Chapitre 3 : Ombre et lumière

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  La fin du jour apportait des touches de couleurs chatoyantes au ciel. La rumeur des sabots contre le sol de l'arène ne faiblissait pas, un tournoi battait son plein et le roi, pour prouver à lui-même et aux autres qu'il était toujours vaillant et invincible, y participait. Un nuage de poussière d'or s'élevait alors que ce dernier entrait en lice, accompagné par les vivats de la foule. Il se présenta devant l'estrade où se tenait Catherine et ses dames d'honneur.

 — Permettez-nous de porter vos faveurs, ma dame.

  Le regard du roi scrutait non pas la reine, mais Anne Boleyn. Il lui faisait une cour assidue, la couvrait de cadeaux, mais la belle ne cédait toujours pas. Cette farouche résistance qu'elle lui opposait, au lieu de l'agacer, entretenait sa passion. Un feu qui menaçait bien souvent de le consumer. Comme là, à s'essayer une autre tactique pour éveiller la jalousie de la dame en lui faisant croire que sa relation avec la reine s'améliorait. Le roi regretta presque aussitôt son choix quand il vit que sa manœuvre alluma une lueur de tristesse dans les yeux magnifiques d'Anne.

 — Bien entendu, Votre Majesté.

  La réponse de la reine, terne et grave, surprit suffisamment Henri pour l'observer. Son sang ne fit qu'un tour en découvrant, tandis que Catherine se penchait vers sa lance pour y nouer un lien d'or, une rose plantée dans sa poitrine.

   D'instinct, le monarque chercha les présents de la sorcière.

— Ce n'est que maintenant que tu t'en rends compte ? Triste femme… pauvre, pauvre Catherine. Elle vous a vu, cette nuit-là au bal. C'est toi qui vas la tuer. C'est toi qui lui as brisé le cœur. Ma rose n'en est que l'illustration. Un rappel pour toi, juste pour toi… En l'an 1536, son cœur cessera de battre, sans jamais avoir cessé de t'aimer.

  La voix de la sorcière n'était qu'un murmure dans le lointain, mais paraissait assourdissante pour l'homme juché sur son cheval. L'espace d'un instant, il arrêta de respirer. Étouffé par la culpabilité. Il s'anima machinalement, répondant aux acclamations de la foule quand la reine salua l'assemblée. Un vent fort souffla dans les oriflammes.

  Celles du roi Henri et du duc de Suffolk se confrontèrent. Les hommes et les femmes retinrent leur souffle : cela faisait bien longtemps que leur bon souverain n'avait pas jouté ! Encore moins face à son ami. Les rumeurs concernant leurs rapports encore froids allaient bon train. À raison.

  Les voir se faire face, même lors d'un duel amical, était une preuve évidente qu'Henri lui en voulait encore. Un moyen pour les deux hommes d'enterrer définitivement la hache de guerre ? Rien n'était moins sûr. Certains supposaient qu'il s'agissait non pas d'un spectacle, mais d'une mise à mort. En accord ou non avec cela, la Cour se tut et devint un charognard avide de sang et de cris.

  Qui guettant l'ombre de la mort, était loin de se douter de la finalité de ce combat.

 — Roi Henri ! Roi Henri !

   Essayait de prévenir la foule alors que ce dernier s'élançait, l'esprit troublé.

  Anne, désespérée lui hurla alors qu'il était déjà trop tard :

 — Votre visière !

  Le bruit fracassant des lances qui se croisent ne couvrit pas le hurlement de la jeune femme :

 — Henri !

  Henri Tudor s'écrasa sur le sol et ne se releva pas.

  L'écho des psaumes récités à côté de lui finit par parvenir jusqu'à ses oreilles. Dans un grognement, le corps du roi se redressa, des soupirs furent poussés et un homme s'extirpa avec précipitation dehors pour informer que leur roi était sain et sauf.

 — Que Dieu soit loué…

  Charles Brandon, dont le visage était maculé de sang, de sable et de larmes, s'illumina en voyant son ami se détourner du royaume des morts.

 — J'ai bien cru vous perdre ! Mon roi, je suis désolé… Je…

  Henri leva sa main pour l'interrompre.

 — Cessons cela, Charles. Cessons ces querelles. Nous ne vous en voulons pas. Nous avons été distraits…

  Ce fut bref, mais le roi crut discerner dans la pénombre une silhouette familière. En voulant se mettre debout, une douleur horrible irradia dans toute sa jambe. Le premier médecin lui intima de rester immobile.

 — Une bien vilaine blessure mon roi…

  Henri tourna son attention vers le guérisseur, fut troublé de voir le visage de la vieille magicienne superposé au sien. La vision ne dura que quelques secondes, suffisamment pour le faire pâlir.

 — Laissez-nous !

  Ordonna le roi Tudor, furieux. Tous ne se firent pas prier pour lui obéir, inquiets de ce changement brutal d'humeur. Seule une personne était restée. Seule une personne osait lui désobéir.

  — Henri…

Une personne avançait dans la lumière des bougies allumées un peu partout dans sa tente. Lui, demeurait dans l'ombre, tête basse, poings serrés. Sans prononcer une autre parole, Anne Boleyn le rejoignit, lui ouvrit ses bras et l'enveloppa dans une étreinte à la fois douce et forte.

 — J'ai eu tellement peur pour vous, Votre Majesté. S'il vous plaît, ne m'abandonnez pas...

  Alors, entre ombre et lumière, ils se firent la promesse de s'aimer et de s'unir sous le regard de Dieu. Mais pour cela, le roi Henri Tudor allait devoir se dresser face à ses parangons. Et chuter dans la décadence pour certains et dans la grandeur pour d'autres.

 — Nous sommes le roi ! LE ROI ! Et à ce titre, Cardinal Wolsey, nous exigions votre total dévouement, criait le roi avant de faire une pause et de reprendre, se pinçant l'arête du nez. Votre échec est total.

 — Votre Majesté, je…

  Il l'interrompit.

 — N'essayez pas de vous justifier ! Vous êtes plus soucieux de ne pas mécontenter le pape plutôt que votre roi !

  Thomas Boleyn se pencha vers Henri, ne manquant pas de glisser un regard plein de défi à l'homme d'Église :

 — Il vous a trahi une fois de plus. Il vous faut agir, Votre Majesté.

  Ombre. La satisfaction des ennemis de Wolsey pouvait se lire sur leurs visages.

 — Nous consentons à être cléments et ne pas vous faire pendre. Malgré la procédure praemunire, des 49 chefs d'accusation portés à votre encontre, des biens qui vous ont été confisqués, nous consentons à vous retirer de la Cour dans votre résidence d'Esher.

  Lumière. Le cardinal, abasourdi, redressa la tête. Il n'expliquait pas la clémence de son roi ni ce revirement. Lui qui se voyait déjà au bout d'une corde… Dans un élan de fierté, il leva le menton vers ses conspirateurs. Sa chute était certaine, mais pas mortelle. Le coup fatal lui serait porté qu'un an plus tard, le 4 novembre de l'an 1530 où ses ennemis, ne l'ayant pas oublié, trouveraient des lettres codées, adressées au pape et à l'Empereur Charles Quint, alors ennemi de l'Angleterre.

  Après la déchéance de Wolsey, le roi s'installa au palais de Whitehall. L'ancienne demeure du cardinal était tellement conséquente, étendue par ses soins, qu'elle surpassait Westminster. Digne du roi qu'il était. Assez vaste pour y accueillir ses gens et si Dieu le voulait, ses héritiers. Catherine d'Aragon aussi avait été exilée. Au même titre que le cardinal, sans pour autant avoir les mêmes égards que lui. Un obstacle de moins sur le chemin d'Anne et d'Henri. Le couple fut enfin légitimé non sans avoir connu nombre de déboires. Ils s'étaient mariés en secret, pressés de consommer leur amour, de goûter, enfin, à un peu de joie. Roi absolu en son royaume, Henri siégeait à présent sur sa propre église : l'anglicanisme était né et avec elle, bientôt, la promesse d'un enfant mâle.

  Un soir, alors qu'ils étaient tous deux alités, profitant d'un peu de l'ivresse du vin et des plaisirs de la vie, Anne lui annonça avec ce sourire qu'il aimait tant :

 — Je suis enceinte mon aimé. J'attends votre fils.

  Le roi ne cacha ni sa surprise ni le bonheur qui résulta de cette annonce.

 — Je suis le plus heureux des hommes.

  Il délaissait le « nous » royal pour la première fois en sa présence. Coula sur elle un regard empli de fierté et de tendresse. Baigné dans ce clair-obscur offert par la lumière de quelques chandelles, le couple célébra cette nuit en laissant libre cours à leur amour. Et Henri s'abandonna tout entier à cette euphorie qui l'enveloppa tel un manteau d'hermine. D'une douceur incomparable, mais s'il venait à être ôté, il le savait, le manque serait dévastateur. Il disparaissait le jeune lion, nimbé de gloire et de rêves naïfs. Laissant sa place à un fauve plus puissant et fort que jamais. Dont la grandeur revenait plus impérieuse, plus sage, plus tranchante.

  Plus dangereuse aussi quand la folie commença à germer dans son esprit.

  Le temps s'égrainait et apportait avec lui de nouveaux hivers de nouveaux étés, de nouveaux printemps et de nouveaux automnes. Les arbres bordant le palais de Placentia se coloraient d'or, de carmin et de brun. La brume s'étalait, maîtresse incontestée des jardins, étendant son emprise sur le domaine qui avait vu naître Henri VIII. En ce jour du 7 septembre 1533, ombre et lumière s'affrontèrent dans le cœur du roi anglais.

  La veille, Anne, après une violente dispute avec le roi, se réveilla le matin avec horreur, découvrant son lit trempé de sang. Alertées par ses cris, ses dames d'honneur se précipitèrent à son chevet et ne tardèrent pas à prévenir le médecin. Henri Tudor, rongé par les remords, faisait les cent pas devant la porte des appartements de sa reine.

 — Ma reine…

  Son poing heurta le mur, un garde sursauta à côté de lui. Henri lui décrocha un regard noir, avant de se reprendre, d'avancer vers la fenêtre où la clarté du jour le rassura. La vision du brouillard, conquérant, avalant sa propriété, l'agaça. Il oscillait dangereusement, sentait un poids lui comprimer la poitrine. Ses yeux finirent par détailler les roses à sa boutonnière et il soupira. Elles étaient toutes parfaites. Ne manquait que celle de Catherine. L'homme essaya de ne pas y penser. Le roi encore moins. Il préféra calmer ses nerfs avec des mets et du vin. Or, sa tête n'avait de cesse de revenir sur les événements du passé. Tout s'entremêlait dans un ballet complexe. Ce qui le sauva, ce fut le sourire d'Anne.

  Elle avait joué un rôle important dans sa politique extérieure, le rapprochant des Français

  Un cri de douleur pur éclata. Livide, n'y tenant plus, le souvenir de sa propre mère le hantant, Henri entra. À peine les portes furent-elles écartées qu'un autre hurlement s'éleva. Celui d'un nourrisson.

 — Mon fils…

  Le visage d'Anne Boleyn, bien que marqué par la douleur et la fatigue, était lumineux. Elle regardait, en paix, son enfant. En voyant Henri, sa mine s'assombrit. À demi-mot, elle lui dit :

 — Je suis désolée, Votre Majesté, c'est une fille…

 — C'est nous qui nous excusons...

  Sa voix trahissait son émotion. Même s'il était quelque peu déçu, le roi se consola à la vue de cette petite chose rose. Un instant troublé par sa fille, le père plissa les yeux, vit une aura l'envelopper. Sa couronne, tout à coup, vibra. La pierre de Fal remise par la sorcière chanta à mesure qu'il approchait de ce tout petit être. Qu'est-ce que cela signifiait ? Plongé dans la perplexité, n'obtenant aucune réponse de la part de la magicienne des brumes, le souverain alla saluer les deux amours de sa vie avec des baisers et quelques larmes.

 — Notre Élisabeth…

  La silhouette à peine visible de la sorcière eut un sourire énigmatique. Le roi maudit avait appelé le nouveau-né comme sa mère. Celle qu'il avait tant chérie, celle qui lui manquait tant et qu'il cherchait dans toutes les femmes avec qui il se liait.

  Il n'a alors pas conscience que son plus précieux trésor et celui de toute l'Angleterre, dans le futur, était sous ses yeux. Une reine était née, la dernière des Tudors.

  Lumière.

  Seulement, le roi désirait un fils, car seul un fils pouvait prétendre à l'ascension au trône. Et cette idée ne cessa jamais de le hanter, de le ronger, de le détruire. Trois ans plus tard, tout allait voler en éclats.

  Ombre.

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