II

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« Bevor ich lese deiner Liebeserklärung hatte ich keine Ahnnung, du liebtest mich, Olivia. Depuis quand ? Demande Monsieur Daetwyler, assis à son bureau, Olivia, tête haute, devant lui.

Schon immer. Schon immer, Herr Daetwyler, répond-elle, les yeux en dehors de ses orbites, pétillant de passion et de malice. Je vous aime depuis que je vous ai vu.

Du kannst ein ausgewachsen Mann als ich nicht lieben, Olivia. Du bist nur vierzehn. Ich bin nahezu zwanzig Jahre älter als du. Du könntest meiner Tochter sein. Et moi, je pourrais être celui qui te berce chaque soir.

− Je n'ai plus l'âge d'être bercée. Ich bin alt genug, von Ihnen geliebt zu werden, Steffen.

− Comment connais-tu mon prénom ? Demanda-t-il, en se penchant vers elle.

− Il est écrit sur votre carte de cantine, répond-elle simplement, en montrant l'objet du doigt. Je viens de l'apprendre. Ich schwöre es.

Aber das gibt dir nicht das Recht, mich beim Vornamen zu nennen, dit-il avec davantage d'acidité dans la voix, et il se lève. Ich bin nicht deine Bestenfreundin.

− Mais je vous aime ! »

Il a senti le danger, et il a reculé d'un pas. Pourtant, elle l'a déjà embrassé, à pleine bouche. Fiévreuse, elle s'est jetée sur lui. Qu'elle embrasse mal ! Ses lèvres se sont écrasées contre les siennes avec violence, elle peine à pencher la tête pour les englober. Steffen sait aussitôt qu'il s'agit de son premier baiser ; comme les débutantes, elle avait prévu son coup... ses lèvres ont goût de baume à la cerise, sucré et tendre ; sa bouche sent encore le dentifrice, frais et amer, lorsqu'il s'engage à répondre, et glisse une langue honteuse sur la sienne. Il ne le voulait pas, mais il n'a pas su résister à la saveur doucette du réparateur, ni à la gaucherie attendrissante de la téméraire alpiniste. Elle tente d'escalader la dernière paroi, mais ses mains ne parviennent pas à saisir sa nuque glissante ; elle ne peut plus faire un seul geste, elle n'a plus d'air. Dans ses muscles, plus de force non plus. Les lèvres de Monsieur Daetwyler ont une texture extraordinaire ; les siennes, en comparaison, lui paraissent molles, pâteuses. Elle aurait voulu lui donner le baiser de Katharine Hepburn à James Stewart dans The Philadelphia Story ; elle l'a regardé cent fois, mais ça n'a apparemment pas suffi... elle aurait voulu que tout soit parfait ; lui aurait voulu que rien ne soit arrivé. Il s'écarte d'elle, reprend son souffle.

« Je t'en prie, cessons. Tu vas être en retard pour le cours de Madame Larsan. Et tu as un splendide portrait à lui rendre – je ne voudrais pour rien au monde qu'elle passe à côté d'une rédaction comme celle-là, la complimente-t-il, toujours enfiévré par le baiser, toujours enfumé par les frissons qui lui parcourent l'échine et semblent y mettre le feu.

− Mais je veux rester avec vous ! Je ne peux pas revenir en arrière maintenant que vous m'avez embrassée ! Je ne veux pas partir, je ne veux pas ! Se démène-t-elle, s'accrochant de toutes ses forces à ses épaules alors qu'il la repousse gentiment.

Du hast mir gesagt, du alt genug von mir geliebt zu werden bist, murmure-t-il calmement. Mais écoute-toi un peu ! Tu me fais un caprice. Comme une fille gâtée à son père. »

Il prend sa joue, charnue comme celle d'une écolière, entre son pouce et son index, et la distend un peu, à l'endroit de la fossette, pour en montrer l'élasticité trop jeune. Olivia frissonne sous la caresse de sa paume.

« Et regarde-toi ! Tu ressembles encore à une enfant. Une enfant dans une parure de femme, rien qu'une enfant. Nur ein Kind ! »

Elle soupirait encore de désir pour Monsieur Daetwyler, et à présent il la fait pleurer. Assassin ! Veut-elle crier lorsqu'il se détache violemment de son corps engourdi. Monstre ! Mais dès qu'il replonge ses yeux ternes dans les siens, brouillés par les larmes, elle lui pardonne, comme si ses mots, aussi anguleux que son visage, ne l'avaient pas offensée. Elle la voit, la petite lueur dans sa pupille calme. Le fameux éclat rougeoyant du soleil sur les Alpes. Elle est sûre de l'avoir vue, cette flamme, au bord de ses yeux, prête à incendier tout son corps. Elle est certaine qu'il a le cœur au bord des lèvres. Il l'aime, mais il ne veut pas le dire. Mais pourquoi ? Qu'est-ce qui les empêche de fuir à travers bois, et de consommer leur passion nouvelle ? N'est-ce que dans les romans pastoraux que l'on y a droit ?

« Vous mentez ! S'écrie-t-elle, dévorée par les pleurs. Avouez que vous avez été déstabilisé par ma déclaration – je vous ai vu sourire, puis faire de vos cheveux brun-noir cet épais tricot qui révèle votre angoisse, puis remuer légèrement les pieds et cacher la rougeur de votre visage... j'ai vu vos jambes trembler ! J'ai vu votre regard sur mes genoux avant que le cours ne commence ! J'ai vu tout cela – et vous avez répondu à mon baiser. Alors allez-vous me l'avouer, oui ou non ?

− Il n'y a rien à avouer, siffle-t-il avec aigreur, en essayant d'apaiser le doute qui plane sur sa conscience. Maintenant, sors, ou j'en informerai la direction. Raus ! »

Alors elle court, à toute vitesse, sous l'ordre, sous la menace aussi. Il est hors de question qu'elle foute sa scolarité en l'air pour un homme qui, vraisemblablement, ne la mérite pas. Est-ce son orgueil qui parle pour elle ? Bien sûr que Monsieur Daetwyler la mérite – ce qu'il ne veut pas, c'est risquer lui aussi une partie de sa vie. Comme elle ! Mais contre le véritable amour, a-t-il vraiment le choix ? Dans deux heures, il se languira déjà d'elle.

Et la petite aventurière n'a pas totalement tort.


Lorsqu'Olivia frappe deux petits coups secs à la porte, c'est Matthieu qui vient lui ouvrir. Madame Larsan est certaine que cela développe le contact humain, et favorise les rapports sociaux ; alors, chaque fois que son cours est dérangé par un ou une retardataire – qui connaît le protocole et attend donc sagement que l'on vienne lui donner accès à la salle de français – elle choisit un élève au hasard pour pousser la porte. Pourtant, cette initiative d'intérêt collectif, cette petite manie de la vieille, qui part d'un si bon sentiment, fait aujourd'hui frémir Olivia de la tête aux pieds, et Matthieu est le tout premier à s'en apercevoir ; comme il n'a d'yeux que pour elle, il la regarde tout le temps, et partout – est-ce sa cuisse qui frétille de peur, est-ce sa poitrine menue qui se gonfle et s'abaisse comme une voile malmenée par l'ouragan ? Olivia voit la main de Matthieu sur la poignée comme des doigts d'enfant sur une gâchette. Elle ne veut pas entrer ; elle sent déjà les yeux de Matthieu sur elle comme un viol, un effeuillage dont elle ne veut pas. Pourtant, rien de trop viril, ni de trop intimidant, dans ce regard qui s'empare de son corps ; ce regard clair comme l'eau primaire des sources, celle qui n'a jamais été consommée, au-dessus de ces lèvres d'éphèbe trop roses, trop pleines, trop lisses ! Voilà ce à quoi ressemble un adolescent, voilà ce que l'on appelle un enfant. « Alors comment peut-il prétendre que j'en suis une, alors que je ne suis pas attirée par mes semblables ? » Y a-t-il une erreur ? Olivia ne se reconnaît pas en Matthieu, mais il se reconnaît en elle, car il l'aime – et elle n'aime que Monsieur Daetwyler, et si elle devait aimer quelqu'un d'autre, elle n'aimerait point. « Comment peut-il me comparer à une enfant ? » Oui, comment ?

« Tu es jolie ce matin, dit-il, un peu maladroitement, en passant une main dans ses cheveux blonds. Pas que tu sois moche les autres jours, hein, mais tu es... différente. Tu sais quoi ? J'ai l'impression que tu es différemment belle, aujourd'hui. »

Son absence de sentiments pour le blondinet efflanqué n'empêche pas Olivia de rougir du compliment mal fichu qu'il lui fait – après tout, ce n'est qu'un gamin. Que pouvait-elle espérer de mieux ?

« Merci. »

Puis elle regarde un peu dans la salle – elle voit Madame Larsan, qui lui fait ses yeux revolver, et sa copie semble soudain peser une tonne dans son sac à dos. Elle renifle – la salle sent le renfermé, le parfum insupportable de la prof, mais aussi quelque chose d'autre, peut-être des baisers échangés il y a bien longtemps, dans cette même antre, par une Héloïse folle amoureuse et un Abélard en perdition (Y avait-il du baume à lèvres au Moyen-Age ? A la cerise ? ) Elle écoute - « Entre, Olivia, tu justifieras ton retard plus tard ». Quel paradoxe ! La classe est parfaitement silencieuse. Elle touche – sous sa main, le bois de la porte est doux, aussi tendre que de la peau. Elle ne retire pas sa main, elle sait que ce n'est pas de l'acajou. Alors comme ça, elle lui manque.

« Olivia ? Tu as oublié ça, tout à l'heure. »

Et il lui tend le baume à lèvres, qu'elle avait laissé tomber, dans un geste ample et amical d'une innocence sainte, avec un regard d'une langueur humbertienne. Son désir le pique, alors il se mord les lèvres.

« Pourrais-tu... gémit-il. Retirer ta main? »

Matthieu est retourné à sa place, et Madame Larsan l'attend à l'intérieur – elle se détache doucement, fourre le labello dans sa poche vide, et repasse ses doigts sur son poignet, sous sa manche, pour les retirer aussitôt. Pour Monsieur Daetwyler, c'est comme le baiser d'un serpent redoutable, qui vient déjà lui ôter la vie à petits feux – ou essayer, du moins. Matthieu a légèrement poussé la porte en rentrant ; plus personne ne les regarde, si tant est que tous ces élèves mal réveillés avaient eu le temps de remarquer quelque chose de leur pupitre. Seul Matthieu les épie du coin de son œil bleu. Monsieur Daetwyler n'a rien vu du tout.

« Oui. Bonne journée. Denk' an mich. »

Et, pour trouver une bonne raison de la revoir, il glisse sa main dans son manteau, et vole le précieux tube avant de le porter à ses lèvres, et d'y déposer un baiser souriant.


Madame Larsan ne fait pas de commentaires quand elle ramasse les copies. Elle n'en fait jamais, sauf au moment de les rendre ; c'est sa façon à elle de ne pas laisser paraître son favoritisme, surtout envers Matthieu et Olivia. « Ils feraient un joli couple, ces deux-là ; les deux trésors du collège, aussi mignons qu'ils ont la tête bien faite, » se dit-elle en passant entre les rangs. « Mais je connais Olivia, elle ne voudra jamais de lui. Elle ne voit que les grandes personnes. Bah ! Elle verra bien vite que ces mâles abreuvés de bière et de baise ne sont pas pour elle. » Dans sa tête, Madame Larsan peut être très crue ; dans les marges des copies, elle décore ses adjectifs mélioratifs de petites marguerites. Tout en cette femme est paradoxe, jusqu'à sa jupe crayon bleu marine et son t-shirt jaune poussin. Olivia aimait bien Madame Larsan, au début ; elle faisait un peu quadra bobo des vieux quartiers de Paris-centre, elle était comme une petite boule d'énergie et de culture, comme un bouillon de couleurs et d'influences nouvelles dans le brouillard des montagnes. Mais lorsque, l'année précédente, elle leur a fait lire les Confessions, œuvre intégrale, Olivia l'aimait déjà un peu moins, tout à coup. Depuis, elle se méfie de ses programmes de lecture ; elle voit déjà l'Assommoir et le Père Goriot trôner sur sa table de chevet. Mais elle lit des choses plus intéressantes, en cachette, pendant les cours, quand les autres ânonnent bêtement des vers d'Eluard – Adolphe, Manon Lescaut, les lettres d'Apollinaire à son petit Lou. La prochaine fois, elle volera Les Malheurs de la Vertu dans la bibliothèque du salon.

Lorsque Madame Larsan arrive devant la table d'Olivia, et qu'elle la voit toute courbée sur sa rédaction, elle est perplexe – Olivia est toujours la première à rendre les écrits d'invention, d'ordinaire. Alors pourquoi ? « Elle était peut-être malade ce week-end, et elle n'a pas pu finir. Ou elle aura oublié. C'est invraisemblable, » se dit-elle.

« Tu peux me le rendre demain, si ça t'ennuie, murmure-t-elle. Je ne t'enlèverai pas de point – regarde, Rose et Tristan sont dans le même cas que toi, et je leur laisse le temps qu'il faut.

–Vous feriez ça pour moi ? Demande-t-elle en raturant rageusement le dernier passage de sa rédaction. Parce que... je n'ai pas choisi la bonne personne.

–Mais alors, tu l'as fait quand même, ce travail !

–O...oui, M'dame.

–Il n'y a pas de bon ou de mauvais portrait, Olivia. Rends-le moi, je te promets que tout ira bien. »

Elle lui lance un clin d'oeil à paillettes roses. Ses pattes d'oie sont légèrement creusées.

« Et puis, ce n'est pas comme si tu doutais de tes capacités... »

Une partie d'elle-même veut lui crier que ce n'est pas cela du tout, que ça n'a rien à voir avec son écriture. Elle veut simplement lui dire qu'elle a été sotte, qu'elle n'a pas réfléchi, que son erreur lui sera fatale.

Elle veut lui dire tout cela, mais rien ne sort.

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