Le dieu des dieux

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 Depuis la vieille cave sombre, Luc s’était précipité sur une caisse de bouteilles pleine de vin, qu’il comptait vider dans un tonneau pour y introduire Blanche. Jean, le voyant s’emparer de ses précieuses bouteilles, fruit de sa collaboration avec Dionysos, l’avait apostrophé avec les mots que Marie avait entendus juste avant de tomber. Dionysos, lui, s’était placé entre eux et la porte de la cave, comme pour les protéger.

 — C’est inutile, dit-il alors d’une voix faible qui trahissait une certaine angoisse. Mon père est déjà là. Nous ne pouvons plus cacher Blanche. Restez tous derrière moi !

 Dionysos disait vrai. La présence que Blanche et lui-même avaient sentie, n’était pas celle de Marie, mais bien celle de Jupiter, qui venait d’enfoncer la porte d’entrée de la maison et qui se dirigeait vers la cave. Tous pouvaient entendre ses pas lourds qui martelaient le sol à l’étage au-dessus d’eux. « Poum ! Poum ! Poum ! » chacun de ses pas résonnait comme autant de coups de revolver, le plafond tremblait et d’épais nuages de poussière s’en détachaient. Puis, brutalement, les bruits de pas s’arrêtèrent. On n’entendait plus rien, plus rien si ce n’est la respiration saccadée de Jean et le petit bruit sourd de la bouteille que l’on débouche. Quand Jean avait peur, il buvait. Tout à coup, Blanche et Luc sursautèrent. Jupiter avait ouvert la trappe dans le salon à l’étage. Il l’avait ensuite laissée retomber et l’épaisse planche de bois s’était refermée dans un lourd fracas. Jupiter emprunta le petit escalier qui descendait jusqu’à la cave. Mais, bien trop frêle, bien trop fragile pour supporter son poids, il s’écroula intégralement en emportant Jupiter vers le fond. Après sa chute, le père de Dionysos laissa échapper un grognement, puis un juron, un affreux juron si vulgaire qu’il serait impossible de trouver un équivalent terrien. Blanche, elle, à en juger par le frisson qui lui parcourait l’échine, l’avait compris.

 — Restez bien derrière moi, répéta Dionysos sans se retourner et sans quitter la porte des yeux. Jean ! lâche donc ce tison veux-tu ?

 Jean, qui s’était approché d’une vieille cheminée pleine de suie, avait empoigné un tison et une bouteille vide pour se défendre contre Jupiter. Les pas du dieu de la foudre, le terrible et célèbre dieu des dieux, résonnèrent à nouveau. On l’entendait approcher, il n’était plus qu’à quelques pas de la salle. Il avait traversé le couloir en un rien de temps, aussi Luc pensa qu’il ne pouvait être que gigantesque. Luc prit une grande bouffée d’air et serra la main de Blanche dans la sienne. Les pas s’arrêtèrent. Jupiter se tenait manifestement juste derrière la porte. On entendait le sifflement de son souffle puissant.

 — Père ! Ne vous énervez pas. La situation est bien plus simple que vous ne le croyez. Laissez-moi vous expliquer. Ou plutôt… écoutez ce que Luna a à vous dire, voulez-vous ? dit Dionysos à l’attention de son père, qui, étrangement, n’avait toujours pas forcé la porte.

 Le silence qui suivit la question de Dionysos fut glaçant. Jean pouvait entendre son vin respirer. Il entendait les étoiles éclore à la surface.

 — Aaaaah… Aaaaah…

 Derrière la porte, Jupiter poussait d’étranges gémissements. On eût dit qu’il s’apprêtait à éternuer.

 — Atchoum !

 Et c’est précisément ce qui arriva.

 La poussière qui volait un peu partout au sein de la cave venait de faire éternuer Jupiter. Il avait éternué avec une telle force, que la porte s’en retrouva soufflée. Semblable à une fusée, la vieille porte de bois, arrachée de ses gonds, traversa la pièce à toute allure. Jean se trouvait sur son passage. Dans un réflexe, réflexe maladroit mais salvateur, Jean s’engouffra dans la cheminée, comme un lapin dans son terrier. La seconde d’après, la porte s’écrasa contre l’ouverture du foyer. Jean fut plongé dans le noir le plus total. « Dire que j’ai bien failli allumer un feu en arrivant ici… » pensa Jean au fond de sa cheminée pleine de suie.

 — Dites ! Ouvrez-moi ! lança Jean en frappant contre la porte.

 Diogène, qui avait sauté de la hotte que Blanche portait sur les épaules, libéra Jean de sa prison de suie en tirant de toutes ses forces sur la poignée de la porte. Celle-ci finit par s’ébranler et Jean, déjà noir de suie, prit le petit mammouth dans les bras avant de rejoindre ses compagnons, immobiles devant la figure qui se dressait devant eux. Jupiter, lentement, se baissa pour passer dans l’ouverture qu’il avait créée, puis entra dans la pièce.

 Jupiter n’avait rien à voir avec les autres dieux dont Luc avait fait la connaissance. Mars et Saturne étaient laids, repoussants. Jupiter, lui, était beau, élégant. Du haut de ses deux mètres, il était très grand et la noble tête qui trônait à l’extrémité de ce grand corps semblait celle d’un bon vieil homme pour qui l’existence n’aurait été que plaisir et gaieté. Son visage était lumineux, il avait le teint clair et pétillant des hommes dont la bonté n’est égalée que par leur grandeur d’âme. Il avait l’air d’un bon grand père, celui qui porte un regard toujours attendri sur ses petits enfants et qui voit leur sourire jusque dans les plis que forment les pétales des roses. Il avait d’épais cheveux blancs aux belles boucles délicates. Son front, pâle et puissant, était traversé par la ride des sages, la ride qui vient à ceux qui ont trop pensé ou qui se sont trop inquiétés et qui semble une auréole. Son nez, qui avait humé tant de choses, était fin et aquilin et ses petites narines frémissaient. Sa bouche, qui n’avait jamais œuvrée que par passion, avait la couleur rouge du sang, la couleur de la vie. On ne distinguait pas son menton, ni ses joues, car il portait une longue barbe bien fournie. Elle était si blanche et semblait si douce qu’elle avait l’apparence du nuage. Jupiter, pour tout vêtement, avait une longue toge blanche brodée de motifs dorés. Cette toge, qui lui tombait jusqu’aux pieds, ne tenait que sur une épaule et laissait entrevoir son puissant torse aux muscles saillants et découpés. Il ne portait sur lui aucune arme. Il avait seulement un fourreau dans le dos mais celui-ci était vide. La dernière chose que remarqua Luc (et c’était pourtant le détail le plus frappant de la physionomie de Jupiter) furent ses yeux. Ses petits yeux bleus malicieux étaient un mélange de deux immensités. Ils étaient le ciel et l’océan tout à la fois. Ils avaient la clarté éblouissante des cieux et la profondeur angoissante de la mer. C’était un regard dans lequel on se trouvait et l’on se perdait tout à la fois.

 Jupiter fit un pas en avant. Il ne prêta aucune attention à son fils et observa attentivement Luc, puis Blanche. Enfin, son regard s’arrêta sur leurs deux mains jointes. Luc jura voir le tonnerre gronder au fond de ces deux yeux perçants. Sa barbe se mit à étinceler. Plusieurs petits arcs électriques se formaient depuis l’extrémité des boucles de ses cheveux. Jupiter semblait grésiller de colère.

 Jupiter, les yeux chargés de foudre, fit un pas en avant et s’immobilisa à moins d’un mètre de Blanche. Il lui jeta un regard courroucé, puis s’efforça (car cela lui demandait beaucoup de sang-froid) de chasser le vent de colère qui soufflait en lui et assombrissait son visage. Tout comme le soleil relaie la tempête, l’expression de Jupiter changea soudainement et -chose incroyable pensait Blanche- il sourit en tendant la main vers les deux amoureux.

 — Allons Luna, que t’arrive-t-il ? Pourquoi refuses-tu de rentrer ? Tout le monde est si inquiet là-haut… Mars et Jupiter te cherchaient eux-aussi, mais il semblerait qu’on se soit opposé à leur volonté et ils sont revenus aux cieux las et blessés. Tous deux saignaient abondamment. N’as-tu pas causé assez de malheur comme ça Luna ? Allons, rentre avec moi. Tout ceci n’a que trop duré. Lâche donc ce mortel, veux-tu ? dit Jupiter avec la grosse voix que peuvent avoir les bonhommes autoritaires.

 — Ne comprends-tu donc rien ? répliqua sèchement Blanche. Je ne rentrerai pas avec toi. Je ne te suivrai pas, pas plus que je n’ai suivi Mars et Saturne quant ils sont venus me chercher. Luc et moi sommes liés. Ne fais pas semblant de l’ignorer. Sa dévotion, sa passion, son amour pour moi, ces choses-là sont la raison pour laquelle je suis venue sur terre. Il fallait que nous nous rencontrions. Il fallait que nous nous aimions…

 — Tu ne peux pas t’éprendre d’un mortel, Luna ! Tu es la lune ! Tu es un astre ! Tu es la perle des cieux ! La moitié des planètes, des dieux, gravitent et dansent pour toi depuis la nuit des temps… Ta place est à leur côté ! lança Jupiter en s’efforçant de garder son calme.

 — A leurs côtés peut-être… mais pas à leurs bras. Je ne peux supporter vos humeurs. Et vous ne savez rien de l’amour là-haut. C’est une de ces choses dont vous ignorez tout. C’est aussi une des raisons pour lesquelles vous en voulez tant aux hommes. Vous n’êtes pas capable d’aimer comme eux. Vos bras sont au service de la lame et vos cœurs au service de la mort. Les hommes, malgré tous leurs défauts, ont le cœur bien fait. Les leurs, contrairement aux vôtres, sont des aimants qui n’aspirent qu’à se rencontrer et se lier. Leurs bras sont au service de l’étreinte et leur volonté au service des autres. La bonté et la grandeur de l’homme vient de sa capacité à aimer. Et vous jalousez ceci. Jupiter, ne fais pas l’innocent, je t’en prie ! Tu comprends mieux que quiconque la situation dans laquelle je me trouve… Après tout, toi aussi tu as aimé une mortelle. Elle t’a même donné un fils ! Dionysos n’est-il pas l’enfant que tu as eu avec Sémélé, une belle et illustre mortelle ?

 — Assez ! rugit Jupiter en levant la main sur Blanche.

 La mère de Dionysos, Sémélé, avait péri en mettant au monde son fils. Ce souvenir ne faisait que renforcer la colère de Jupiter envers les hommes et leur insupportable fugacité. Dionysos, qui s’était rapproché de son père pour lui offrir une coupe de vin qu’il avait conçu avec Jean, fut projeté en arrière comme par une tornade. Le visage de Jupiter s’était renfrogné et ses cheveux s’agitaient sur son crâne comme autant de serpents prêts à attaquer.

 — Ton insolence égale celle des hommes, Luna ! Tu n’es ici que depuis quelques jours et déjà tu adoptes leurs mœurs… C’est une hérésie. Tout ceci n’a que trop duré. Tu ne veux pas rentrer parce que tu aimes ce misérable ? Soit. Dans ce cas, je le tuerai de mes propres mains et tu me suivras, que cela te plaise ou non !

 Aussitôt dit, Jupiter s’avança vers Luc en tendant son bras droit dans sa direction. S’il venait à refermer sa main sur sa gorge, Luc était perdu. Mais avant même que Luc n’eut le temps d’esquiver, Jean s’avança, d’un pas qui semblait un bond, et brisa courageusement une bouteille sur le torse de Jupiter. Ceci ne lui causa pas la moindre douleur et eut pour seul effet de décupler sa colère. Mais Jean avait seulement agi ainsi pour gagner du temps : Tandis que Jupiter parlait à Blanche, Jean et Diogène, sentant que la situation allait dégénérer, s’étaient préparés à cette éventualité.

 — Ecartez-vous ! lança Jean à l’adresse de Blanche et de Luc.

 Profitant de la stupéfaction momentanée de Jupiter, Blanche et Luc obéirent, laissant ainsi le champ libre à Diogène. Le petit mammouth, que personne n’avait remarqué, était occupé à drainer tout le vin d’un tonneau avec sa trompe. En se gorgeant du liquide, Diogène semblait s’asphyxier. Ses joues étaient rouges et enflées et le petit Diogène ressemblait fort à un hamster. Soudain, sans bouger du tonneau sur lequel il était perché, Diogène extirpa sa trompe de la barrique et la pointa sur Jupiter. Le dieu des dieux, voyant ce tout petit mammouth de rien du tout qui le mettait en joue de sa courte trompe, se mit à rire nerveusement. Il se contorsionnait sous l’effet de son hilarité et se tapait sur la jambe en s’esclaffant :

 — Par l’écho des étoiles, deux ivrognes ne vous suffisent donc pas ? Il faut aussi que votre éléphant de compagnie soit une éponge à vin ? Ah ça alors… Tu as trouvé là une fine équipe Luna ! ricanait Jupiter, moqueur.

 — Diogène n’est pas un éléphant mais un mammouth, rétorqua Jean, impérieux.

 Comme Jean achevait sa phrase, Diogène souffla un grand coup et expulsa un puissant jet de vin par sa trompe. Il se servait se sa petite trompe comme d’un canon à vin. Diogène était le pompier qui allait éteindre les ardeurs de Jupiter.

 Le jet de vin fila en diagonale à travers la pièce et percuta Jupiter de plein fouet. La puissance du jet projeta le dieu des dieux en arrière, qui s’écrasa contre un mur avant de retomber sur son séant. Lorsque Jupiter releva la tête, toute la cave se mit à trembler. Jupiter soufflait comme une bête furibonde. Il mit une main à terre, puis se releva. Ses yeux étincelaient tellement que Luc et Jean durent détourner le regard. Blanche, entrainant Luc avec elle, fit quelques pas en arrière, puis en ouvrant les bras, tenta de protéger Luc et Jean. Sans prononcer le moindre mot, Jupiter, dont les yeux lançaient pourtant de terribles injures, inspira longuement, puis expira par le nez, à la manière du taureau qui s’apprête à charger. Son expiration n’en finissait plus et quelque chose était en train de naître au creux de ses narines. Cela ressemblait à deux petites boules de coton, pareilles à celles que l’on se met dans le nez pour en contenir le saignement. Mais les deux boules de coton de Jupiter n’en finissaient pas de grossir. Plus il soufflait par le nez, plus les boules prenaient de l’ampleur. Lorsqu’elles furent assez grosses, les deux masses de coton se détachèrent des narines de leur maître. Luc, stupéfait, reconnut-là deux nuages. Jupiter venait de donner naissance à deux nuages sur lesquels se modelait tour à tour une tête, puis deux bras. Leurs têtes diaphanes ne laissaient pas transparaitre plus de cheveux que de bienveillance. Ces deux nuages étaient aussi chauves qu’ils paraissaient agressifs. Ils n’avaient ni nez ni oreilles mais possédaient un unique et très gros œil noir qui s’agitait follement dans son orbite de coton. Si le cyclope avait été un nuage, il aurait probablement ressemblé à ces deux horriblonimbus. Pour couronner le tout, comme si les deux horriblonimbus n’étaient pas assez repoussants comme cela, il leur poussa à chacun une petite main pâle, une main d’apparence humaine, dans laquelle apparut tout à coup un éclair que l’on entendait grésiller.

 — Aurais-je bu une bouteille de trop, ou il y a-t-il là deux nuages qui menacent de nous foudroyer ? demanda Jean en regardant tour à tour sa bouteille, puis les nuages qui planaient devant lui.

 Pour toute réponse, l’horriblonimbus de gauche agita sa petite main et lança son éclair en direction de Jean. S’il n’avait pas tenu sa bouteille entre ses bras, la foudre l’aurait transpercé. Mais sa bouteille lui sauva la vie. Le trait de foudre percuta la bouteille en plein cœur et celle-ci vola en éclats. Jean était couvert de vin et d’offense. S’en prendre à ses bouteilles, c’était s’attaquer à son honneur.

 — Sacrilège ! s’écrièrent Jean et Dionysos de concert.

 Sans prendre le temps d’ôter les bris de verre qui avaient volé jusque dans ses cheveux, Jean s’élança sur l’horriblonimbus de gauche. A mi-parcours, il se prit le pied dans un cadavre de bouteille qui trainait par terre. Cela le déstabilisa et il se sentit basculer par l’avant. Pour ne pas tomber face contre sol, Jean se rattrapa à la première chose qu’il put agripper. Ses mains se refermèrent sur l’horriblonimbus. L’affreux nuage, qui ne s’attendait pas à ce qu’on s’accroche à lui de la sorte, se déplaça dans les airs à toute vitesse en espérant que Jean lâche prise. Jean était fermement accroché en dessous du nuage -là où auraient dû se trouver ses jambes et ses pieds, s’il en avait eu- et résistait à toutes les secousses.

 Jupiter, navré et effaré par ce spectacle, s’approcha du nuage auquel était accroché Jean et tendit le bras vers ses jambes qui balançaient dans les airs. Mais le nuage gigotait tellement que la main de Jupiter se referma dans le vide.

 — Tonnerre de tonnerre, vas-tu redescendre oui ? Ce manège a assez duré, attends-voir… Toi ! va aider cet imbécile et anéantis, tue, foudroie, enfin débarrasse toi de l’outre à vin qui prend mon serviteur pour un parachute ! gronda Jupiter à l’adresse de l’autre nuage.

 Le deuxième horriblonimbus, sous les ordres de son maître, s’élança au secours de son binôme en brandissant un éclair dans sa petite main. Le nuage, noir de colère et bien décidé à se décharger de sa lance de foudre, plissa son gros œil et donna de l’élan à sa petite main. Il tenait Jean bien en joue. Au moment où il allait lancer son éclair, l’horriblonimbus passa devant le soupirail de la vieille cave, où quelque chose le percuta violemment lui faisant aussitôt lâcher prise. Son éclair tomba droit au sol et éclata avec un bruit assourdissant. Un flash lumineux couvrit les yeux de Luc et de Jean, qui malgré tout, tenait toujours suspendu sous son nuage. Le deuxième horriblonimbus, quant à lui, était désormais cloué au sol. Hermès tenait son crâne de coton entre ses serres et le maintenait en respect. Jupiter, à la vue de cette petite chouette qui avait soudainement débarquée d’on ne sait où et qui s’en prenait à son laquais, accourut le poing levé et lui sauta dessus. Mais Hermès avait senti Jupiter s’approcher et s’était déjà envolé, en tenant toujours fermement le nuage entre ses serres. Hermès, souhaitant débarrasser ses amis de l’horriblonimbus, fonça en direction du soupirail par lequel il venait de passer et s’y engouffra une fois de plus. Mais alors qu’il passait au travers, il fut brusquement arrêté dans son élan, comme si quelqu’un le retenait par les pattes. Hermès tourna rapidement sa petite tête touffue et remarqua que le nuage qu’il tenait entre ses serres ne passait pas par le soupirail. Il était bien trop gros. Hermès avait beau forcer, l’horriblonimbus demeurait coincé dans l’étroit passage. Jupiter, lassé et effaré par l’incompétence de ses deux serviteurs qui pourtant, ne l’avaient jamais déçu jusqu’ici, s’avança vers le soupirail et s’apprêta à tirer le nuage vers lui. Mais Blanche et Luc s’étaient décidés à passer à l’assaut. Tous deux avaient bondi sur Jupiter et s’étaient agrippés sur son dos, qu’ils martelaient de coups. Dionysos, quant à lui, était encore assis contre le mur, trop sonné pour réagir. Jupiter se retourna brusquement, tenta de déloger ses deux assaillants mais sans parvenir à les attraper. Fou de rage, Jupiter tourna sur lui-même, puis s’immobilisa tout à coup en poussant un long grognement. Luc sentit comme des milliers de petites pointes qui lui rentraient dans la chair. Le corps de Jupiter était traversé par une décharge électrique. Luc avait l’impression de rôtir sur place. Une douleur intolérable s’était éveillée en lui et il lâcha prise. Une épaisse fumée noire se dégageait de ses vêtements. Luc avait commencé à brûler. De petites flammes dansaient sur son pantalon. Blanche luttait à présent seule contre Jupiter.

 Hermès n’avait pas abandonné sa propre bataille et tirait toujours le nuage à lui, en battant frénétiquement des ailes. L’horriblonimbus, happé par le soupirail qui le compressait terriblement, sentait sa tête nébuleuse gonfler. Toute l’eau qu’il avait dans le corps refluait vers son crâne. L’horriblonimbus était pris d’une hydrocéphalie aigüe. Sa tête avait triplé de volume et il semblait agoniser. Tout à coup, alors qu’Hermès déployait ses dernières forces, la tête du nuage explosa et tout le reste de son corps dégonfla subitement, comme un ballon de baudruche vidé de son air. En explosant, sa tête libéra des trombes d’eau qui, pareilles à une vague qui se brise sur un rocher ; éclaboussèrent tout le monde à proximité. Luc était sauvé. Les flammes qui avaient commencé à le dévorer étaient éteintes. Jean, lui, se pensait perdu. La flamme qui animait son cœur se retrouva subitement noyée. Jean lâcha prise et tomba lourdement au sol. Il se recroquevilla sur lui-même, comme un petit animal apeuré et se lamenta :

 — Horreur ! De l’eau… l’urine du nuage ! Nous sommes perdus.

 Jean avait une sainte horreur pour cette boisson qu’il jugeait insipide et sans intérêt.

 Luc, le corps endolori et les membres engourdis, tenta tant bien que mal de se relever. Mais alors qu’il se redressait, quelque chose passa à toute vitesse entre ses jambes, lui faisant perdre l’équilibre. Dans un réflexe, Luc s’accrocha à ce qui venait de l’emporter et ses mains se refermèrent sur une épaisse touffe de fourrure tiède. Diogène venait de sauver Luc in-extremis car la seconde d’après, un trait de foudre lancé par Jupiter frappa l’endroit où Luc s’était écroulé. Ainsi monté par Luc, le petit Diogène galopait en décrivant des cercles le long de la cave. Pendant ce temps, Jupiter s’était débarrassé de Blanche qu’il avait attrapée, puis jetée de toutes ses forces contre un mur. A califourchon sur Diogène, Luc, avec horreur, constata que Jean, toujours recroquevillé sur lui-même, était à la merci de l’horriblonimbus restant... Il s’approchait de lui, éclair à la main. Et Jean était trempé. Si la foudre le touchait, c’était la mort assurée. De ses talons, Luc donna de petits coups sur le poitrail de Diogène et s’agrippa à ses oreilles, dont il se servit comme des rennes. Luc et son mammouth galopaient en direction de Jean. L’horriblonimbus, qui flottait juste au-dessus de Jean (qui ne l’avait pas remarqué, car un nuage se déplace très silencieusement) devint noir et s’arma d’un petit éclair dont il menaça sa proie. Diogène, sous la commande de Luc, fit un grand bond et, semblable à un cabri, décolla à plus d’un mètre au-dessus du sol. En plein vol, Diogène tendit la trompe afin de désarmer l’horriblonimbus, sans parvenir à l’atteindre. Il n’avait pas sauté assez haut. Mais Diogène, qui était un mammouth lunaire plein de ressources, ne s’avoua pas vaincu pour autant. Alors que la gravité le ramenait au sol, il tendit la trompe vers le nuage maléfique et inspira un grand coup. La trompe de Diogène avait la force d’absorption du trou noir. En inspirant de la sorte, Diogène faisait autant de bruit qu’un gros aspirateur. L’horriblonimbus fut aussitôt absorbé. Il se débattait au bout de la trompe de Diogène et essayait de se dégager mais plus il remuait, plus il était happé. Diogène, sans reprendre son souffle, inspirait toujours et comptait bien avaler entièrement l’horriblonimbus. Lorsque le nuage, à bout de forces, abandonna la lutte, il disparut au sein de la trompe de Diogène, sur laquelle on pouvait voir une grosse bosse, qui n’était autre que le nuage pris au piège. Sans attendre, Diogène porta l’extrémité de sa trompe à sa bouche et, cette fois-ci, souffla fort. L’horriblonimbus, comme un boulet de canon, fut expulsé de la trompe où il était prisonnier et rejoignit illico l’estomac de Diogène. Luc, qui tenait toujours à califourchon sur lui, sentit l’estomac du mammouth gargouiller, puis remuer, comme si l’horriblonimbus se débattait à l’intérieur. Puis, on entendit une sorte d’explosion étouffée, et l’espace d’une seconde, le ventre de Diogène enfla comme le ballon d’une montgolfière. Le pauvre petit mammouth, un peu désorienté et sonné, tituba sur quelques mètres, avant de s’immobiliser et d’expulser une épaisse fumée noire par sa trompe. L’horriblonimbus, au fond de l’estomac de Diogène, avait était désintégré par son propre éclair, qui venait de faire explosion. L’horriblonimbus était vaincu. Jean, tout en se relevant, poussait des cris de joie.

 Mais le frisson de la victoire fut de courte durée. Lorsque Luc se retourna en direction de Jupiter, le dieu des dieux, sombre de rage, les yeux chargés d’étincelles menaçantes, pointa son index dans sa direction. L’instant d’après, un long fil de foudre, qui se déplaçait en ondulant dans les airs comme l’aurait fait un serpent ailé, entoura Diogène qui se retrouve acculé. Le trait de foudre, qui avait formé une sorte de lasso, se referma sur les pattes de Diogène, qui, ainsi entravé, tomba à la renverse sur son flanc gauche. Jupiter pointa ensuite le doigt vers Hermès, qui à son tour, se retrouva cloué au sol par un lien de foudre. Luc avait eu le temps de sauter avant que Diogène ne s’écroule. Mais Jupiter s’élançait déjà sur lui. Blanche, avec la force du désespoir, fit voler Luc jusqu’à elle. Luc se sentit comme soulevé par deux bras invisibles qui l’attiraient vers le ciel. Ses pieds quittèrent le sol avant que Jupiter ne l’attrape. Afin de protéger Jean, Blanche le fit également léviter et il s’empressa de ramasser une bouteille avant de flotter dans les airs aux côtés de Luc.

 — Leur donner des ailes ne leur rendra pas la liberté, Luna. C’est fini pour eux. Pour des mortels, je dois reconnaitre que vous avez fait preuve d’un grand courage. Sachez que personne, jusqu’à présent, n’avait repoussé mes laquais. Allons, il est temps d’en finir maintenant. Tu as voulu jouer Luna, tu as perdu gros, dit Jupiter en caressant son épaisse barbe.

 Jupiter s’avança vers le petit groupe, leva les yeux sur Luc et Jean qui planaient toujours au-dessus de lui, puis porta sa main derrière son dos. Il caressa son fourreau -pourtant vide- et referma ses doigts sur le pommeau d’une épée qui venait de se matérialiser.

 — Eclairlibur… souffla Blanche en regardant Jupiter brandir l’immense épée dont la lame n’était autre qu’un éclair pointu et tranchant, qui grésillait d’impatience d’arracher la vie à ses victimes.

 — Je vois que tu te souviens de mon épée, dit Jupiter. Ce qui est beau avec elle, c’est qu’elle fait de la mort une surprise ! Impossible de savoir ce qui vous tuera. Est-ce son tranchant qui vous ôtera la vie, ou est-ce les milliers de volts qui vous traverseront lorsqu’elle vous touchera ? Amusant n’est-ce pas ? Voyons, reprit Jupiter après une courte pause, de qui vais-je m’occuper en premier ? L’ivrogne ou l’amoureux ? C’est un choix bien difficile… comment vous distinguer ? Vous êtes tous les deux engloutis, submergés. L’un par l’alcool, l’autre par l’amour. Les deux sont des ivresses différentes, certes, mais le résultat est le même. Vous n’êtes plus maîtres de vous-même. Vous n’êtes que deux naufragés qui se servent de leur passion comme d’une bouée. Si on vous l’ôte, vous coulez à pic. N’est-ce pas pitoyable ? Allons, mettez vous à genoux maintenant, ordonna Jupiter en s’avançant vers le petit groupe.

 Luc, dans une tentative désespérée pour sauver ses amis, s’élança sur Jupiter, sans même réfléchir aux conséquences que pourrait avoir son acte. En le voyant lancer cet ultime assaut, Jean, Blanche et même Dionysos qui avait repris ses esprits, volèrent à son secours, tous ligués contre l’ennemi commun. Mais avant que quiconque ne puisse l’atteindre, Jupiter leva la main et du bout de son index, tissa de petits traits de foudre, très fins, qui semblaient des fils de soie. Chaque trait de foudre s’enroula, à la manière du lasso, autour des jambes et des mains de Luc et ses compagnons. Ainsi entravés, tous tombèrent à genoux à l’unisson.

 — Finissons-en. On ne badine pas avec Jupiter. Vous n’êtes que de misérables avortons, gronda Jupiter en s’avançant au-dessus de Luc, qui, à genoux, le corps traversé de chocs électriques, ne pouvait qu’attendre la mort.

 De sa main droite, Jupiter empoigna son épée et, l’air grave, le visage terni par la contrariété, se tourna vers Dionysos qu’il considéra avec insistance, avant de lui lancer, comme une injure :

 — Tu quoque mi fili

 Jupiter braqua à nouveau son regard sur Luc, renversa son épée, pointe face au sol et empoigna le manche à deux mains. Blanche criait le nom de Luc en se débattant mais les liens qui l’entravaient lui interdisaient le moindre geste. Jean injuriait copieusement Jupiter tout en rampant dans sa direction en se tortillant comme un ver. Mais il n’y avait rien à faire. Tout espoir semblait évanoui. Jupiter eut un affreux sourire et avant de planter définitivement sa lame dans la nuque de Luc, il dit, car les dieux doivent avoir le dernier mot :

 — Voilà un coup de foudre qui vous enverra en vacances au royaume des morts !

 — Non merci. J’en reviens et c’est une destination que je ne recommande absolument pas ! cria tout à coup quelqu’un, dont Jupiter n’avait jusqu’à présent pas même senti la présence.

 Jupiter, qui avait commencé à faire le geste qui aurait eu raison de Luc s’il l’eût terminé, se raidit et se tourna subitement vers l’endroit d’où semblait provenir cette voix. Jean, qui rampait toujours au sol, s’immobilisa et tourna la tête en direction de la cheminée.

 — Que le grand cru me croque ! C’est Marie ! Ah quel bonheur ! Enfin je veux dire, non, quel malheur ! Ne reste pas là Marie, fuis, je t’en conjure… cria-t-il tout en se débattant au sol.

 Mais Marie, loin de fuir, se laissa simplement glisser le long de la cheminée par laquelle elle était entrée. Elle apparût tout à coup dans l’âtre, comme une vision, pâle et fragile, arborant la blancheur de ceux qui ont côtoyé le spectre hideux de la mort. Elle était pâle, triste, mais belle. La suie n’avait pas adhéré à sa peau. Elle semblait un émissaire des cieux et Jupiter lui-même crut à l’apparition d’un ange. Dans sa main gauche, Marie tenait une très grande et jolie croix en fer, celle-là même qui avait servie à sa pendaison. Sur la croix était gravé le nom de « Saint Jean » avec de précieuses lettres d’or.

 — Arrière Jupiter. Les coups de foudre que nous connaissons sur terre sont assez douloureux comme ça, inutile d’y mêler tes volts barbares ! Ouste, retourne d’où tu viens et laisse mes amis tranquilles, dit Marie tout en s’avançant vers Jupiter.

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