Chapitre 17

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 Émilio pousse une nouvelle fois la porte du jardin. Les gonds grincent comme le glas. Il n'entend rien, ne sent rien, ne sait plus où il est. Le décor n'a pas changé en dix ans, depuis qu'il a fait construire l'apatam sous le manguier. La décade passée le gifle, il a l'impression que son cerveau cogne contre les rebords de la boîte crânienne. Trois mille six cent cinquante jours effacés d'un regard. Tout est détruit. De plus loin encore viennent les images, souvenirs d'un passé omis, écarté, révolu à force de volonté. Dans un lit de gazon luxuriant dort un lac écarlate à la surface lisse, reflétant le soleil en obscène éclat. Quinze ans pour oublier. Les feuilles de l'arbre fruitier, oh qu'elles étaient belles jadis, parées de leurs fragiles nervures, endimanchées de sombre chlorophylle. Quel est donc ce goût métallique sur sa langue ? Émilio a les jambes paralysées. Pourtant, il faut en finir. Ce qu'il contemple, c'est son échec, la faillite de sa lâcheté. La belle ramure ondoyant au vent le torture. Impossible de différer, c'est maintenant ou jamais. Il doit enfin prendre ses responsabilités. De minuscules vaguelettes troublent la surface du lac à intervalles réguliers, puisque le manguier pleure. Ce numéro de téléphone, rejailli de la vase, de temps antédiluviens, lorsqu'il ne fuyait pas encore... Un espoir, infime, le seul. Qui d'autre contacter ? Les autorités ? Non, il lui faut un pouvoir plus fort que la corruption endémique. Et sa mémoire qui l'abandonne au moment crucial... Une échappatoire définitive, oui, la vie ou la mort, voilà, rien d'autre. Au pied du tronc est assis un homme à la peau noire et aux cheveux crépus, jambes étendues et bras ballants, les yeux ouverts, une expression effarée sur le visage, et le manche d'un couteau dépassant de l'abdomen. Kokou se repose sous une pluie de larmes, après toutes ses nuits blanches. Qu'il était bon de lire, dans un fauteuil ou dans l'herbe sous le rassurant feuillage. Et de courir autour de l'édifice circulaire en jouant avec César, sous le regard attendri du gardien. Maintenant, il entend la note discordante du klaxon dans le soir, il peut lire le cryptique message de l'ersatz vaudou poignardé. Il assemble les souvenirs, devine. Un baiser volé, une cuisine, un appel téléphonique sans lendemain, des rires et des bières, le secret d'un garage, l'ami sans défaillance, la bête à deux têtes, l'étau squelettique ; et les cacahuètes sous la paillote, à couler des journées d'heureux poltron... Au-dessus de la dépouille du Togolais, le corps de César, le ventre lacéré, achève de se vider de son sang. Il se balance sous la douce caresse du vent, de gauche à droite, et Émilio se maudit d'avoir mis si longtemps à comprendre, à se remémorer, à assembler les pièces du puzzle. Tant d'efforts pour s'en sortir, oublier le désastre, et des feuilles éclaboussées de fluide vermillon tombent de l'arbre en sordide ballet aérien. La tête de César, maintes fois amoureusement flattée, se promène sans vie ; les yeux humides de loyauté sont secs, éteints, morts. Comme Rachel Williams-Douglas, assassinée par son fou de père quinze ans plus tôt, dans la cuisine proprette d'une belle maison de banlieue bourgeoise. Et les feuilles tombent, sans discontinuer, et elles sentent la Provence... Enzo l'avait prévenu qu'on avait retrouvé un seul cadavre, découvert ses empreintes digitales sur l'arme, son ADN sur les lieux du crime, que le parquet le recherchait pour homicide et que le père était rentré au pays. Maintenant, le plus fidèle des compagnons est pendu à une branche, le cou piégé dans le nœud coulant d'une cravate turquoise. C'est plus qu'un message affiché devant le tronc teinté de rouge de l'arbre. Un intolérable défi du chasseur à sa proie. Celle-ci s'est cachée des années durant, grelottant d'effroi, se reconstruisant petit à petit, brique après brique, mais elle a été rattrapée et le temps du face à face est venu. Se remettre à courir ? Jamais. Est-ce courage ou résignation ? Peu importe, Émilio va marcher vers la porte et affronter James Douglas une fois pour toutes. Il lui a volé ses amis, ses parents, toute une vie, vient d'en détruire une deuxième. Si troisième il y a, ce sera la seule qu'il lui reste, la sienne, sa simple existence.

 Il inspire longuement, manque d'air, ressent l'impérieuse nécessité de s'agenouiller pour reposer ses membres inférieurs, s'exécute et reste prosterné devant les immolés. A-t-il fait une erreur ? Aurait-il dû rester ? Ils auraient tous témoigné, de toute leur âme, pour de leur parole contrebalancer les analyses et les empreintes. Et après ? Parole contre parole. Celle d'un adolescent perdu contre les mots d'un adulte soulignés par le poids de la première puissance diplomatique du monde. On l'aurait sacrifié pour éviter le scandale. Vraiment ? Probablement, oui. Cela aurait pris des formes agréables, car les bakchichs sont moins rustres en occident, mais inconsciemment, on y est gouverné par l'argent et la peur de perdre une situation. Oui, la corruption feutrée des antichambres l'aurait condamné à une vingtaine d'années derrière les barreaux, le temps qu'on les oublie, lui et ce triste fait divers digne d'un entrefilet dans un canard abandonné sur un siège de métro souillé de semelle et de morve séchée. Non, il ne s'est pas trompé en fuyant, il a au moins pu vivre libre... Mais ne plus oser s'attacher, évacuer les bons souvenirs de peur de voir reparaître les éclaboussures et la lame qui fend les chairs, construire autour de lui une chrysalide d'acier et procrastiner, perdre toute envie, se contenter de petites joies quotidiennes anodines au lieu de profiter des grandes émotions de la vie, est-ce encore vivre ? Prison physique et oubli ou geôle mentale et disparition... Choix impossible. Pourtant, seul l'un des deux lui confère en ce jour discordant une chance d'en terminer. La volonté d'Émilio se raffermit. Il se relève et marche vers la maison.

« Help ». Il revoit le mot s'afficher sur sa vieille chose à cristaux liquides jaunâtres de l'époque. Quatre lettres, en anglais, sans ponctuation. Un âcre relent de culpabilité qui lui remonte au fond de la gorge. « Help ». Il avait cru devenir fou alors qu'il avait eu raison. Il aurait dû prévenir quelqu'un, n'importe qui... Mais on rit volontiers des peurs enfantines ; on préfère croire les adultes ancrés dans leur respectabilité névrotique. « Help ». Et puis, bardé de son innocence déclinante, il n'imaginait pas qu'on puisse dissimuler telle folie, ni que l'amour puisse à ce point pourrir d'égoïsme, fermenter en obsession possessive. Il ne savait rien, et la connaissance est venue avec la délicatesse d'un uppercut au menton.

 Émilio pousse la porte, et une odeur de tabac vient lui chatouiller les narines. La fragrance de quinze années de solitude. Un frisson lui remonte le long de l'échine. À droite, le courrier de la semaine est toujours entassé en désordre artistique sur la table. À gauche, le salon, deux sièges à carreaux et un vieux sofa sale. Le responsable de ses tourments est là, assis dans l'un des fauteuils, face à l'entrée, une cigarette à la bouche, pincée entre deux lèvres roses pâle aux commissures cyniques. L'homme tire une bouffée de fumée, la recrache avec un air d'intense satisfaction. Un peu de cendre tombe sur son pantalon de costume qu'il époussette en soupirant avant d'écraser son mégot sur le bois de l'accoudoir. Le temps l'a élimé, laissé à l'agonie. Il a les traits creusés, de profondes cernes, une maigreur effrayante qui souligne le frêle tracé de ses os, un teint de linceul. Ses cheveux sont longs et secs, gris comme l'âge l'exige, tirés vers l'arrière, laissant dégarni un front luisant orné de la cicatrice cruciforme. Il croise le regard d'Émilio, dévoile une rangée de crocs jaunes et noirs, abîmés par des années de sucre et de nicotine, ramène une main livide sur le côté du fauteuil et caresse de doigts cadavériques la crosse d'un pistolet.
 — Bonjour, monsieur Boronov, miaule l'assis avec le léger accent américain dont les années n'ont su le débarrasser.
 Les tympans du jeune homme vibrent étrangement de ce nom revenu du néant. Il tourne la tête vers la fenêtre à sa droite, par réflexe, et entraperçoit un reflet diaphane de lui-même. Oui... Roman Boronov est toujours là, caché derrière la barbe d'Émilio Camilleri. Moins juvénile, moins enthousiaste, il est toujours le même. Les années d'exil n'ont pas réussi à effacer totalement l'air ahuri de l'adolescent introverti de naguère. Il se détourne. Ce n'est plus lui... et la cause est assise face à lui sur un fauteuil. Il reste immobile, partagé entre haine et pitié devant la parodie d'humain qui lui adresse la parole. Le diplomate a perdu son lustre. Autrefois fringant, il ne lui reste de l'élégance passée que l'immaculé de la chemise. Il n'a pas seulement détruit la vie de Roman, il s'est annihilé lui-même, et il doit en être conscient. Ses yeux globuleux sont ternes mais brillent de remords. L'espoir a déserté les iris pâles, chassé par le malheur.
 — Approchez, monsieur Boronov, reprend l'assassin avec un geste d'invitation cordiale du bout du canon.
  Émilio sent une menotte de chair autour de son poignet, dans une rue tranquille, par un soir d'hiver, une impression de fièvre, et le courage le fuit. Il voudrait tourner les talons et déguerpir. Dans le regard de cet homme, il y a toujours une menace, dans cette proposition un piège mortel. Il est dans la gueule du loup, englué dans la toile invisible de l'épeire d'outre Atlantique. Il suffoque, avale de l'air.
 — Please, monsieur Boronov, approchez...
 Il y a quelque chose dans cette voix chuintante...
 — Il m'a fallu beaucoup d'efforts pour vous retrouver...
 Enzo avait assuré qu'on ne le retrouverait jamais, qu'il pourrait oublier tout ça. C'était sans compter les services de renseignements et la puissance des réseaux d'influence auxquels devait appartenir l'Américain... Oui, dans ce timbre transparaît une sorte de joie malsaine.
 — Nous avons des choses à nous dire. Asseyez-vous.
 Le jeune homme déglutit, se mord la joue, s'aperçoit que la main du vieillard tremble un peu, le doigt posé sur la gâchette. Il fait un difficile pas en avant.
 — Sit down.
 Auparavant plutôt distant, le ton devient sec et froid. Le meurtrier ne plaisante pas. Son invité contraint obéit et se laisse lourdement choir dans le second fauteuil. Aussitôt, le prédateur darde ses prunelles de pétrole et lui intime un duel d'yeux intimidant. Il a la cornée poisseuse des malades, humide d'une pellicule de rancœur rentrée.
 — Vous vous souvenez de ce jour, monsieur Boro...
 — Je ne suis pas... coasse Émilio.
 — Shut up ! s'emporte l'autre en braquant l'arme. C'est moi qui parle.
 Les traits de l'homme se sont contractés. Il fulmine et dans ses yeux brille une flamme folle.
 — Je me rappelle...
 Il baisse le bras, ses rides se déplient, son ton siffle de nouveau posément.
 — Comme si c'était hier. C'était le 30 mai, un peu avant votre examen... le... baccalauréat, right ? Oui. C'est ça. Une jolie journée ensoleillée. Je me souviens, j'étais allé à la boulangerie acheter une baguette, parce que si les Français ont une chose qui les sauve, c'est la boulangerie. Vous êtes des râleurs, vous vous plaignez tout le temps, vous faites la grève, toujours la grève, pour un oui, pour un non, pour des peut-être aussi. Et puis vous vous prenez pour les grands esprits du monde, avec votre révolution et vos droits de l'homme... Mais pour les croissants vous êtes bons, il faut l'avouer. Le vin et le fromage aussi. En fait, voilà... Liberté, égalité, fraternité, vous pouvez oublier. Affichez plutôt « Gastronomie, bouderie, forfanterie » sur vos frontons, ce sera plus représentatif de la réalité. Donc...
 L'Américain roule des yeux à la recherche du fil de son récit.
 — Oui, there we are. Le 30 mai... Vous vous souvenez ?
 Il s'arrête, attend une réaction. Comme celle-ci tarde, il reprend.
 — Depuis longtemps déjà vous vouliez me la prendre, l'arracher à son père qui l'aimait plus que tout. J'essayais...
 Il se trouble, les yeux dans le vague, bafouille, jongle avec des souvenirs contrefaits.
 — La 3e C... C'est là qu'elle vous a rencontré. Cela n'a pas été immédiat, mais j'ai vite compris qu'elle vous appréciait. Elle me parlait de vous... Parfois... Souvent... Trop. Je pensais que cela cesserait au lycée. Parce qu'on change d'établissement, qu'on perd de vue ses camarades... Mais non. Trop souvent, oui... Vous avez été affectés dans le même lycée, dans la même classe. Oui, brillante, ma petite Rachel, trop pour son propre bien. Elle parlait... Parlait... Enfin, intelligente, my dear daughter, smart as her mother, elle voulait devenir la nouvelle Marie Curie. Donc filière scientifique. Bien sûr, vous aussi. Trop souvent. Roman ceci, Roman cela. Quand je répondais, elle me disait : « mais papa, il m'aide pour mes devoirs »... Et Enzo, et Brosse, what a wierd nickname... Et Flora, et le groupe. They're my friends, she said. Oui, ses amis, et elle allait boire avec vous dans cet endroit horrible. Trop sombre, mauvais goût. Si tard, et j'avais peur qu'il lui arrive quelque chose. Je venais toujours la chercher... Je la protégeais, ma petite fille, comme tout bon père doit le faire.
 Il prend une longue et vive inspiration, comme s'il se noyait dans les idées.
 — Good dad, good dad... Elle ne voyait pas. Mais j'avais remarqué. Pendant des années, vous avez tourné autour d'elle comme un vautour. Il me fallait la surveiller, pour empêcher qu'elle se blesse, pour la tenir à l'écart des dangers. Trop gentille, Rachel, toujours bonne et souriante, innocente... Incapable de se rendre compte de ce qui se passait. La manipulation...
 Il fixe à nouveau Émilio, accusateur.
 — Oui, votre manipulation. Pour la faire tomber amoureuse de vous. À force de sympathie, les devoirs, les révisions, les anniversaires, les bières, les soirées. Well, je n'ai jamais compris comment elle est tombée dans ce piège. Je vous tenais à l’œil, vous particulièrement, et vous ne sembliez pas intéressant. Je ne me suis pas inquiété au début. Et puis, le 21 avril, je vous ai vu l'embrasser, de force, les mains derrière sa nuque pour l'empêcher de fuir. Elle a couru à ma voiture dès qu'elle a pu. Je l'ai sauvée ce soir-là. Ensuite, je l'ai gardée en sécurité à la maison, pour vous empêcher de la revoir. Alors, le trente mai, non, ne secouez pas la tête, monsieur Boronov, le 30 mai, vous êtes venu me la voler, vous savez que c'est...
 — C'est faux !
 Émilio explose, oublie la prudence et s'exclame, révolté d'entendre la vérité ainsi travestie.
 — Tout ça est faux ! Vous êtes malade ! Vous vouliez la garder pour vous seul. Vous ne supportiez pas qu'elle s'éloigne de vous, je ne sais pas pourquoi, alors vous l'avez... Vous l'avez enfermée... Pendant plus d'un mois, vous l'avez empêchée de vivre, vous l'affamiez pour la punir d'avoir envie de voir ses amis.
 — Non, vous mentez, répond Douglas, la main crispée sur la poignée de l'arme.
 — C'est la vérité. Elle nous aimait, elle vous aimait. Rachel aimait tout le monde à égalité. Elle était comme ça, et vous le savez, c'était votre fille.
 — Vous avez voulu me la prendre...
 — Jamais !
 — Vous l'avez forcée à...
 — Non ! C'est elle qui...
 — Liar ! Shut the fuck up, you god damn liar, or I'll kill you !
 Le jeune homme n'entend pas la mise en garde. Il est lancé, libéré, pressé d'en finir, animé d'une rage inextinguible.
 — Puisque vous avez si bien vu, avec votre putain de 4x4, vous avez dû voir mon visage, non ? Non ? J'étais surpris ! Complètement ! Je ne m'y attendais pas. Elle ne m'avait jamais rien dit, ni rien montré. Je m'intéressais à une autre fille. Rachel était juste une amie, d'accord ? Jamais je ne l'ai forcée à quoi que ce soit. Les soirées, les sessions de révisions, c'était elle qui proposait à chaque fois. Parce qu'elle se sentait bien avec nous. Parce qu'on s'amusait, on riait, on vivait. Et vous avez tout détruit ! Pourquoi ? Parce que vous ne supportiez pas l'idée qu'elle puisse être heureuse avec quelqu'un d'autre que vous ? Et malgré ça, elle vous adorait... Et vous l'avez tuée.
 Le diplomate secoue la tête, le souffle court.
 — Si, si, c'est ce qui s'est produit. Vous avez pris un couteau et vous l'avez tranchée ! Votre propre fille ! Éviscérée dans un accès de folie. Vous avez détruit sa vie, et la vôtre, et la mienne, et celle de Kokou, de César, de mes parents, de mes amis et probablement d'autres encore.
 La voix du jeune homme devient plus forte, plus hargneuse, tandis que son vis-à-vis paraît se recroqueviller sur son siège.
 — Vous êtes malade, Douglas, complètement cinglé ! Vous devriez être à l'ombre, mais vous avez réussi à me faire porter le chapeau. J'ai passé quinze ans de ma vie ici, loin des miens, à cause de vous. Seul, à cause de vous, effrayé par le bruit des moteurs à cause de vous, terrorisé de vivre à cause de vous. Si j'avais su, je vous aurais tué ce jour-là ! C'est tout ce que vous méritiez après avoir assassiné Rachel !
 L'Américain se prend la tête entre les mains, puis tend à nouveau son bras armé vers le faux Italien, tremblant comme une feuille morte.
 — Taisez-vous !
 — Non ! J'ai dû me taire pendant trop longtemps. Allez-y ! Tirez ! Qu'est-ce que vous attendez ?
 Ils se regardent, face à face, yeux dans les yeux, les uns injectés de sang, les autres de fureur immanente.
 — Vous vous en souvenez, pas vrai ? Avouez-le ! Vous revoyez la scène. Vous la giflez pour qu'elle s'écarte, pour qu'elle vous laisse me tuer ! Rachel vous supplie, vous prenez un couteau...
 — No...
 — Oui, c'est ça, vous prenez un couteau de cuisine, vous êtes en colère, aveuglé...
 — Stop !
 Le tremblement dans le bras s'intensifie, remonte aux épaules, se transmet aux lèvres. Émilio se dresse hors de son fauteuil, démesurément grand face à l'être ratatiné qui le menace.
 — Et vous lui ouvrez le ventre...
 — No, I didn't do that... I did not...
 — Vous la tuez, vous et vous seul ! Vous avez tué votre fille ! Vous... avez... tué... Rachel.
 Les mots assénés sans merci cisèlent l'air comme un scalpel. Le jeune homme voit la douleur de l'incision dans les yeux et la chair du vieil homme. La coupure est nette, semble superficielle, mais le sillon bouillonnant est profond. Roman boit jusqu'à la lie, savoure avec le plaisir du mesquin, se délecte de cette forme de vengeance. Une méchanceté exutoire d'années de souffrance. Et puis quoi, autant qu'il jouisse, même petitement, tant qu'il le peut encore, car le dément presse la détente qui annonce la fin.

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