Le rapprochement 2/3

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Je montai les escaliers en trainant Sarah derrière moi. « Lâchez-moi, somma-t-elle, avez-vous complètement perdu la tête ? » Sans répondre, je la forçai à me suivre en pressant un peu plus sur son poignet. Mais elle résista en refusant fermement d’avancer. Si je continuai dans mon élan, je risquais de lui faire mal.

« Dites-moi, au moins, ou vous m’emmenez ? supplia-t-elle, terrifiée.

— Nous allons dans ma chambre, je veux seulement vous parler.

— Non ! Il est hors de question que je vienne avec vous là-bas ! »

D’un geste inattendu, elle réussit avec agilité à se défaire de moi et s’échappa en déballant les escaliers. Quelques enjambées m’avaient suffi pour la rattraper. De la même manière que lors d’une arrestation, je la saisis, cette fois-ci, par ses bras et les coinçai derrière le dos. Je la poussai vers l’avant sans me préoccuper si j’étais en train de lui faire mal. Arrivé dans ma chambre, je fermai bien vite à double tour en lui ordonnant de s’asseoir.

Pendant tout ce temps, Andrew nous avait suivis. Son hésitation à intervenir n’avait pas joué en sa faveur, puisqu’il avait attendu le moment où je nous barricadais pour finalement protester. Il tambourina avec ferveur sur la porte en me suppliant de l’ouvrir. Ses agitations frénétique attirèrent tout le personnel. Fiona qui chaperonnait sa jeune maitresse, Sarah et qui se trouvait jusque-là en cuisine, sortit en courant dès qu’elle l’entendit. Elle s’associa aux revendications de l’avocat en lui demandant de la laisser faire et m’implora à son tour : « S’il vous plaît, monsieur Driscoll, laissez-la partir, elle ne vous a rien fait. »

Comme je ne répondais pas, la dame de compagnie explosa en sanglots. Anna qui avait suivi toute la scène accompagna ces pleurs dans une dissonance funèbre. Cette dernière se lamentait que tout ceci était sa faute et que si elle s’était retenue de me révéler les faits, personne n’aurait eu à vivre ce cauchemar. Je martelai trois violents coups à la porte en leur exigeant de se taire. Mon geste fit bien vite son effet, car elles se calmèrent toute en avalant péniblement leurs larmes.

Des bruits de pas montaient les escaliers, tandis que d’autres personnes chuchotaient et descendaient en courant. Je reconnus la voix de madame Black, sa fille, et de monsieur Costello, le dresseur de chevaux. Ce dernier voulut savoir les raisons de tout ce chahut. Andrew lui avait répondu que j’avais perdu la tête et que je retenais mademoiselle Collins prisonnière. Costello décida à son tour d’intervenir. « Monsieur Driscoll, ouvrez cette porte ! Ne vous laissez pas guider par votre colère, ça n’en vaut pas la peine… »

Je restai debout à l’écouter me parler, tandis que Sarah s’impatientait en marchant nerveusement dans la pièce. Je lui ordonnai d’un geste de la main de se rasseoir. Contrairement à ce dont je m’attendais, elle s’exécuta sans rien dire.

Tous ces braves gens n’avaient vu dans mes actes qu’une tentative de meurtre. Je ne pouvais pas leur reprocher l’instinct de vouloir la protéger. Je devais à tout prix les rassurer.

« Écoutez-moi, m’écriai-je à voix haute, je sais que mes agissements vous inquiètent. Croyez-moi, je ne lui veux aucun mal. Je dois seulement lui parler... en privé. Si vous décidez de nous laisser tranquilles, elle sortira plus vite que prévu.

— Très bien, monsieur Driscoll si vous vous engagez à rester correct, nous partons, sur-le-champ. Sinon, reprit-il d’un ton ferme, vous aurez affaire à moi. »

La menace bien fondée du dresseur de chevaux ne pouvait qu’augmenter mon estime pour lui. Il n’était jamais rentré jusqu’ici, et le fait qu’il n’avait pas hésité à le faire prouvait ses bonnes attentions. Dès que je promis ce que tout le monde attendait, ils quittèrent, à tour de rôle, les lieux.

Mon otage qui était resté assis jusqu’à présent sans rien dire, se mit à paniquer, dès qu’elle me vit retirer la veste, puis le gilet. Elle baissa subitement les yeux, précisément au moment, où je déboutonnais mon chemisier et d’une voix effrayée, elle s’écria : « Que faites-vous ?

— Rassurez-vous, ce n’est pas ce que vous croyez ! Je veux seulement changer cette chemise, un peu étroite… elle m’étouffe. »

Elle secoua la tête, consternée en marmonnant des mots inaudibles.

De plus en plus mal à l’aise, Sarah demeurait les bras croisés à fixer le sol pour éviter de me regarder torse nu, alors que je m’étais déjà rhabillé. Après avoir rafraîchi mon visage, je pris une serviette et j’allai m’asseoir en face d’elle, sur le rebord du lit. Nous restâmes silencieux pendant quelques minutes, mais comme elle ne parlait pas, je fis le premier pas : « Vous devriez passer plus souvent ici. On s’amuse bien mieux quand vous êtes dans les parages !

— Croyez-vous que ça m'enchante de me faire trainer de force dans votre chambre ? répliqua-t-elle, décontenancée.

— Vous ne vous êtes pas drôlement débattue pour une personne qui n’avait pas envie de venir, je dirais même que ça vous plaît. »

Elle releva précipitamment la tête et me défia du regard. Puis, en s’aidant d’un sourire narquois, elle rajouta : « Il aurait peut-être fallu que je vous griffe, que je vous morde pour que vous finissiez par comprendre que je n’étais pas d’accord !

— Dans un autre contexte, votre côté tigresse m’aurait bien plu, déclarai-je dans le but de la provoquer, dites-moi, plutôt, pourquoi vous ne jouez pas franc jeu, en me racontant comment vous viviez ce changement d'époque.

— Vous êtes une personne qui ne tient pas ses promesses. Pourquoi devrais-je me confier à vous ?

— Encore une fois, vous me jugez sans me connaître. Mon intention est d'aider votre soi-disant père ; mais aussi à découvrir la vérité.

— Ce que vous faites là n’est que du chantage. Vous ne signerez que si je décide de me rallier à vous.

— Appelez-le comme vous voulez. Moi, je dirais plutôt que c’est une négociation.

— Nous n’avons vraiment pas les mêmes perspectives, monsieur. Cela ne m’étonne pas que la communication entre nous soit si mauvaise. Si ce qui est pour moi un chantage n’est d’autre pour vous qu’une simple négociation, nous devrions d’abord redéfinir les concepts avant de poursuivre cette discussion. »

Puis, sans attendre ma réponse, elle se leva d’un seul coup, se dirigea vers la porte de la chambre et tira violemment sur la poignée.

« Elle est fermée à clef, lui criais-je, ce n’est pas la peine d’essayer… Revenez vous asseoir ! »

Sans m’écouter, elle continuait à s’acharner sur la serrure en me hurlant de la laisser sortir. Puisqu’elle anéantissait le calme qui s’était difficilement installé, je n’avais d’autre choix que de me lever pour tenter de la raisonner. Comme elle n’obéissait pas, je l’agrippai par ses bras en l’obligeant ainsi à me regarder.

« Vous ne partirez nulle part sans mon accord ! tempêtai-je en pleine figure, je sais déjà qui vous êtes. J’ai vu la lingerie que vous fabriquez. Il n’y a pas de doute, vous êtes elle, Sarah Shaheen… vous ne sortirez pas tant que vous ne l’aurez pas reconnue ! Et s’il le faut, je vous jure que je vous ligoterais à cette maudite chaise jusqu’à votre aveu !

— Cherchez-vous toujours à obtenir les choses par force ? murmura-t-elle, dans un regard désespéré. Monsieur, vous venez de me démontrer que vous n’êtes que violence… Vous me tirez dessus. Vous fouillez dans mon intimité. Vous me faites venir ici, pas pour les raisons que je croyais et vous me séquestrez dans votre chambre en me menaçant de m’attacher à un siège ! Pourquoi, monsieur ? Ne suis-je pas humaine comme vous ? Ai-je un cœur de pierre pour ne pas ressentir tout le mal que vous me faites. ? Vous êtes en train de m’humilier, de piétiner ma fierté, casser en mille morceaux mon honneur tout ça parce que je suis une citoyenne de seconde zone ! Vous dites que vous savez déjà qui je suis, et que vous avez des preuves de mon identité alors, pourquoi cherchez-vous tant mon aveu ? Ne pouvez-vous pas vous contenter de ce que vous avez ? »

Elle s’aida de ses mains empoignées pour s’essuyer nerveusement le visage et reprit « Quand on veut quelque chose, monsieur, on l’obtient avec respect sinon, ça ne sert à rien ! Maintenant, lâchez-moi… Je ne vous appartiens pas ! Laissez-moi le choix de faire comme il me semble. Si un jour je décide de m’exprimer à ce sujet, soyez-en sûr que je reviendrais vers vous, mais, avant tout, vous devez me laisser partir. »

Comment avais-je pu la menacer de l’attacher à une chaise ?

Loin dans mes pensées, je cherchai désespérément une raison pour justifier de mes actes. Bien avant que je devienne policier, j’avais travaillé quelques années dans les services généraux de sécurité, le Shin Bet. C’était une pratique courante que nous avions d’immobiliser les prisonniers palestiniens sur un siège et cela parfois, dans une posture humiliante. Bien que la torture corporelle ne fût pas permise, le harcèlement moral était pratiqué sans aucun état d’âme. Après avoir eu une journée chargée d’intimidation de détenue, je rentrais chez moi comme si de rien n’était. Et pour soulager ma conscience, puisque mon altruisme l’exigeait, je m’appuyais sur le fait que je n’étais pas le seul à agir ainsi. Et que ma priorité était avant tout : de sauver des vies. Quelques-uns parmi nous n’adhéraient pas à ce genre de torture. Ils n’avaient pas non plus la force nécessaire pour remettre en cause tout un système ou le nettoyage ethnique n’était pas qu’une option. Ces gens-là n’avaient d’autre choix que de démissionner. Et c’était ce que j’avais fini par accomplir. À force de pratiquer des choses contre mes principes, je perdais peu à peu le repère avec lequel je distinguais le bien du mal. Et ce fut uniquement par état de survie moral que j’abandonnai sans difficulté mon travail.

Vouloir attacher Sarah à une chaise était un désir plus fort que moi. Non pas que je l’avais tellement exercé qu’il vint comme un réflexe dans mon esprit. Mais c’était plutôt, une façon de la garder près de moi. La providence ne l’avait-elle pas choisie pour vivre à mes côté cette aventure ?

Indigné par ma propre conduite, je la lâchai aussitôt qu’elle termina sa plaidoirie. Je lui remis la clef entre les mains et sans rien dire, je revins m’asseoir.

« Une dernière chose, m’exclamais-je avant qu’elle dépasse le seuil de la porte, l’une des raisons qui m’ont poussé à tant vouloir vous approcher, moi, le policier de Jérusalem, c’était l’envie de faire la paix avec vous. En devenant, dans ce monde, votre ami.

— Et vous n’avez trouvé que cette façon pour le montrer ? souffla-t-elle, en laissant tomber lourdement ses bras.

Je restai à la regarder sans savoir quoi répondre comme un enfant perdu dans les réprimandes de ses parents. Elle finit par sortir sans rien rajouter.

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