12 - le club

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Le lendemain, je m'éveillais dans un état second, avec l’impression de revenir d’une aventure exceptionnelle. La douleur s’était atténuée et un profond bien-être me faisait planer. William dormait encore et je pus le réveiller en profitant de son charme, pour le remercier de sa conduite.

Arthur remarqua mes raideurs et ne crut pas à mon histoire d’un faux mouvement au club de gym. Il savait que je ne pratiquais pas ces activités. Il commença :

— Il t’a encore fait du mal… avant d’être interrompu par le défilé des salutations matinales.

Toute la matinée, il me jeta des regards tantôt coléreux, tantôt emplis de compassion et de pitié. Voir ce jeune, ce si beau garçon, se préoccuper de moi me bouleversait le cœur. Cette journée se montra peu efficace, d’autant que nous n’eûmes nulle occasion de parler. Ce n’est qu’en partant que je pus le serrer dans mes bras, lui poser une bise au bord des lèvres en lui murmurant :

— Tout va bien pour moi. Occupe-toi aussi de toi ! Je t’aime, ma beauté !

J’aimais le faire rougir sous mes compliments.

Il allait falloir absolument que je lui demande de ne plus utiliser le parfum de William : je ne savais plus où j’étais.

J’avais hâte de retrouver celui que j’avais appelé tendrement mon tortionnaire. Il m’attendait, avec son sourire et sa générosité. Le salon était dégagé. Il dut percevoir ma déception.

— Tu as donc aimé ! Je ne me suis pas trompé ! Si tu savais comme je suis heureux ! Nous allons pouvoir aller plus loin, vers des terres dont tu ignores l’existence. Je vais t’y conduire !

Ces mots n’avaient guère de signification pour moi. C’est vrai que, rétrospectivement, j’avais aimé cette sensation d’être emporté par la douleur. J’étais déçu et rassuré, car mon corps avait besoin de se remettre, après avoir été au bord de la rupture.

— Jérôme, j’ai un cadeau pour toi. Un minuscule cadeau, mais plus important que notre mariage.

— C’est quoi ?

Il me tendit une petite carte, portant ma photo. En gros caractères figurait : « Club Soins et Massages », avec en dessous, en plus petits : « espace privé, réservé aux hommes ».

— Je n’ai pas besoin de soins ou de massages…

— Entre membres, on l’appelle le SM.

Il me fallut un moment pour associer d’autres termes à ce sigle. Je rougis.

— C’est ton club ?

— Oui, c’est l’endroit où je peux vivre vraiment !

— Pas avec moi ?

— Avec toi, c’est de l’addiction ! Je ne peux pas vivre sans toi. C’est au-delà de l’amour ! Mais j’ai des besoins à assouvir. Je n’ai jamais pensé que cela pouvait te concerner. Tu me paraissais si sage, si équilibré.

Que de temps perdu ! On y va ?

J’avalais ma salive en acquiesçant. Moi non plus, je n’avais pas su deviner ses gouts. J’avais approché la vérité, en refusant de la voir. Son attitude envers moi était tellement symptomatique ! Il n’était pas dominant, méchant. Il était simplement lui ! J’avais dû le freiner dans ses pulsions. Moi, j’ignorais mes préférences, même si je me réfugiais dans sa protection et son autorité.

Il avait pleinement raison : nous avions perdu notre temps. Nous pouvions aller tellement plus loin, ensemble.

Ce que j’ignorais, c’était le fond de sa personnalité, les abysses vers lesquelles nous partions, pour l’instant simplement heureux de ce partage.

Le club se trouvait à quelques stations de métro. Nous avions attendu l’heure de pointe en nous caressant. Il voulait réussir ma présentation !

Dès l’entrée, il fut salué : on devinait un statut bien au-delà du simple habitué. Tout le monde l’appelait Wil, diminutif qu’il m’avait refusé avec colère. Peut-être, maintenant qu’il me montrait son autre personnalité, je pourrais aussi l’utiliser ? Je me fis la promesse de le lui demander. Le passage par les vestiaires était obligatoire. Des tenues en latex, noires, rouges, bordées de fermetures à glissière, parfois munies d’anneaux pendaient sur des cintres. Je contemplais, hésitant sur mon choix.

— Pas toi ! Tout nu !

Déçu , je ne pouvais qu’obéir. Il me fallait d’abord découvrir ce club et son fonctionnement. Wil revêtit une tenue rouge, dégageant toutes ses cuisses et jambes. Sa chevelure hirsute était mise en valeur, magnifiée par le blanc lisse de ses jambes. Il était éblouissant de puissance et de force.

Nous passâmes ensuite aux accessoires. Il choisit un collier et me le passa. J’aurais préféré un cerné de clous, mais il ne me laissa pas le choix. Puis il prit des bracelets de cuir, comme ceux qu’il m’avait déjà passés. Je frissonnais.

— T’en fais pas ! Ce soir, on visite et on te présente. Pas plus ! Mais comme tu vas être tenté de toucher, je te protège. C’est pour toi !

Son baiser sur la bouche démontrait sa sincérité. Il attacha les bracelets dans mon dos, réactivant la douleur dans mes épaules. Puis il passa une laisse dans la boucle du collier et me tira. J’étais fier d’être montré comme sa chose. J’espérais qu’il était aussi fier de sa chose.

Tout le monde le connaissait. Je fus surpris de voir que tout le monde me connaissait également.

— Salut Wil ! Tu t’es enfin décidé à nous le montrer ? Salut, Jérôme !

Les compliments pleuvaient sur son objet fétiche, me plongeant dans le bonheur. Je regardais les actions en cours, étonné par cette variation de possibilités. Parfois un cri ou un râle pimentait cette ambiance. Nombreux furent ceux à apprécier la marchandise, me tripotant dans mes moindres recoins, me félicitant pour ma cage. Je vis que nous étions plusieurs à partager cet accessoire. De beaux échanges d’expériences en perspective ! Surtout, une panoplie d’exercices à essayer ! Visiblement, la population se répartissait en deux groupes : ceux qui dispensaient, en combinaison, et ceux qui recevaient, le plus souvent nus.

J’hésitais sur le premier que je demanderai, sachant déjà que je les essaierai tous. À moins que Wil ne m’impose ses choix. Stéphane était là. Après les embrassades, il retira sa combinaison, ayant décidé de changer de camp.

— Il est un des seuls à pouvoir et à aimer changer. Ça en fait un expert !

William me commentait chaque petit salon, me détaillant ce qu’ils faisaient et jusqu’où on pouvait aller.

— Et toi ?

— Moi, j’ai une spécialité très recherchée. J’ai donné l’ordre de te l’interdire et à tout le monde de t’en parler. Je ne veux pas que tu passes dans mes mains !

J’avais dorénavant un objectif ! Il le savait en me révélant ça. Ce serait notre rencontre ! Peut-être l’ultime…

Arrivés au bout, nous revînmes sur nos pas, baguenaudant dans cette ambiance. J’aimais l’odeur forte des corps, pimentée de celle du stupre, d’urine, qui emplissait de bestialité mes narines. Ici, on abandonnait tout !

Arrivé devant une porte fermée, il lâcha ma laisse, et enfila un loup rouge. S’il ne dissimulait pas qui il était, cela renforçait son aspect démoniaque. Un jour, j’y pénètrerai avec lui !

— Continue à te promener. Tu peux demander ce que tu veux, tu n’as droit à rien ! Les ordres sont donnés. Si ça t’amuse, tu peux te laisser embarquer dans les pièces du fond et te faire défoncer !

Il pénétra dans la pièce, sans me permettre d’apercevoir son contenu. Décidément, il y aura toujours une partie de William inaccessible pour moi. Pour l’instant !

Il n’avait pas défait mes liens. Mes épaules ne me tourmentaient plus. Encore une fois, je constatais cet effacement de la douleur, ou mon habitude à ses élancements. Je m’arrêtais longuement devant certains stands, attentif aux visages de la souffrance. Quoiqu'on me fasse, je me jurais d’apprendre à ne rien laisser paraitre dorénavant : ni grimaces, ni cris, ni gémissements, ni demandes d’arrêt. Jusqu’au bout.

C’est ce qui adviendra !

Maintenant autonome, les approches étaient plus nombreuses et plus osées. Incapable de me défendre, je jugeai plus efficace de tout accepter. Beaucoup me félicitèrent pour ma soumission, me promettant du bonheur dans leurs mains.

Soudain, ma laisse fut tirée fortement pour me retrouver face à un visage qui se voulait haineux.

— Alors, c’est toi, Jer ! Le mec de l’autre vaniteux ?

Dorénavant, je m'appellerai Jer ici. Il me tira vers une des pièces du fond et attacha mes bracelets à la paroi, m’obligeant à tomber à genoux. Il n’avait pas de combinaison, juste un pagne qu’il souleva. Je n'avais pas le choix, et autant profiter de l’occasion. Je crois que je le surpris, car il me releva pour m’embrasser avec violence.

— Jer, tu me plais ! On va devenir copain ! On continue ?

Il était de ceux qui m’attirent. Alors…

— Selon votre bon vouloir ! Si tu me dis ton nom !

— Tu es un rigolo ! Eustache !

— Et bien, Eustache, profite de moi !

Il ne s’en priva pas ! Il avait perdu toute acrimonie, et c’est en me tenant par les épaules que nous quittâmes cette « salle du fond », qui permettait de relâcher discrètement les tensions. En effet, si des bruits très clairs en émanaient, nulle part ailleurs il n’y avait de scène sexuelle, malgré les nudités et les embrassades.

Eustache me dirigea vers le coin bar, à l’étage. Il défit les bracelets et nous attendîmes Wil, en vieux copains que nous étions devenus. Je m’attendais à des remarques sur ma libération, mais il préféra partager notre verre avec bonhommie.

Sur l’oreiller, je lui dis mon bonheur de partager avec lui encore plus intensément. Je n’ai pas osé lui demander le plaisir qu’il prenait à faire souffrir. Je pense qu’il n’aurait pas su répondre, tout comme moi à la question symétrique. De toute façon, nous n’avions jamais parlé de nos pensées intimes, par pudeur et par respect.

Ce fut une nuit mémorable où je retrouvais les élans de notre jeunesse.

Je m’endormis en me demandant si j’allais montrer mon petit bout de carton à mon petit frère chéri.

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