Chapitre 15 : Le Magicien des Fleurs

16 minutes de lecture

Acte III :

… Encore aujourd’hui, ce que l’on nous enseigne de l’Histoire n’est pas sujet à débat. Le cœur de cette propagande réside dans l’émergence de la civilisation grâce aux Conquérants, qui fait suite à l’Âge des Origines, marquées par le chaos et l’anarchie. Pourtant, lorsque le savant creuse hors de ce cadre, il se retrouve rapidement submergé par les nombreuses preuves contredisant une telle affirmation. Ceux bravant la censure ou les pressions découvrent avec stupéfaction que la civilisation était déjà bien présente, remarquable par ses formes d’organisations complexes et son développement technologique. Aux prémices mêmes de notre espèce, alors divisée en deux races, l’une asservissant l’autre, régnait le tout-puissant Souverain Céleste, adoubé par les Esprits comme étant le véritable maître de la Tour …

Histoire véritable de la Tour, vol 4, Les Origines.

  Six mois s’écoulèrent depuis les sanglants événements de l’Épreuve. Pour ceux ayant échappé à l'archipel volant, le soulagement fut de courte durée. Le Premier Étage était un filtre, séparant le bon grain du mauvais pour ne laisser passer qu’une poignée de Candidats. L’Ascension révélait alors sa véritable nature.

Plus d’hébergements, plus de repas, plus de superviseur. Seul comptait le voyage, ou plutôt la survie face à une faune et une flore exotique représentant le plus grand de tous les obstacles. Rien n’était plus exaltant, plus terrifiant que l’inconnue. Surtout quand ralentir était synonyme d’échec. En effet, au terme de chaque étape, le nombre de places disponibles se réduisait. L’Ascension n’était pas qu’un simple périple, émaillé d’épreuves. C’était une course mortelle, impitoyable, condamnant les perdants à être bloqués à jamais. Aucune règle, aucun fair-play n’encadrait cette folle ruée. Tout était permis, admis, dans l'optique de progresser jour après jour. Au sein d'un tel cadre, les groupes survivaient rarement à plusieurs Étages. Mensonge et coup de poignard s'inscrivaient dans le quotidien, stigmatisant le vertueux et favorisant l'égoïste. La véritable camaraderie était une chose plus précieuse que l’or, le rêve de beaucoup, mais la réalité de peu.

Ainsi, la Mer inversée du Second Étage, dont les eaux noyaient même les cieux, était tristement surnommée l’archipel des Parias. La raison étant évidemment liée aux nombreuses trahisons qui ponctuaient le périple des Candidats à travers celle-ci. Ici, pour espérer rallier la capitale, Xianjin, fief de la Maison Da-Xia, il fallait user de ses compétences de navigateurs, ou à défaut apprendre sur le tas, pour manier de petites embarcations. Mais ce n’est pas tout. Pirates et créatures hostiles peuplaient cette mer, dont on disait qu’elle ne connaissait pas de fin, et c'était sans compter sur les fréquentes turbulences métrologiques. Les plus terribles étaient les Biaos, de gigantesques tornades aquatiques drainant tellement d’eau qu'un reflet de la mer se formait dans le ciel.

Si les Candidats parvenaient à triompher de pareils obstacles, il leur restait à franchir la porte des abysses, le titanesque maelstrom Shenyuanzhimen. Ce monstre de la nature existait déjà quand les premiers humains s'installèrent au Second Étage. Aussi vaste qu'un pays, il était le régulateur suprême de l'écosystème, et suscitait par conséquent autant de crainte que de curiosité. Nombreux étaient les fous ayant plongé en son cœur, avec l’espoir d’en percer les mystères. Jamais personne n’en était ressorti, et il est dit que même les Conquérants, lors de l’Ascension, n’osèrent trop s’en approcher. Aujourd’hui, y survivre constituait l’Épreuve finale du Second Étage. Voguer dans ses flots agités des semaines durant sur de frêles embarcations menaçant de sombrer était le prix à payer pour ceux voulant poursuivre.

Pourtant, malgré toutes ses difficultés, un premier équipage s'extirpa de l'impitoyable courant. Installé à la proue, les embruns éclaboussant son visage, Gabriel s’écria plein d’enthousiasme :

- J’aperçois le portail !

En réponses, ses compagnons, qui étaient en poste depuis des jours sans dormir, explosèrent d’une joie libératrice.

- OUAAAAIS !!!

Abandonnant les cordages, Agdhim souleva Huori et la fit tournoyer. Riant aux éclats, la jeune femme tendit un poing triomphant vers le ciel. Quand ses pieds touchèrent le sol, elle échangea quelques pas de danse avec le nomade, ce qui ne manqua pas d’amuser une Emma éreintée. Celle-ci, trop fatiguée pour se joindre à ses réjouissances, s’était aussitôt laissée glisser le long du mât, un sourire de satisfaction illuminant son visage. Spontanément, Gabriel se précipita à ses côtés et l’aida à se relever.

- On la fait ! dit-il avec des étoiles dans les yeux.

Elle hocha la tête, ses pupilles émeraude luisant d’émotion. Gabriel voulut la serrer dans ses bras, mais Agdhim le tira brusquement en arrière. Immédiatement, Gabriel se dégagea pour faire face au fautif. Auparavant, un tel geste l’aurait mis hors de lui. Mais les nombreuses épreuves surmontées par lui et ses compagnons l’avaient transformé. Les deux se regardèrent quelques instants, avant de céder à l’hilarité et d’échanger une franche accolade.

- Calmaos, ninos.

Malgré l’injonction, le ton était doux. Celle qui s’était exprimée observait avec amusement l'enthousiasme de la jeunesse. Contrairement à eux, elle ne portait pas le moindre stigmate de cette éreintante épopée. Au contraire, elle resplendissait.

- Amélia ! Lâche donc cette barre et viens avec nous fêter ça ! l’enjoignit Huori.

- Ma chérie, tu apprendras que ce n’est pas encore terminé.

Comme un écho à ses paroles, le bateau tangua brutalement. Après quelques instants, les écailles d'un immense serpent de mer surgirent à quelques mètres seulement avant de disparaître dans une spectaculaire gerbe d’eau.

- Vous voyez ? Allez, tout le monde en place, on passe en force ! ordonna-t-elle en faisant pivoter le navire.

Malgré le péril, le sourire de l’aventurière était plus éclatant que jamais. Ignorant l’usure, Gabriel se précipita avec une énergie retrouvée à son poste. En s'installant à la proue, l’odeur du sel enivra ses narines. Face à lui, une multitude de créatures surgissaient par intermittence des eaux sombres. Mais ce qui l’animait n’était pas la peur, mais bien l’excitation.

Le portail qui devait les conduire au Troisième Étage avait la particularité d’avoir été érigé sur un rocher perdu au milieu d’un océan déchaîné, sans la moindre terre visible aux alentours. Tout en montant les marches escarpées et glissantes, taillées à même la pierre, Gabriel se retourna pour embrasser le panorama. Partout, il n’y avait que la mer, mais par delà l’horizon, se dessinait un bout du maelstrom. Son regard s’arrêta en contrebas, sur ce qui restait du navire. Ils avaient voyagé les derniers mois dessus, à l’exception notable de leur passage dans la capitale. Il éprouva un pincement au cœur en le voyant échoué, condamné à subir les assauts répétés des vagues jusqu’à définitivement sombrer. C'était la fin de son épopée au Second Étage, où il avait expérimenté tant de nouvelles choses, vivant des moments de doutes bien sûr, mais surtout de bonheur, beaucoup.

- Pardonnez-moi, milord, je me permets de passer devant.

Agdhim le dépassa sans ménagement malgré l’étroitesse du corridor. En réponse, Gabriel se focalisa sur lui, déterminé à ne pas perdre.

- Tu vas voir toi ! s’écria-t-il.

Les deux amis se livrèrent à des acrobaties risquées, narguant le vide et les pics acérés qui émergeaient des flots tumultueux. Dérangée par la poussière dévalant la paroi, Amélia cria pour les mettre en garde.

- Il y a des gens en dessous !

- Ces idiots n’arrêtent jamais, soupira Huori en les observant avec ennui. J’espère seulement qu’ils ne vont pas nous tomber dessus. En tout cas, moi je n’essayerai pas de les rattraper.

Elle leva un sourcil interrogateur en entendant le rire d’Emma. Remarquant l’attitude suspicieuse de son amie, la fautive cligna des paupières pour s’essuyer les yeux.

- Pardon Huori ! C’est juste que, lorsque je regarde comment il est maintenant, je me dis qu’il a bien changé, expliqua-t-elle en désignant Gabriel.

Légèrement surprise, Huori finit par sourire à son tour.

- C’est vrai, je me suis tellement habitué à ces jeux puérils que j’en oubliais presque à quel point c’était triste et morne au début. C’est bon de le voir ainsi. Même s’il m’agace un peu quand il se comporte de cette façon avec l’autre idiot, ajouta-t-elle.

Soudain, une pierre frôla sa chevelure sombre, manquant de la faire tomber. De lointaines excuses résonnèrent dans l'horizon, auquel Huori ne répondit pas. Inquiète, Emma se hissa à sa hauteur pour s’assurer qu’elle n’était pas blessée.

- Huori ! Tout va bien ?

La jeune Da-Xia releva la tête, visiblement indemne. Mais l’expression de son visage en disait long sur ses intentions.

- Les abrutis… Attendez un peu que je vous rattrape ! rugit-elle avant de s’élancer brusquement.

En arrivant au sommet et après la violente correction infligée par Huori aux deux impudents, le groupe fit finalement face l’imposante structure. Amélia s’approcha d’une tablette en pierre, dont les runes s’éveillèrent au contact de ses doigts. Conformément à ce qu’on lui avait enseigné lors de leur halte à Xianjin, elle appuya sur les glyphes qui s’étaient incarnés. Quand le code fut complété, l’air ambiant commença à se charger d’énergie. Similaire à celui du Premier Étage, tout se concentra en un point avant qu'une violente onde de choc ne manifeste l’étrange rideau immatériel. Ils le contemplèrent quelques instants, fascinés par sa surface, puis Amélia s'avança.

- Je pars devant les jeunes. Rendez-vous de l’autre côté.

Sans plus de formalité, elle traversa le voile et disparue. Le reste du groupe se consulta avant de s’y diriger, à l’exception de Huori.

- Huori, tu viens ? demanda Agdhim.

Ignorant la question de son camarade, celle-ci se retourna pour embrasser pleinement le paysage. Le temps se couvrait à mesure que le vent soufflait de plus en plus fort. C’était le signe avant-coureur d’une terrible tempête, une parmi toutes celles qu’ils avaient dû braver pour arriver jusqu’ici.

- Vous savez, ici, c’est chez moi, déclara-t-elle. J’ai passé presque toute mon existence sur ces îles, à m’imaginer à quoi ressemblaient les autres étages. À rêver de l’Ascension. Le jour où je fus enfin sélectionné est l'un des plus beaux de ma vie. J’ai quitté mon palais, les miens, ma grand-mère, sans un regard en arrière, et pas un seul instant je ne l’ai regretté. Mais maintenant que je m’apprête à le refaire, mes sentiments sont plus mitigés.

Elle s’exprimait doucement, l’œil nostalgique.

- Huori… murmura Emma.

Plus personne ne bougeait pendant que la jeune Da-Xia, face à la mer l’ayant vu naître, illuminer par le dernier rayon de soleil, restait là sans rien dire. Soudain, ses couettes virevoltèrent quand elle se retourna vers ses compagnons avec un grand sourire.

- Lorsque nous aurons terminé l’Ascension, revenons ici ! J’ai tant de choses à vous faire découvrir, tant de personnes à vous présenter ! Malgré son surnom, ma grand-mère n’est pas comme cette pourriture de Sylvestras. Vous verrez, tous les Conquérants ne sont pas des divinités au cœur de pierre !

Surpris, les trois jeunes gens se regardèrent avant que leurs traits ne s’adoucissent.

- J’espère juste qu’elle n’est pas aussi effrayante que toi lorsque tu te mets en colère ! se moqua Agdhim.

Vexée, Huori se jeta sur lui, frappant sans ménagement le garçon qui la supplia d’arrêter. Il quémanda vainement de l’aide à Gabriel, qui se tordait de rire à côté. Un peu en retrait, Emma éprouva une chaleureuse sensation, propre à celle que l’on ressent en présence de sa famille. Elle se détourna légèrement des autres, lançant un dernier regard au soleil qui disparaissait définitivement derrière les nuages. Personne n’entendit sa prière.

- Restons ensemble, le plus longtemps possible. C’est mon souhait le plus cher.

Dix ans. Dix interminables années à attendre. À se préparer. Son esprit, aussi calme qu'un lac sans remous, était pleinement concentré sur l’objectif. Le chemin jusqu'ici avait été sans fin, mais l'aboutissement était tout proche. Plus que jamais. Ouvrant les yeux, il observa le visage de ses irréductibles compagnons.

"Atypique" était un adjectif approprié, quoiqu'un insuffisant, pour les qualifier. Ils étaient le summum de l'étrangeté, l'un par son apparence, l'autre par son comportement. Goran, un filiforme colosse de deux mètres, tout drapé de noir, à la pâleur morbide, n'esquissait presque aucun geste superflu. Son faciès, à l'ombre d'un large chapeau sombre, était comme à son habitude impassible. Varis, quant à elle, était à peine moins grande, mais l'extrémité pointue de ses oreilles, symbole de son ascendance rarissime la rendait tout aussi unique. Ses traits sérieux, durs, paraissaient paradoxalement bien plus naturels que ceux de son acolyte.

En retour, Goran et Varis regardèrent celui qui les dévisageait, un bel homme aux longs cheveux blancs parsemés d'éclats chatoyants dont les pupilles dorés brillaient d’une intelligence exceptionnelle. Ils attendaient de lui des explications, mais l’intéressé ne semblait pas presser de parler. Excédée, Varis finit par briser le silence.

- Bon Alistair, que fait-on ?

Alistair n’esquissa pas le moindre mouvement. Peut-être craignait-il le poids des mots, car lorsque tout démarrera, aucun retour en arrière ne sera possible. Assis sur une souche mousseuse, il s’abandonna à la contemplation d'un paysage surréaliste, presque onirique. Perdu au cœur d'une immense grotte dont on ne distinguait pas les limites, pourvue d'un faible éclairage dévoilant timidement ses somptueux atours, le trio avait installé le camp sur l'une des nombreuses plateformes rocheuses atypiques. Autour d'eux, la vie grouillait : dans les airs, une multitude de créatures volantes, aux physiques parfois proches des volatiles de l'extérieur, mais aussi aux anatomies plus exotiques ; sur les parois, de singuliers reptiles aux tailles diverses, défiant placidement le vide mortel ; en contrebas, loin, très loin, dans les plaines verdoyantes qui s’étalaient à perte de vue, dans les vastes étendues d'eau claire qui reflétaient avec une majesté décuplée la splendeur des lieux.

- Alistair !

L'injonction de son acolyte elfique lui transperça les tympans. Soupirant, il se contenta d'éluder la question.

- On attend. Ce n'est pas encore le moment. Bientôt.

Ignorant les remarques acerbes de la demi-elfe, il se perdit à nouveau dans ses pensées. Le vent souffla, un vent froid, digne des plus hauts sommets, qui rappelait combien ce lieu était étrange, inhabituel. Cette bourrasque glissa entre les brins de l'herbe grasse, faisant danser les fleurs rouges et blanches qui parsemaient le sol de la plateforme. Elle s'enroula autour du tronc massif de l'arbre millénaire qui trônait au centre de cet îlot défiant la gravité, et à son passage, les branches et feuilles chantèrent une ode à la nature, à la vie, à la terre. Un tel tableau, aussi magnifique soit-il, était insuffisante pour apaiser la lassitude de son cœur.

Ne soyez pas si pressé. De notre réussite dépendent trop de choses. Nous ne pouvons nous permettre d'échouer une seconde fois. Le garçon doit être sauvé. Et si jamais l’emprise d’Aldebaran se révélait trop fort, alors... alors il ne restera que la voie du sang.

Alistair gardait pour lui cette sombre pensée. Non pas que Varis ou Goran ignoraient ce fait. Mais le rappeler serait inutilement douloureux. À l'aube de la plus importante bataille de leur vie, chacun devait être pleinement concentré.

- Tremblerais-tu, petit Magicien ?

Une voix bestiale, massive, résonna dans toute la caverne avec la force d’un éclair, troublant la quiétude des lieux. Le ton était moqueur, presque méprisant, et pourtant, le dernier mot était chargé tout à la fois de haine, de peur, de respect. Cette appellation renvoyait Alistair à son glorieux passé, révolu depuis bien longtemps. Même si les ultimes braises de son Miracle lui permettaient d’entrer ou sortir de la Tour, cela faisait un moment qu’il n’était plus digne d’un tel titre. Alors qu’il s’apprêtait à répliquer, la demi-elfe en profita pour y rajouter une pique.

- Ah ! Le gros nounours a raison ! Monsieur a juste les chocottes !

- Varis… soupira Goran.

Celui-ci secoua la tête, presque désolé pour le comportement puéril de sa compagne. Ignorant tout ça, Alistair pivota pour s'adresser aux ténèbres, un sourire sinistre aux lèvres.

- Et bien qu'attendez-vous pour agir, petit ours ? Après tout, cette Tour est censée être votre domaine...

- GRRRRRR !

Une ombre aussi grande qu’une montagne s’agita et son grognement comparable au souffle d'une explosion força les deux acolytes du Magicien à se boucher les oreilles. Au contraire, Alistair se délecta de cette réaction.

- Il suffit !

Une nouvelle voix, plus féminine, survint d'un autre recoin de la grotte.

- Fulgurs, cesse donc d'importuner notre invité. Ton comportement nous déshonore ! poursuivit-elle, pleine d'autorité.

- Notre invité ?! s’indigna Fulgurs. Ta misérable mémoire de fée aurait-elle du mal à se souvenir à quelle sale engeance appartient cet être fétiche ?

- Non, je ne l'ignore pas. Pas plus que tu n'as oublié notre propre situation, je l'espère !

Les deux Esprits débattirent sans prêter attention à la fuite de toute la faune, persuadée par leurs instincts de créatures inférieurs d’assister à la fin du monde. Alistair en profita pour sortir des plis de sa robe lilas une pipe qu'il alluma d'un claquement de doigts. Il se délecta de quelques inspirations avant d'intervenir pour apaiser les tensions.

- Allons, allons, du calme cher ami de circonstances, dit-il en expulsant une volute de fumée. Je conçois votre haine viscérale pour la Véritable Magie, mais si cela peut vous détendre, sachez que je n'en suis plus qu'un vestige, une coquille vide dépourvue de la moindre étincelle miraculeuse. C'est d'ailleurs pour cela que nous sommes tous alliés n'est-ce pas ? Vous-même, n'êtes-vous pas des êtres brisés, loin de votre zénith et au pouvoir inéluctablement déclinant ?

Des grognements menaçants accompagnèrent sa remarque, mais nul ne la contesta. Les Esprits bourrus avaient leur fierté, mais ne pouvaient nier cette triste réalité. Depuis que la Tour, ce précieux domaine qui avait été le leur, avait été conquise par la Chose descendue du firmament, ils n’étaient plus les maîtres de ce monde.

- Il me coûte de l'admettre, mais vous avez entièrement raison, acquiesça finalement la voix féminine.

- Peuh ! pesta Fulgurs.

Satisfait d'avoir mis un terme à la querelle naissante, Alistair se félicita également du temps qu'il venait de gagner sur les sempiternelles questions que lui posait Varis. La femme s'était éloignée, agacée, mais consciente que ce n’était plus le moment. Elle s'adossa à l'arbre, si grand que l'on aurait pu y bâtir une véritable demeure en son sein, fermant les yeux et croisant les bras pour prendre son mal en patience. Goran la rejoignit sans un mot, n'ouvrant la bouche que pour y installer une cigarette qui s'alluma toute seule.

En les regardant ainsi, Alistair se remémora Paris, là où tout avait commencé. Il éprouvait pour eux une amitié sincère, forgée au gré de péripéties communes. Paradoxalement, malgré sa lassitude initiale, il comprenait et partageait cette envie d'en découdre. Il le désirait ardemment, pour Marcus qui avait donné sa vie, en vain. Pour prendre sa revanche face au Quatrième Magicien, qui l’avait dupé. Et surtout, pour en finir définitivement avec son erreur. Avec Momus. Avec Elias. Chaque nuit, derrière ses paupières closes, le film de la tragédie d’il y a 10 ans se rejouait en boucle. Ce monstre était né dans la fange de son utopie. Aussi, pour toutes ses victimes, il devait l'arrêter.

Submergé par une douce mélancolie, Alistair tourna à nouveau son regard sur le paysage. Depuis que les mystérieux géants s'étaient tus, la vie avait repris son cours. L'étrange luminosité de la grotte, issue de champignons, lianes et autres plantes surprenantes, déclinait lentement comme pour annoncer la fin de la journée et le début du règne lunaire. Progressivement, la flore nocturne s'y substituait, apportant un éclairage plus ténu, mais bien présent, de sorte que jamais l'obscurité ne domine complètement. Les cieux se vidèrent de ses occupants, qui rejoignirent des nids perchés dans le creux de plateformes naturelles. Quand enfin le crépuscule céda totalement sa place à la nuit démarra un funeste ballet. D'imposantes racines, aussi grandes que des maisons, vinrent s'enrouler autour des piliers de roche, séparant terre et ciel. Peu à peu, le sol lointain disparu sous l’épais tapis vert. Les quelques créatures diurnes n'ayant pas trouvé d'abris étaient brutalement attrapées et traînées au cœur de cette grouillante masse végétale dans un concert de cris terribles. Au terme de cet horrible spectacle, il régnait un silence de mort.

Soudain, Alistair se redressa. Au même moment, une nouvelle bourrasque issue des entrailles de la terre souffla. Les Esprits aussi l’avaient perçu. Immédiatement, Varis fut à ses côtés.

- Alistair ? l’interrogea-t-elle.

- Les portes de la Tour ont été forcées.

Submergé par l’excitation, Goran s’approcha à son tour.

- Encore ? Pas de doute, c’est Aldebaran !

Alistair acquiesça vigoureusement. Les plis de son visage étaient tirés à cause de la concentration.

- Oui, ce vieux renard se met enfin en chasse. Mais il n’est pas seul. Quelque chose en a profité pour se glisser dans la Tour.

L’esprit de l’ancien Magicien tournait à plein régime. Soudain, il eut une terrible révélation.

- Sois plus clair, Alistair ! s’énerva Varis.

Impatiente, elle saisit son épaule, avant de la relâcher subitement en découvrant la colère et l’inquiétude émanant de lui. Peu de chose pouvait provoquer de telles émotions chez Alistair, aussi comprit-elle à son tour.

- Impossible... murmura-t-elle en reculant.

- J'étais persuadé d'en avoir fini avec à Paris. Merde ! s’agaça Alistair.

Goran déglutit. Il savait, sans même la nommer, à quelle créature pensaient ses deux compagnons. Une abomination terrifiante, la source de nombreux cauchemars. Un être profondément antinomique au vivant, qui n’appartenait pas à leur monde.

- Que comptes-tu faire, Magicien ?

Fulgurs s’était exprimé pour la première fois sans le moindre sarcasme. Sa voix de géant était d’autant plus grave.

- Je connais bien l’intrus, expliqua Alistair. C’est l’un des êtres nés dans le creuset de la fournaise primordiale, à l’aube de l’espace et du temps. Un monstre, responsable de nombreuses tragédies, dont les machinations ont provoqué la chute des Magiciens et la mort de celle que j’aime. Je m’étais réjoui de l'avoir anéanti il y a peu, mais ce que j'ai éliminé n'était qu'une fraction de son essence.

- As-tu l’intention de régler définitivement ce différend ? demanda la fée.

- Non. Il n’a pas encore réussi à se matérialiser complètement dans la Tour et j’ignore quand il y parviendra. De toute manière, maintenant qu’il s’est montré, son trépas viendra tôt ou tard. Nombreux sont ceux souhaitant sa destruction, et le Troisième Magicien en fait partie.

L’évocation du plus puissant des Magiciens suffit à rassurer tout le monde. Personne ne pouvait survivre à sa fureur, comme en témoignait son duel homérique contre la Lune Pourpre. Théâtre de cette confrontation, le Onzième Étage de la Tour, perpétuellement ravagée par la colère de l’Étoile d’Elma, en portait pour toujours les stigmates.

- Goran, Varis, partez à la recherche du garçon, reprit-il. Et à défaut de le trouver, prévenez nos alliés. Amjest et Liliana doivent être au niveau du Troisième Étage.

- D’accord, obtempéra la demi-elfe. Et toi ?

- Je me prépare, conformément à ce qui était prévu.

Alistair ressentit l’approbation silencieuse des Esprits. Il releva la tête, le regard déterminé.

- L’heure est venue pour moi d’affronter mon frère, Aldebaran Einzbern, le Quatrième Magicien.

Annotations

Vous aimez lire Maxime Lopez ?

Commentez et annotez ses textes en vous inscrivant à l'Atelier des auteurs !
Sur l'Atelier des auteurs, un auteur n'est jamais seul : vous pouvez suivre ses avancées, soutenir ses efforts et l'aider à progresser.

Inscription

En rejoignant l'Atelier des auteurs, vous acceptez nos Conditions Générales d'Utilisation.

Déjà membre de l'Atelier des auteurs ? Connexion

Inscrivez-vous pour profiter pleinement de l'Atelier des auteurs !
0