le discours d'un père

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Aussitôt après le départ de Cole, mon père rentrait de sa promenade matinale. Avant même de déposer son chapeau à l’entrée, il m’ordonna de le suivre, sans plus attendre, dans son bureau. Le ton qui l’avait employé ne me laissait guère le choix que d’exécuter sa demande. Il avait évité ma rencontre jusqu’à ce jour. Et son attitude abrupte, ne m’avait pas non plus incité à faire le premier pas. Une fois arrivé, Il m’indiqua de sa main le siège pour m’asseoir. Pendant ce temps, il prit soins de préparer du tabac qu’il saisit dans un boitier en ivoire et l’engouffra délicatement dans sa pipe. Il tira sur celle-ci une grosse bouffée. Puis, me demanda, sans aucun préambule, pourquoi j'avais tiré sur Élisabeth Collins.

J'ai dû me justifier pour la troisième fois : « C'était un accident... » Cette fois-ci mon récit était plus claire, plus fluide comme un vrai discours qu'on aurait pris soin de préparer.

J'avais eu l'impression que ce jour-là, j’assistais à mon procès. Le juge, le jury ainsi que le public ne s’étaient pas présentés au même moment. À chaque fois que l'un d'entre eux entrait, je devais recommencer la plaidoirie. Avec mon soi-disant père, j'étais face au plus coriace d'entre eux, le plus difficile à qui faire avaler la pilule : Monsieur le juge. Je me croyais dans un procès, si bien que, quand j’eus fini mon long récit, je fus étonné de ne voir personne m’applaudir. Mon père, m’observait sans rien dire et son regard, pesait lourd. C'était celui d'un homme désespéré par les tromperies de son fils. Il ne croyait pas un mot de ce que j’avançais. Sa posture, sa façon qu'il avait de m’épier me traitait implicitement de menteur.

Après un long silence, il finit par me dire : « Mon enfant, je n'ai jamais chassé avec un fusil ni même possédé une arme à feu, croyant que c'était la pire chose que l’humain ait inventé ! Mais, à vrai dire, ce que nous ressentons en leurs possessions est plus terrible. Nous croyons que c'est par utilité que nous nous les procurons. Et que sans ses armes, nous ne pouvons ni chasser, ni se protéger. Or, ce n’est pas vrai ! Le sentiment qui nous fait jubiler en les possédant, c'est celui du pouvoir ! La supériorité que nous ressentons sur l'autre… l’envie de l’avoir comme un esclave... le choix de le laisser en vie ou de l’abattre. Peut-être, nous le considérons insignifiant et que c'est presque un honneur de le tuer avec notre arme à feu. Ou bien au contraire, nous l'aimons tellement qu'on préfère lui ôter la vie que, de le voir partir avec un autre. Nous justifions de cette folie en la faisant passer pour un crime passionnel… pour une obéissance du devoir. Après tous, les états, eux même, envoient des gens s’entre-tuer sur le front pour l'amour de la nation. Mais quand on fait le choix de tirer, nous devons accepter le fait que rien ne deviendra comme avant... Une partie de notre humanité s’en va pour toujours... Un point de non-retour. Et là, mon enfant... Nous ne pouvons plus échapper à notre conscience ! »

Il me donnait l’impression d’avoir tout compris, comme s’il parlait de moi et de Kerwan au même temps. Détenait-il, par-là, les clefs de ma sortie ?

– Pour quelle raison je me trouve ici ? me pressais-je de lui demander.

– Vous osez me poser une telle question ?

– Je voulais dire pour quelle raison, je me trouve loin de mon époque ? Loin de ma vie, loin de mon vrai moi ?

Il me regarda d’un air étonné en tirant sans cesse sur sa pipe. En voyant qu’il ne détenait aucune réponse, je rajoutai : « Vous semblez savoir ce qui m'arrive, peut-être, avez-vous une solution pour moi ?

– La seule solution que j'ai à vous proposer c'est de ne plus vous laissez emporter par votre colère ! »

« Etais-je vraiment victime de mon tempérament ? pensai-je en posant ma tête entre les deux mains, avais-je tiré par sentiment de supériorité ? À Jérusalem, elle ne semblait pas reconnaitre ma suprématie, était-ce vraiment la raison qui m’avait poussé à la blesser ? »

Je pris conscience que je n'avais pas seulement une rage contre Sarah mais aussi, contre l’abandon de ma mère et la trahison de Mira ! Elles étaient toutes coupables de mon mal-être. Mais à vrai dire, elles m’étaient bien supérieures. Elles n'avaient pas besoin de reconnaissance contrairement à moi. Et je n’ai trouvé que l’abus de pouvoir pour rassasier mon sentiment d’infériorité, dont j’étais victime.

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