Chapitre 6

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PDV Elena

Le moment où Alex passait le seuil de la porte, j’avais envie de lui arracher les yeux avec mes ongles. Il n’avait rien fait de mal, mais sa présence m’irritait. Sa pitié me donnait la gerbe. Même s’il était là de bonne volonté, je n’arrivais pas à supporter la manière dont il me regardait. Ce regard triste, impuissant… Il me donnait l’impression d’être faible et coincée dans une impasse, et je n’aimais pas ce sentiment. Même si objectivement, oui, j’étais faible. Mais je ne voulais pas me sentir ainsi. Or, quand Alex était là, je n’arrivais pas à me sentir autrement qu’inutile et impuissante. Il venait s’assoir en face de moi à la table de cuisine, et je faisais de mon mieux pour l’ignorer. Peut-être que si je l’ignorais suffisamment longtemps, Alex finirait par se lasser et partirait. Et ainsi nos chemins se sépareraient et tout redeviendrait normal. Normal… Je sentais la tristesse me submerger. Pourquoi le fait de penser à la normalité me rendait si seule et si triste ?

- Allons au Jardin botanique. proposait Alex en me sortant de mes pensées. Il fait beau aujourd’hui.

Il me souriait d’un air compatissant et l’envie de hurler me consumait. Alex me regardait comme s’il savait lire en moi. Mais il ne pouvait pas lire en moi, n'est-ce pas ? Je sentais mon pouls s’accélérer et mes paumes devenir moites. Il fallait qu’il parte d’ici. Maintenant.

- Va-t’en.

Mon ton mordant me choquait, mais Alex continuait de sourire. Pourquoi restait-il ? Personne n’était aussi patient et aussi gentil. Personne. Si je l’emmerdais suffisamment, il finirait bien par lâcher l’affaire. Il n’y avait pas de place dans ma vie pour lui et sa pitié. Ça ne ferait que causer plus de souffrance. Mes yeux me brulaient. Pourquoi étais-je aussi faible ? Bon sang, je n’allais pas me mettre à pleurer devant lui tout de même. Ma mère entrait dans la cuisine et je baissais les yeux.

- Maura, je pensais emmener Elena au Jardin botanique. Qu’en penses-tu ?

- Quelle magnifique idée ! Elena, habille-toi. Prendre l’air te fera du bien.

C’était une blague ? Je me levais et quittais la cuisine sans dire un mot. Je me demandais pourquoi la vie s’acharnait autant sur moi, mais je commençais à avoir l’habitude que jamais rien ne se déroulait comme je le souhaitais. Passant par la salle de bain, j’aspergeais mon visage d’eau froide. Pas étonnant qu’Alex m’avait regardé avec tant de pitié dans les yeux. J’avais l’air pathétique et malheureuse. J’enfilais un jeans et des bottines avant de descendre. Même si je me sentais au plus bas, je n’allais pas lui montrer mes faiblesses. Je ne laisserais pas une autre personne me marcher dessus comme mon père le faisait. Alex m’attendait près de la porte d’entrée. Sans lui lancer un regard, je sortais de la maison.

- Mêler ma mère était un coup bas.

- Tu ne m’as pas laissé le choix.

- Il ne devrait même pas y avoir de choix. Laisse-moi tranquille et sors de ma vie. Et tu pourras continuer à faire comme si je n'existais pas.

- Où serait le plaisir dans tout ça ?

Mon sang ne faisait qu’un tour. Je voyais rouge.

- QUOI ? glapissais-je. Suis-je une blague pour toi ? Tu passes du temps avec moi parce que tu veux te divertir ? Alors quoi, tu veux me mettre dans ton lit ? Ne crois pas que je ne suis pas au courant de ta réputation. Je sais quel genre de personne tu es, et je n'ai ni le temps ni l'énergie pour ça.

Est-ce que ceci était juste un jeu pour lui ? C'était le cas, n'est-ce pas ? Il n'y avait aucune chance pour qu'il soit ici parce qu'il se souciait de moi. Ça, je le savais déjà. Mais jouer à des jeux... Non. Alex rigolait comme si je venais de raconter la blague du siècle, alors que je sentais la colère bouillir en moi. Je serrais les points.

- J'aime à croire que je suis un peu plus que simplement un type qui couche avec toutes les filles qu'il rencontre... Ne te fais pas d’idées chérie. Les filles coincées ne sont pas du tout mon genre.

Et maintenant il m'insultait. Super. Il tapotait mon épaule, un petit sourire satisfait sur les lèvres. Le tuer semblait une idée tellement tentante. J’avais envie de mordre mon poing.

- Oh, vraiment ? Je me sens tellement mieux maintenant. Merci.

Je me retournais et descendais la rue. Allons dans ce stupide parc, que je puisse passer à autre chose.

- Hé, où tu vas ?

- Au Jardin botanique. Où est-ce que j’irais ?

- Allons en voiture. C’est à quelques kilomètres d’ici.

Alex ouvrait la portière de sa Polo bleue et je montais en levant les yeux au ciel. Est-ce que ce jour pouvait devenir encore plus bizarre ? Une fois installé en voiture, Alex se mit à pouffer. J’attachais ma ceinture en silence. Pourvu qu’il me laisse tranquille.

- Tu as l’air tellement blasée. Je t’ai juste demandé de monter dans ma voiture, pas de coucher avec moi.

Charmant.

- On se connaît à peine Alex. À ce que je sache, tu pourrais très bien être un tueur en série, et me faire monter dans ta voiture est la première étape de ton plan diabolique. Un peu comme Ted Bundy faisait avec ses victimes.

- Si tu crois que je suis un tueur en série, pourquoi tu es montée sans riposter ?

Je haussais les épaules. Au point où j’en étais, autant crever dans une ruelle. Même si ce n’était pas une fin très glamour.

- Yolo.

Le reste du trajet, Alex ne disait plus rien, se concentrant sur la route. Je regardais le paysage défiler. C’était vrai qu’il faisait beau dehors. Dans d’autres circonstances, j’aurais peut-être apprécié cette journée. Alex garait sa voiture et venait m’ouvrir la portière. Je devais reconnaitre ceci : il avait de bonnes manières. Mais ça ne changeait rien au fait que je voulais m’éloigner le plus possible de lui. On s’arrêtait devant une petite échoppe qui vendait des boissons et de la glace. Alex essayait de me convaincre de prendre quelque chose. Il m’invitait. Autrement dit, il essayait de m’amadouer. Bien essayé, mais je n’aimais pas les sucreries. Je secouais la tête. Je voulais juste rentrer et m’enrouler dans ma couverture. Mais c’était trop demander.

- Tu veux quoi ? Une glace ? Un café glacé ?

Je continuais à secouer la tête. Il finirait bien par comprendre que je n’étais pas intéressée. La vendeuse commençait à s’impatienter alors qu’Alex continuait à me proposer des boissons avec une patience hors norme. Je devais lui donner des points pour essayer si fort. Ça me faisait presque regretter d’agir comme une garce. Presque.

- Un bubble tea ?

… J'hésitais une seconde de trop avant de secouer la tête. Alex le remarquait et souriait.

- J’en étais sûr.

À ce stade j’en avais plus rien à caler. La vendeuse commençait à préparer un bubble tea au lait et un café glacé. Lorsque les boissons étaient prêtes, Alex me faisait signe de le suivre dans le Jardin botanique. Ne sachant pas quoi dire, je le suivais en silence. Quelques mètres plus loin, je voyais des touristes qui prenaient des photos et je m’arrêtais pour faire la photobomb. Une grimace et un triple menton plus tard, je continuais mon chemin. Alex m’observait, visiblement confus. Je haussais les épaules.

- Il faut bien leur donner un souvenir de la population locale.

- Je ne m’attendais pas à ça.

J’acceptais le bubble tea qu’il me tendait. Que pouvais-je dire ? J'adorais le bubble tea. C'était mon péché mignon. La seule boisson sucrée que je me permettais de boire de temps en temps. OK, la plupart du temps.

- Quoi ? Parce que je suis coincée du cul, tu crois que je ne sais pas faire autrement que me prendre au sérieux ?

Alex avait l’air si confus. Je ne savais pas pourquoi, mais je prenais du plaisir à le rendre désemparé. « Les filles coincées ne sont pas mon genre ». Tu vas voir ce que tu vas voir. OK, d'où venait cette mesquinerie ? En général, je ne me souciais pas de ce que les gens pouvaient penser de moi. Mais j'étais jolie, et j'étais plutôt sexy. Les seules qualités que je me suis données. « Les filles coincées ne sont pas mon genre ». Mon cul. La façon dont il avait dit ça m'avait pris à rebrousse-poil bien plus que je ne voulais l'admettre. Alex se frottait l’arrière de la tête, ne sachant pas trop quoi dire.

- Heum eh bien... oui

Il était vrai que je passais toujours pour la fille coincée et un peu hautaine, mais c’était juste une façade. J’aimais faire des plaisanteries. Je n’avais juste plus mon acolyte qui participait dans mes espiègleries.

- Touché. acceptais-je en prenant une gorgée de ma boisson. Tu sais, il y a quelques années je n’étais pas ainsi. J’ai dû grandir très vite lorsque mon frère était tombé malade, mais je n’étais pas aussi sérieuse et chiante autrefois. J’adorais faire des pitreries et pour tout te dire, mon frère et moi étions un duo plutôt infernal. Ma mère devenait folle à cause de nous. Il nous arrivait d’échanger le sucre et le sel, ou d’appeler des inconnus en essayant de leur vendre des sex toys.

Attends. Pourquoi est-ce que je lui racontais ça ? Le but était de le faire chier au point où il ne voulait plus me voir, et non lui raconter des faits personnels. Alex venait s’assoir à côté de moi sur le banc en regardant la fontaine.

- J'aurais aimé rencontrer cette partie de toi.

- Les gens changent, pour le meilleur ou pour le pire.

- Je veux bien lever mon verre à ça.

On trinquait. C'était bizarre, mais pour une fois, il y avait une sorte de compréhension entre nous. J'espérais juste que cela ne deviendrait pas une habitude.

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