Ténèbres gourmandes

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C’est l’histoire d’une légende. Une légende sombre et terrible, connue de tous les Napolitains. Cette légende prit ses racines au XVe siècle, lorsque Ferdinand Ier, Roi des deux Siciles, gouvernait Naples d’une main étouffante. Impitoyable et sans merci, il succédait à son père, dit « le magnanime ». La famille des Aragonaises, venant d’Espagne, s’était installée dans le Castel Nuovo quelques décennies avant la naissance du terrible Ferdinand pour des raisons qui ne nous intéressent pas aujourd’hui.

Féru de combats et de prises de guerre, le fils belliqueux avait transformé, à la mort de son père, la salle des réserves de grains en prison duplex. Oui, duplex, car certains prisonniers méritaient un sort plus terrible encore que les tortures répétées. En effet, la salle carrée, en pierre, froide et mal éclairée par une unique fenêtre à deux mètres de hauteur, était trouée en son centre par une bouche noire et béante. De cet abime profond de plus de dix mètres remontaient des odeurs nauséabondes de mort et de pourritures. Les prisonniers les moins appréciés étaient jetés dans le précipice. Vivants.

De cette fosse, dont l’obscurité poisseuse avalait la vie, est née notre légende. En bas, au fond de ces ténèbres terrifiantes, quelque chose de plus terrible encore que la mort attendait les prisonniers malchanceux que la chute n'avait pas tués. En bas, au fond de ces ténèbres terrifiantes, une ombre rôdait. Affamée. Elle dévorait, déchiquetait les malheureux que la mort n’avait pas voulu prendre. À la mezzanine de la prison, les hurlements de peur et de souffrance des corps broyés par des crocs invisibles éclipsaient leurs gémissements. L’angoisse tordait leurs boyaux, comprimait leur cœur. En bas, aux vagissements assourdissants, succédaient des pleurs et des jérémiades vides d’énergies. La bête, repue, n’avait pas terminé son repas.

Le monstre s’insinuait dans les esprits, l’ombre dévoreuse grandissait dans leur cœur, les prisonniers commençaient à prier de ne jamais finir dans la fosse.

Ferdinand eut vent de la rumeur. On disait qu’une créature, assoiffée de sang, avait remonté la colonne de cadavres que la mer évacuait de la fosse au gré des marées. L’ignoble roi, dans un élan magnanime, en hommage à son père, décida d’épargner ses prisonniers d’une mort atroce en tuant la bête. Personne ne tuait sous son toit impunément sans que lui-même l’ait décidé. Il ordonna que l’on empoisonne le cheval le plus chétif de son écurie. Une fois mort, il fit jeter la carcasse dans la fosse. Jamais plus la bête ne vint déranger la quiétude des agonisants.

Cette histoire effroyable marqua les esprits et traversa les siècles, terrifiant des générations d’enfants qui n’osaient plus descendre dans une cave de peur de croiser l’ombre. La légende prit fin en juin 2018 lors de fouilles archéologiques, lorsqu’un squelette animal fut retrouvé dans la fosse parmi les ossements humains. La légendaire bête mangeuse d’hommes n’était autre qu’un crocodile égyptien qui avait bel et bien remonté les courants jusqu’à Naples et avait fait de ce garde-manger bien fourni, son domicile.

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