1.III // Maladie sylvestre

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— Alors ? lança Cassandra, brisant le silence qui emplissait la verrière.

— Je ne sais pas quoi vous répondre, rétorqua le biologiste sans quitter l'arbre des yeux. Je ne détecte aucune maladie, et pourtant...

L'employée, se frottant le menton, fixa elle aussi le colosse végétal. En quelques heures, il avait perdu toutes ses feuilles et son tronc avait pris une teinte gris terne. Nul doute qu'il ne devait plus apporter grand-chose à la biosynthèse.

— Autant l'abattre et en planter un nouveau, ajouta le scientifique. Je n'identifie rien qui soit contagieux, ce n'est donc pas bien grave pour le fonctionnement de la centrale.

Sans attendre, l'équipe d'intervention s'approcha de l'arbre et se mit à le tronçonner à sa base. Cassandra détourna le regard, la gorge nouée. Ces arbres, cette verrière... c'était son petit havre de paix à elle, son métier, qu'elle faisait avec passion. Voir un arbre mourir... c'était comme perdre un collègue de travail.

Le biologiste n'avait cependant pas tort ; la centrale fonctionnerait toujours aussi bien. Compte tenu de la véritable forêt qui se trouvait sous la verrière, un arbre de plus ou de moins n'aurait guère d'impact sur la productivité.

— 0157F22, j'aurais aimé savoir s'il y avait eu des signes avant-coureurs de tout ceci. Quand cet arbre a-t-il commencé à décliner ?

— Hier soir, quand j'ai quitté la verrière, il allait bien, monsieur. Ce matin, ses feuilles étaient tombées et il avait cet aspect... mort, répondit la quadragénaire en réprimant un sanglot.

— Calmez-vous madame, ce n'est rien. Nous allons rapidement en replanter un. Mais...

— Mais, monsieur ?

— Deux autres étaient dans le même état ce matin à Vinelma. Ils étaient en pleine forme hier.

Quoi ? Trois arbres qui avaient été victimes de décomposition foudroyante, la même nuit, et ce alors qu'ils allaient tous bien depuis des années, voire des décennies ? Cela faisait quinze ans que Cassandra travaillait ici, et jamais un seul d'entre eux n'était tombé malade pendant tout ce temps, et là... trois mouraient d'un seul coup ?

Soucieuse, la jeune femme prit la décision de marcher jusque chez elle plutôt que d'emprunter le bus, pour une fois. Cette petite promenade rafraîchissante apaiserait sans doute son âme troublée par ces évènements incompréhensibles. Sur le trajet, elle observa tous les arbres qu'elle croisait pour essayer d'identifier d'étranges symptômes chez chacun d'entre eux, mais ne releva rien d'anormal. Pourtant, une fois franchie la porte d'entrée de chez elle, elle ne se sentit pas plus rassurée.

Edwige, comme à son habitude, était installée dans le canapé, perdue dans ses rêveries. Lorsque sa mère entra dans la pièce, elle constata son air grave, qu'elle partagea tout de suite.

— Ça ne va pas ? lança Edwige.

— Rien de grave, enfin... je crois. Un arbre est mort aujourd'hui à la centrale. Sans doute rien de terrible en soi, mais... ça me fait de la peine, je ne sais pas pourquoi.

— Ça ne manque pas d'arbres sur Sagittari, maman. Ce sont des êtres vivants, tu le sais bien : c'est normal qu'ils puissent mourir, la rassura Edwige.

— Oui, tu as sans doute raison, et... Et toi, comment s'est passée ta journée ?

— Ennuyeuse, comme toutes les autres, répondit l'adolescente en détournant le regard.

— Tu ne vas donc pas mieux, hein ?

— Oublie ça, m'man, s'agaça Edwige. Tiens, d'ailleurs, si tu m'en disais enfin plus sur mon père, au lieu de me poser toujours les mêmes questions ? demanda-t-elle pour changer de sujet.

— Tu m'as déjà posé celle-ci toi aussi, et je t'ai déjà répondu ! Ce sont des choses que tu ne pourrais pas comprendre avant tes seize ans, je ne t'en parlerai pas avant. Et je ne changerai pas d'avis, inutile d'insister !

— Au lieu de t'inquiéter pour ma santé mentale, tu ferais mieux de t'inquiéter de pourquoi j'ai une telle santé mentale ! ponctua Edwige d'un ton sec, presque hargneux.

Sans ajouter un mot de plus, elle se renfonça confortablement dans le divan et se remit à regarder le grand écran finement incrusté dans le mur blanc. L'actualité était encore plus fade que sur Terre : il n'y avait tellement aucun problème sur Sagittari que le traditionnel journal télévisé peinait à relater une actualité d'un quelconque intérêt. Cassandra n'était pas du même avis, ils auraient au moins pu évoquer le désastre qui avait tué trois arbres le jour même ! À moins que... cela n'eût aucune importance aux yeux des autres gens ?

Edwige, elle, en venait presque à déplorer cette absence totale de drames. « Parfois, j'aimerais que toute la société s'effondre, parce que... j'ai trop peur de m'effondrer toute seule, » pensa-t-elle en détournant son attention de l'écran. Elle baissa les yeux et posa son front dans la paume de sa main. « Peut-être que le reste de l'humanité pourra un peu amortir ma chute, de cette manière... non ? »

De son côté, sans prêter davantage attention à sa fille, Cassandra observait chaque feuille d'arbre depuis la baie vitrée du salon, comme pour tenter d'y détecter quoi que ce fût de semblable à ce qu'elle avait pu observer sous la verrière. Mais il fallait se rendre à l'évidence : hors des centrales, les arbres étaient tous en pleine forme, comme ils l'avaient toujours été.

Aucune des deux ne relança la conversation de la soirée, qui s'acheva dans un simulacre de silence uniquement gâché par l'inépuisable débit de paroles de la télévision.

Le lendemain, lorsque le train-train matinal vint frapper à nouveau chez Cassandra et Edwige, l'Anari commençait à peine à réchauffer les façades de pierre de ses premiers rayons. La plus jeune des deux grommela durant de longues minutes, puis soupira bruyamment à plusieurs reprises tout en prenant son petit déjeuner. Cassandra fit de même lorsqu'Edwige prit le chemin de l'école, sauf qu'il s'agissait plutôt d'une expression de soulagement, de son côté. Elle avait parfois du mal à supporter la morosité permanente de sa fille, mais faisait de son mieux pour se montrer compréhensive au lieu d'entrer dans le conflit.

À son tour, elle enfila ses vêtements et se dirigea vers la cuisine afin d'y prendre son petit déjeuner. Pourtant, contrairement à tout autre matin, elle eut beau regarder les fruits, le pain, ou les biscuits divers et variés, elle ne ressentit pas le moindre appétit. Rien de tout cela ne lui faisait envie, sans qu'elle sache vraiment pourquoi. Elle fourra malgré tout une paire de gâteaux dans sa poche, au cas où la faim viendrait la tirailler plus tard dans la matinée, avant de quitter la maison et de se diriger vers l'arrêt de bus.

Tandis que le véhicule suivait sans un bruit son trajet habituel vers la centrale à biosynthèse, Cassandra ressentit à nouveau une vive inquiétude à propos des arbres. Dans quel état seraient-ils ce matin ? Cette pensée la rongea jusqu'à ce que le bus à oxygène vînt longer la verrière, comme à son habitude. La jeune femme se sentit instantanément rassurée : vu de l'extérieur, tout paraissait en pleine forme. Impossible de dire quoi que ce fût pour ce qui se trouvait le plus à l'intérieur de l'édifice, toutefois. Elle verrait bien en entrant !

Sauf qu'elle ne put pas entrer. Devant la porte du personnel qu'elle empruntait chaque matin, le directeur de la centrale se tenait bien droit, bras croisés, les yeux rivés sur elle. Son regard était si perçant qu'elle hésita même un instant avant d'avancer.

— 0157F22, vous êtes au traitement des déchets, non ? Tout laisse à penser que l'arbre décédé hier l'est à cause d'une mauvaise extraction du carbonate de nihonium. Qu'avez-vous à déclarer ?

— Je... Monsieur, non, il n'y a eu aucun défaut de procédure avec le gluant, je vous l'assure ! répondit Cassandra, paniquée.

— Permettez-moi d'en douter, madame ! Le biologiste est formel : son rapport d'analyse ne fait état d'aucune maladie. D'après lui, la seule chose qui aurait pu tuer cet arbre serait un résidu de carbonate de nihonium dans la sève. Qui d'autre pourrait en être responsable, si ce n'est vous ?

— Je... Impossible, monsieur, ce n'est pas...

— N'essayez pas de me mentir ; votre réputation vous précède. Vous êtes licenciée, madame. Notre service des ressources humaines prendra bientôt contact avec vous afin de vous trouver un nouvel emploi. Ne vous inquiétez pas : nul citoyen n'est abandonné à la misère sur Sagittari.

— Mais... Et les arbres morts à Vinelma !? se reprit Cassandra, pour tenter de se défendre. Comment est-ce que cela pourrait être de ma faute alors que je n'y ai jamais mis les pieds ?

— Les affaires de Vinelma ne regardent que Vinelma, madame.

D'abord dévastée, Cassandra marqua un temps de pause, puis pensa aux arbres. Elle devait au moins entrer là-dedans.

— Puis-je seulement récupérer mes affaires dans mon casier ? J'y ai laissé quelques effets personnels, et je...

— Hors de question, 0157F22. Le licenciement prend effet immédiatement. Mais ne vous en faites pas, tout cela vous sera livré chez vous en bonne et due forme, dès cet après-midi.

— Et dire au revoir à mes collègues de travail... ? supplia la quadragénaire.

— Soit. Nous organiserons une visioconférence en fin de journée. Au revoir, madame.

Sans attendre de réponse, le directeur tourna les talons et passa son badge contre le lecteur de carte de la lourde porte métallique. Un bip de validation résonna et la porte coulissa rapidement, laissant l'homme s'engouffrer à l'intérieur avant de se refermer derrière lui.

Désarmée, Cassandra eut besoin de quelques instants pour savoir quoi faire. Fouillant dans ses poches, elle trouva – outre les gâteaux qu'elle avait emportés et qui lui faisaient encore moins envie qu'une vingtaine de minutes auparavant – son propre badge de la centrale. Elle l'appuya à son tour contre le lecteur, mais la lumière rouge de ce dernier et l'absence de mouvement de la porte achevèrent l'ex-employée.

Avait-elle vraiment commis une erreur de procédure qui aurait entraîné la mort de cet arbre ? Si tel était le cas, elle ne se le pardonnerait jamais.

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