La faute

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Patrick vit chez ses parents depuis une semaine maintenant. Je n’ai quitté mon lit que pour le sofa du salon. Épuisée, asséchée par l’injustice, assommée par la solitude. Les mots d’Ilias Oulacroup tournent en boucle. Comme hypnotisée lors du rendez-vous, ils me reviennent peu à peu, assénés comme autant de coups de couteaux lacérant mon âme. Je ne suis plus femme. Je suis ménopausée. J’ai tout juste vingt ans et n’aurai jamais d’enfant.

« Madame, c’est une terrible nouvelle. Vous ne produisez plus suffisamment d’oestrogène et de progestérone. C’est ce qui provoque vos dysménorrhées. De plus, vos analyses montrent que votre système immunitaire détruit peu à peu vos ovaires. Dans ces conditions, la conception, sinon impossible, tiendrait du miracle. Je suis heureux d’être médecin, cependant, dans un cas comme le vôtre, je regrette de n’être ni Dieu ni magicien. »

On toque à la porte. Je m’extirpe du canapé et jette un oeil par le rideau de la fenêtre de la cuisine. C’est le facteur. À lui, je peux ouvrir. Il me tend un courrier recommandé, me scrutejauge.

Il me juge sans savoir. Que dirait-il, s’il savait ? Je n’aurais pas dû ouvrir. Oui, je ne peux pas enfanter et mon existence sur terre est une erreur. Voilà ce qu’ils diraient tous.

Une signature, il repart.

Je ne décroche plus le téléphone qui sonne chaque jour. Je suis incapable d'affronter le monde. J'ai raté le repas dominical chez maman, depuis, elle est venue deux fois mais je n’ai pas ouvert. Pas le courage. Je ne veux pas entendre ses sempiternels conseils, les mêmes que lui servait grand-maman.

Mes yeux fixent l’entête de l’enveloppe à mon nom. Une balance dorée, Collard & Associés. Je la pose sur la tablette de Patou et retourne à mon sofa.

Il fait sombre dans la maison quand j’entends des clés dans la serrure de la porte d’entrée. J’ai dû m’assoupir, c’est mon Patou qui rentre dîner ! Je me redresse à la hâte. J’aperçois les restes de mes repas de la semaine, les assiettes empilées, les bouteilles vidées. La mémoire me revient, comme une gifle.

C’est bien Patrick qui rentre. Comme il est beau garçon dans son costume sombre et sa chemise blanche. Sa raie parfaite, même en fin de journée. Il pose ses clés sur la tablette, sa veste sur le portemanteau. Il défait ses souliers vernis et chausse ses pantoufles, toujours à leur place. Je n’ai pas bougé. Il s’avance dans le salon. Nous nous toisons. L’étincelle d’amour, de désir dans ses yeux a disparu. Je n’y vois plus que du mépris, mêlé au dégoût. Ce même regard que je croise dans mon miroir chaque matin. Je voudrais disparaître. Tout, plutôt que ces yeux-là sur moi.

Il me tend l’enveloppe que j’avais oubliée. Je la saisis enfin. Il tourne la tête et se dirige vers la chambre sans un mot. Il redescend quelques minutes plus tard, en pyjama, avec une pile de draps.

« Nous sommes toujours mariés. Je te dois protection, secours et assistance. Tu dormiras sur le sofa.

— …

— Je suis chez moi. Je dormirai dans ma chambre. Demain, je t’installerai un matelas dans la celle du bébé.

— La chambre du…

— Tu y resteras jusqu’à l’audience.

— L’audience… »

Mes yeux se posent à nouveau sur la lettre que je tiens toujours. Collard et associés. C’est le cabinet d’avocats de l’ami du père de Patrick, Gilbert Collard. Ils se sont rencontrés à l'atelier marseillais des Vieux Amis de la Grande Loge de France. Mes jambes vacillent, mes mains tremblent. Je m’effondre sur le canapé.

Patrick a quitté la pièce quand j’ose enfin décacheter le courrier.


CONVOCATION

Madame,

En vertu de l’article 180 du Code civil, votre époux demande à faire valoir son droit à l’annulation de votre mariage. Il en demande la nullité en raison d’une erreur sur les qualités substantielles de votre personne. En effet, s’il avait eu connaissance de votre infertilité, ce mariage n’aurait pas été prononcé.

Aussi, vous êtes convoquée à l’audience du Tribunal de Grande Instance de Marseille, 6 Rue Joseph Autran, le lundi vingt-trois décembre mille neuf cent quatre-vingt-cinq à neuf heures.

Vous pourrez vous faire représenter par un avocat.

Cordialement,

Maître G. Collard.


Le 23 décembre… Dans quinze jours. Maaaman. Patriiick. Je pleure. Je dors, cauchemarde. C’est le matin, la voiture de Patrick n’est plus là. Je dois agir.

J’appelle maman, elle m’aidera. C’est ma mère !

Maman repose la lettre sur ses genoux. Son regard est dur, son visage fermé.

« Ainsi, tu es donc stérile. Le Seigneur te retire ta condition de femme mais te laisse la vie, pour te punir. Tu aurais dû venir avec moi voir le Père Cruchaux. Il aurait pu te confesser. Mais non, tu as préféré ce charlatan, cet athée qui prône le blasphème. »

Je ne connais personne capable de mettre tant de haine en deux syllabes. Être athée représente, pour ma mère, le plus grave des péchés. “Être juif passe encore, au moins, ils croient en quelque chose, argue-t-elle souvent, tout le monde peut se tromper.”

« Maman, le docteur Toutypass n’est pour rien dans ce qui m’arrive.

— Non, bien sûr ! Tu es seule responsable ! Je t’ai trouvé un bon mari, avec une bonne situation ; il est issu d’une des familles les plus riches de la région. La terre de votre propriété est saine. En plus, il est plutôt beau garçon. Tu avais tout et il a fallu que tu fasses ta forte tête.

— Maman, je n’y suis pour rien. Mes douleurs, l’espacement de mes règles, tout ça est lié.

— Dieu te connaît !

— Mais arrête avec ton dieu, maman ! J’ai mal ! Je souffre, je viens chercher ton réconfort, mon Patrick veut me quitter. Je… Je l’aime.

— Tu ne l’aimes pas assez pour lui donner un enfant.

— Maman…

— Que veux-tu que je te dise ? Je t’avais prévenue. Monte dans ta chambre. »

Alors que je monte l’escalier pour fuir ce regard si noir, ma mère se sert un verre d’eau. Elle est courbée, le visage crayeux. Je ne l’ai pas vue vieillir. Qu'est-ce que j'attendais d'elle ? Elle ne me comprendra jamais. Je fais demi-tour, la serre dans mes bras et quitte la maison.

En sortant, je cours vers mon lycée. C’est curieux comme certains évènements vous ramènent vers ces lieux où vous avez été heureux. Je déjeune avec Violette. Elle ne m’en voulait pas de ne pas avoir rappelé. Elle a dit comprendre que je ne veuille pas parler.

« Il te fallait du temps. Du temps pour être prête à dire les choses, à les voir aussi. Valérie, est-ce que tu me vois ?

— Je ne comprends pas.

— Valérie, je te vois. Pas ce que tu montres aux autres, pas cette enfant que tu as cessé d’être ou cette mère que tu ne seras jamais. Je te vois toi, Valérie. Et je t’aime. »

Elle m’a prise dans ses bras, a caressé mes cheveux et m’a serrée contre sa poitrine. Fort. Longtemps. Elle a absorbé ma peine, épongé ma souffrance au rythme où mes larmes imbibaient sa blouse. L’infirmière a soigné mon âme.

C’est plus sereine que je suis rentrée chez moi ce soir-là. J’ai déjeuné chaque midi avec Violette jusqu’à l’audience. Sa douceur et son amour pour la vie, son respect des choses m‘ont aidée à faire face. J’ai perdu Patrick, j’ai perdu ma famille, mais je me suis trouvée, moi.

Pleine de courage, je me suis présentée au tribunal ce lundi 23 décembre. Pleine d’assurance, j’ai écouté mon Patou expliquer au juge à travers la voix de son ténor en quoi j’avais fauté. J’avais caché ma stérilité. J’avais, de par ce fait, trahi la confiance de mon époux. Si l’annulation du mariage n’était pas actée, il entamerait une demande de divorce pour faute. Elle serait longue et douloureuse pour tout le monde. Il demandait au juge d’en tenir compte et ainsi de simplifier la vie d’honnêtes gens qui travaillent en laissant la place dans les tribunaux à de vrais délinquants. Je n’étais, pour eux, pas vraiment une délinquante, simplement une coquille vide destinée à ne jamais être remplie qui avait espéré bénéficier de la bonté et du jeune âge d’un garçon de bonne famille.

J’ai laissé dire. Je l'ai laissé me salir. Lorsque le juge m’a demandé de répondre, je ne suis parvenue qu’à lever les yeux vers mon mari qui ne l’était plus. Cet homme méprisant, hautain, haineux n’avait plus rien de celui que j’ai aimé. C’est célibataire que j’ai quitté le tribunal, libérée, le ventre et le cœur creux.

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