'écran.

  • L'ordinateur dit que c'est du nitrogène. Liquide.
  • Et en dessous ?
  • Il n'y a pas d'en-dessous. Que du nitrogène liquide jusqu'à la surface.
  • C'est possible, ça ?

Verse lui jeta un regard incrédule, un regard qui contenait à la fois ce qu'elle était, ce qu'elle avait été et ce qu'elle serait. Un regard qui avait vu ce que l'oeil humain n'était pas censé voir, été témoin de plus de choses qu'un cerveau n'aurait dû être en mesure d'interpréter. Et pourtant elle était là. Elles étaient là. Rien de tout cela n'était possible.

Le vaisseau poursuivit sa descente silencieuse. Une ombre se profila à travers le nitrogène. Elles retinrent leur souffle.

  • Est-ce que c'est...
  • L'Arche. Oui.

Rhé fit obliquer le vaisseau en direction de la masse immense et inerte qui dérivait à quelques kilomètres d'elles tel l'un de ces cétacés du temps jadis, à l'époque où les humains avaient encore des planètes, à l'époque où l'univers était encore chaud et les étoiles en vie.

  • La balise émet toujours. Mais impossible d'ouvrir une ligne de communication, indiqua Verse.

Sa voix s'était raffermie. Après des semaines à errer à la poursuite d'un signal qui semblait venir de partout et nulle part à la fois, après s'être résolues à aller la chercher au seul endroit encore inexploré, un endroit impossible, elles l'avaient retrouvée. L'Arche était là. Leur maison était là.

Rhé se redressa dans son siège et les dirigea vers un sas de jonction disponible comme elle l'avait fait des centaines de fois au cours de ses vingt-cinq années de carrière. Elle se positionna à précisément cinq cents mètres du sas, à l'endroit où les senseurs de l'Arche seraient à même de la détecter et de déclencher la procédure de liaison. Il ne se passa rien. Elle activa machinalement son micro.

  • Arche, ici EX-173, en attente de confirmation pour arrimage.

Rien, pas même un grésillement, ne répondit à son appel.

  • La plupart des systèmes sont hors-ligne, commenta Verse. À part le signal de la balise, je n'ai rien : pas de signature thermique, pas de trace éléctromagnétique. Il va falloir passer en manuel.

Rhé jura, mais désactiva les procédures automatiques. La copilote se leva afin de passer un scaphandre. L'Arche n'avait pas été construite pour se trouver dans une atmosphère, et encore moins dans une bulle de nitrogène liquide suspendue quelque part aux limites de la réalité physique. La coque avait souffert de la gravité, et des panneaux de revêtement dérivaient autour de l'Arche comme des poissons drones. Il lui fallut ajuster deux fois sa trajectoire afin de les éviter et puis, enfin, elle parvint jusqu'au sas.

  • Je ne peux pas m'approcher plus, indiqua-t-elle, les dents serrées.
  • Ca ira.

La copilote ferma la porte hermétique qui séparait l'habitacle du sas de décompression. Rhé activa la procédure et brancha la caméra arrière pour la surveiller alors qu'elle s'élançait à travers le bouclier dans l'azote liquide, un générateur de secours sous le bras. Les alarmes du scaphandre se déclenchèrent aussitôt en réaction au froid.

  • Ca va ? demanda Rhé.
  • On se les gèle, mais je n'en ai pas pour longtemps.

Verse dériva habilement vers un panneau de contrôle, y brancha le générateur, et abaissa un levier. La baie d'amarrage s'ouvrit, et elle s'y glissa prestemment. Les bras d'arrimage de secours se déplièrent pour attraper le vaisseau. Il ne fallut que quelques minutes pour que la procédure d'amarrage soit complète. Rhé rouvrit la porte. Verse se trouvait de l'autre côté. Elle claquait des dents et ses lèvres avaient bleui, mais elle allait bien. Rhé agrippa ses épaules et appuya son casque contre le sien.

  • On y est arrivées, dit-elle. On est à la maison.

Verse posa ses mains sur ses épaules, serra brièvement, puis la repoussa. Ses lèvres s'étaient resserrées en une ligne fine. Elle ne dit rien, mais Rhé savait ce qu'elle pensait. L'Arche était inerte. Morte.

  • Les systèmes de survie sont au minimum, dit la copilote en consultant les données qui défilaient sur le côté gauche de son casque. Le seul endroit encore alimenté est le pont principal. C'est de là que vient le signal de la balise.
  • C'est donc là qu'on va, dit Rhé en s'emparant du générateur pour ouvrir le sas intérieur.

L'Arche était telle qu'elles ne l'avaient jamais vue, ses vastes couloirs noirs, silencieux et froids comme les entrailles d'une bête morte. Les massifs de fleurs et les arbres agonisaient, pris dans une gangue de glace qui les tordait comme des corps torturés. Elles ne croisèrent aucune des dix milles âmes qui habitaient normalement l'Arche. Rhé ne dit rien. Dans le micro de son casque, elle entendait Verse sangloter.

  • Le pont principal, dit-elle finalement en s'attelant à ouvrir le sas.

La porte coulissa avec un chuintement. Comme le reste du vaisseau, le pont était plongé dans l'obscurité. La plupart des panneaux de contrôle avaient été méthodiquement détruits. Seul le tableau de bord principal continuait de clignoter dans le noir.

  • Economie d'énergie, dit Verse en reniflant. Quelqu'un s'est donné beaucoup de mal pour que la balise continue d'émettre.

Rhé pianota sur le tableau de bord. La dernière entrée, une vidéo enregistrée une semaine auparavant, s'afficha à l'écran. Elle sentit ses jambes flageoller. Verse émit un son à mi-chemin entre le cri et le sanglot.

  • Rhys !
  • Salut Mamans, dit le garçon à l'écran. Si vous voyez ça, c'est que vous nous avez retrouvés.

À son tour, Rhé eut envie de pleurer. Il lui semblait que des années s'étaient écoulées depuis qu'elle avait vu leur fils pour la dernière fois. Ses yeux avides détaillèrent ses traits tirés, les pommettes trop saillantes et les clavicules qui semblaient vouloir percer la peau et elle serra les dents. Rhys avait toujours été mince, mais l'adolescent sur l'écran était émacié. Hanté.

  • On va quitter l'Arche, continua-t-il. La matriarche dit que ce n'est plus qu'un tombeau, qu'il faut qu'on sorte si on veut espérer survivre. Et Mani... Mani dit qu'il y a quelque chose sous la surface. Quelque chose de chaud. Quelque chose de bon.

L'espace d'une seconde, son regard se fit vacant, puis il secoua la tête.

  • Mani a calculé une trajectoire. Elle est dans l'ordinateur.

Verse se mit aussitôt à faire défiler les derniers fichiers du tableau de bord. À l'écran, Rhys sursauta et regarda par-dessus son épaule. Le micro capta un bruit indéfinissable, un son qui ressemblait à un cri, à un rire et à un haut-le-coeur tout à la fois. L'adolescent se raidit et se retourna vers la console, les yeux agrandis par quelque chose qui semblait à mi-chemin entre la terreur et la folie.

  • Une dernière chose, dit-il. Si vous l'entendez, n'écoutez pas. Si vous le voyez, ne regardez pas. Et si vous êtes suivies, surtout, surtout ne vous retournez pas.

Le bruit immonde se rapprocha. Rhys ne se retourna pas. A la place, il se pencha vers la console.

  • S'il vous plait Mamans. Retrouvez-nous. Retrouvez-moi.

L'écran redevint noir. Rhé et Verse échangèrent un nouveau regard. Celui-ci était brouillé de larmes.

C'est alors qu'elles l'entendirent.

C'était un cri, et un rire, et un haut-le-coeur tout à la fois.

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