Le conteur - 3

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J’entre. Le sergent me suit, il s’efface pour laisser sortir trois ménestrels, puis referme le battant derrière lui, avant de monter la garde devant la porte.

C’est sans surprise que j’avance dans une salle immense, d’environ huit toises sur cinq, le gigantisme des lieux transparaît tout au long de la description du palais faite par Aoife Nic Aonghusa.

Des tables recouvertes d’un chemin de lin blanc, brodé d’arabesques noires et dorées, ont été dressées pour quarante convives. Elles sont disposées en forme de "U" afin de laisser un espace libre au centre et qu’aucun d’entre eux ne tourne le dos aux autres.

Le rôt (1) vient d’être servi. Un silence s’installe pendant ma progression dans la pièce. Les femmes sont les premières à le rompre par des chuchotements.

J’ai l’habitude de la réaction que ma vue provoque. Je suis torse nu, vêtu d’un pantalon de soie dorée, je porte des bottes de cuir rouge et un ruban enroulé autour de la taille. Trentenaire, je mesure cinq pieds et cinq pouces. Ma poitrine est développée, mes hanches étroites. Mon torse et mon visage sont glabres. Ma peau a la couleur, ambrée rougeâtre, du miel de cerisier dont elle aurait également le goût. Mes cheveux aile de corbeau tombent sur mes épaules, encadrant l’ovale d’une face juvénile aux traits délicats. Sous de fins sourcils, mes yeux en amande aux longs cils sont le berceau d’un nez droit, à base légèrement élargie, justement proportionné qui surmonte une bouche charnue.

L’ensemble me confère une silhouette androgyne d’une beauté étrange souvent qualifiée de divine, parfois de démoniaque, qui trouble les femmes et intrigue ou perturbe les hommes.

Le roi se lève. Bien qu’il n’y ait jamais eu de table haute en Alastyn, et que tous soient assis sur des cathèdres en bois de rose, je n’ai pas le moindre doute. Non seulement une aura d’autorité émane de lui, mais les arabesques sur ses bras – que laissent apparaître les taillades des manches, dépourvues de doublures, de sa chemise – révèlent sa condition.

« Soyez le bienvenu étranger, vous qui sollicitez l’hospitalité… au nom de Dana, ce qui en cette demeure n’est plus arrivé depuis plus d’un siècle », dit-il manifestement intrigué par cette demande.

Je m’incline face à lui, les paumes jointes devant le chakra du cœur.

« Namasté. Je vous remercie, majesté. Mon maître, Vâtsyâyana, m’a enseigné qu’il est bon pour s’adresser à une grande lignée de se réclamer de sa fondatrice… Mais je ne m’attendais pas à rencontrer autant de Tuatha Dé Danann. »

Le roi d’un geste m’invite à expliciter.

« Dana eut de nombreux enfants, certains furent les plus studieux, les plus savants, les plus sages, elle marqua leurs chairs des signes de leurs pouvoirs, et les qualifia de “Lumineux”. C’est la lignée à laquelle vous appartenez, ainsi que votre reine, précisé-je. Namasté. »

Lorsque je m’incline devant cette dernière, les arabesques brasillent sur ses bras nus.

« D’autres furent plus turbulents, plus fiers, plus aventureux, Dana dut si souvent leur tirer les oreilles qu’elles s’allongèrent, elle les appela “Alfes lumineux”. Elle leur fit don de l’éternelle réincarnation, ou les y condamna (les récits divergent sur ce point), les privant ainsi de mokṣa (2) à l’exception des innocents. C’est la lignée à laquelle appartient celle qui siège à votre dextre de même que ses compagnons, namasté », la salué-je.

Je me dirige vers l’extrémité droite de la table centrale, où est assise une jeune femme, à laquelle je rends hommage.

« Namasté, d’autres encore furent plus secrets, plus travailleurs, plus industrieux, Dana leur accorda une petite taille afin qu’ils puissent plus facilement atteindre les minerais dont ils auraient besoin, et une très grande force pour qu’ils puissent les extraire. Dana les nomma “Alfes noirs”, car souvent ils vivraient sous terre. C’est la lignée à laquelle appartient cette damoiselle. »

L’homme attablé entre ces deux dernières se lève et demande avec une certaine agressivité :

« Les Orcs, sont-ils aussi des enfants de Dana ? »

Il s’agit manifestement d’un militaire rude et probablement brutal. Je m’incline devant lui :

« Namasté… Non ! Les Orcs ne sont pas des enfants de Dana. Enfin pas au sens des Tuatha Dé Danann, bien que Dana les ait imaginés. Elle a menacé, les plus turbulents des jeunes Alfes lumineux, de méchants monstres qui n’existaient pas. Le plus insouciant d’entre eux leur a donné vie. “C’était pour voir”, s’est-il excusé. »

L’homme jette un regard furieux à sa voisine, le roi intervient :

« Despote Niall ! Vous êtes sous mon toit ! lui intimant de se rasseoir.

– Pourquoi dites-vous, “pas au sens des Tuatha Dé Danann” ? » reprend-il.

Une guerrière se lève. Vêtue d’une armure de cuir noir, avec corset, spallières, brassards, jupe, grèves et sandales, elle me fait penser à une valkyrie. D’ailleurs, un diadème dont les paragnathides (3) sont décorées d’ailes est posé, devant elle, sur la table. Avant que je ne réagisse, elle intervient :

« Roi Liam, “le dire (4) de Dana” nous conte qu’après avoir été expulsée par une singularité, Dana a tout créé. Elle est donc la mère de toutes les créatures, même si peu sont des Tuatha Dé Danann. »

Ses voisines opinent de la tête. Le roi reprend la parole :

« Bien sûr ! il est temps de faire les présentations… Debout dans son armure noire voici Scáthach, druidesse guerrière. Qui partage le commandement d’une armée de femmes, en An t-Eilean Sgitheanach, avec sa sœur Aífe – qui, vêtue d’une cuirasse blanche, se tient à son côté – quand elles ne se le disputent pas. »

J’adresse un namasté muet à chacune, elles me saluent d’un mouvement de tête, puis Scáthach se rassied. Le roi poursuit :

« À la droite de Scáthach, dans la robe immaculée brodée d’un chêne d’or, Maebd, Bandrui (5) de Shanyl… Son voisin est Mael, duc de Shanya… Voici ma bien-aimée reine Eileen… Je suis Liam, roi d’Alastyn. »

En réponse à mes namasté, le seigneur de Shanya se lève brièvement et s’incline, les dames hochent la tête ou sourient. Notre hôte se tourne vers sa dextre, continuant les présentations :

« Venue d’un autre monde, Ainu Sangdragon, princesse d’un peuple qui pour se désigner n’utilise pas le nom d’Alfe lumineux, mais celui d’elfe… Vous avez déjà fait connaissance avec Niall, l’impétueux despote de Shannon. »

Ce dernier se borne à esquisser un vague geste de politesse. Le maître de céans enchaîne :

« En bout de table, arrivée du même monde que son amie Ainu, la princesse Grüchka de la nation naine… À son côté, face à Aífe, mon bras droit et chef des armées, Ardril. »

Liam continue ainsi, énonçant sans la moindre hésitation les noms et qualités des trente autres invités. J’adresse à chacun d’eux un namasté muet. Mon hôte s’assoit et s’enquiert :

« Maintenant, dites-nous qui vous êtes !

– Nombreux sont ceux qui m’appellent Pathik.

– Ce nom a-t-il une signification ?

– Oui majesté. Dans ma langue, tous les noms ont un sens. Pathik veut dire “Voyageur”, mais bien qu’il me définisse assez bien, ce n’est pas le mien. Si, je ne mérite pas celui d’Etash, car c’est la translation de “Lumineux”, j’espère que vous m’accorderez Subash qui se traduit par “Éloquent”. »

Tel un bonimenteur, allant de l’un à l’autre, j’use de ma faconde avec chacun.

« Vous, reine Eileen, j’espère que si plus tard vous parlez de moi vous évoquerez Sajjan, c’est-à-dire “Le bien-aimé”. »

Je questionne le géant blond au regard aigue-marine :

« Duc Mael ! Peut-être me nommerez-vous Vidur, “Celui qui est sage, habile”. »

Je badine avec l’athlétique elfe bronzée dont les cheveux châtains tressés ne cachent pas les longues oreilles pointues.

« Princesse Ainu, il me serait très agréable que vous m’appeliez Raman, “Bien-aimé”, “Plaisant”. »

M’approchant d’elle, j’ajoute sur le ton de la confidence :

« Mais il me semble que cela ne plairait guère à ce jeune capitaine dont le regard ne vous quitte pas, et qui si je ne me trompe a pour nom Flamdir. »

Elle cherche le capitaine des yeux et lui sourit. Comme je m’approche du despote Niall, c’est moi qu’il gratifie de son regard réprobateur.

« Vous, seigneur, sans doute ne me qualifierez-vous pas Yuvaraj ? Et, pourtant je suis bien un “Prince”. »

Il hausse les épaules. Abordant de ma prochaine interlocutrice, je mets un genou à terre :

« Pour vous, Princesse Grüchka, je veux être Saumya afin d’être aussi “Charmant” que vous êtes ravissante », affirmé-je, la faisant rougir.

Je me relève et me dirige vers l’extrémité, ouest de la table, où siègent les trois druidesses.

« Sage… » dis-je, souriant.

Je m’interromps, alors qu’au travers d’une fenêtre un rai de soleil fait briller mes yeux de jais, puis reprends :

« Maebd, m’appellerez-vous Ananga ?

– Peut-être… » réplique-t-elle aussitôt, avec un large sourire.

Je me penche au-dessus de la table et susurre, à cette magnifique femme blonde aux iris céruléens et aux formes pleines :

« C’est l’un des noms du dieu du désir. »

Son rire cristallin retentit :

« Peut-être Ananga… peut-être.

– Scáthach ! »

Mon sourire le plus enjôleur aux lèvres, après un soupir, j’enchaîne :

« Scáthach, mériterais-je que vous m’appeliez Shankar ? »

Scáthach, femme à la peau de porcelaine avec sur les ailes du nez et les pommettes de ravissantes petites taches de rousseur et aux yeux d’un bleu aussi clair que l’eau, se lève, se penche par-dessus la table, me tendant une oreille dans laquelle je murmure :

« Donneur de Félicité. »

Elle se redresse, d’un geste familier de la tête, elle rejette sur ses reins la longue tresse de cheveux cuivrés, qui avait glissé sur son épaule dans son mouvement précédent. Un sourire carnassier s’épanouit sur ses lèvres :

« Sais-tu, bel Aengus, que l’initiation guerrière… et… sexuelle… des héros fait partie de nos attributions ? ... Es-tu un héros ? »

Avant que je n’aie pu répondre, avant que Scáthach n’ait pu s’asseoir, Aífe repousse sa chaise, recule d’un pas, franchit la distance qui nous sépare d’un saut de main, prenant appui sur la table. À peine réceptionnée, elle empoigne ma chevelure, tire ma tête en arrière et me donne un long, très long baiser. Aífe est grande, plus grande de trois ou quatre pouces que son aînée, elle doit atteindre la toise. Sa peau moins blanche que celle de sa sœur est dépourvue de taches. Ses cheveux bouclés forment une crinière d’un roux flamboyant, mettant en valeur le vert émeraude de ses yeux.

« Voilà comment je veux t’appeler », affirme-t-elle pendant que je reprends mon souffle.

Tout autour de la table, on entend des murmures, certains envieux, d’autres sont amusés et quelques-uns outrés.

¤¤¤

(1) plat principal, composé de diverses viandes rôties accompagnées de sauces, autour duquel le banquet est organisé.

Voir l’excellent post : http://medieval.mrugala.net/Alimentation/Banquet.htm

(2) mokṣa : délivrance ultime par laquelle se trouve brisé tout lien avec le cycle des renaissances.

(3) une paragnathide (ou [un] oreillon) est un élément servant à protéger les joues.

(4) Lire : équivalent oral d’un livre.

(5) Bandrui : de ban dru “femmes fortes” “sages”, nom donné aux druidesses.

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