L'appât

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Le jeune militaire me ramène dans ma chambre.

— Quelle heure est-il ? le questionné-je.

Le claquement de la porte et le bruit d’un verrou qu’on ferme me répondent. Je n’ai pas croisé de fenêtres pour voir la couleur du ciel et ainsi me donner un ordre d’idée. J’estime qu’on est en fin de soirée alors je trouve dans un placard ce qui se rapproche d’un pyjama, l’enfile et essaie de dormir. J’ai du mal, les derniers événements tournent en boucle dans ma tête et malgré ma fatigue, je peine à fermer l’œil. Je me lève et tourne en rond dans mon petit espace, je vais même vérifier que la porte n’est pas ouverte. Ce que j’imagine être des heures passe à une lenteur désespérante et je finis par sombrer dans un sommeil agité.

Je suis brusquement tirée du lit lorsqu’on me secoue par l’épaule sans douceur.

— Je reviens vous chercher dans cinq minutes, me dit une voix rude.

Je me frotte les yeux. Il n’a pas intérêt à m’avoir réveillée pour me laisse poireauter toute la journée. Je m’habille rapidement, glisse une main dans mes cheveux pour discipliner les mèches qui se sont échappées de ma tresse et me passe de l’eau sur le visage. Quelques instants plus tard, je toque à ma porte pour signaler que je suis prête. C’est le jeune militaire qui m’ouvre et m’escorte jusqu’à la salle à manger où m’attend un petit déjeuner.

— Tu as un prénom ? Parce que dans ma tête, je t’appelle « le militaire » ou « le jeune militaire » alors c’est pas terrible…

Je jurerai qu’il a esquissé un début de sourire mais son visage retrouve un air sérieux si vite que j’ai peut-être tout imaginé.

Après cela, il m’emmène dans le jardin.

— Tu restes à portée de vue, m’ordonne-t-il en jouant avec son arme avec un regard éloquent dans ma direction.

Regarder le ciel et admirer les fleurs ne m’occupe pas l’esprit bien longtemps et je recommence à tourner en rond, en plein air cette fois-ci. J’ai peur de ces prochains jours. Officiellement, demain je serai morte, loin de ma famille, sans adieux, seule. Pourtant à l’heure qu’il est, dans ce jardin, je ne reste pas longtemps sans compagnie. Le Président arrive et me demande de l’accompagner faire un tour. Je jette un regard inquiet vers mon gardien.

— Ne t’en fais pas, il ne sera pas loin. Remarque, ils sont plutôt inutiles, tu ne trouves pas ? Tu es inoffensive.

— Qu’est-ce qui vous fait dire ça ? rétorqué-je, piquée au vif.

— Tu n’as pas la personnalité d’une rebelle, tu respires la retenue et tu le sais, Alysée. Quoi que tu es plus insistante que j’aurais cru.

Nous marchons quelques instants en silence, longeant des haies d’arbustes bien taillées et des parterres joliment fleuris.

— Assieds-toi, tu veux ? me propose le Président en me désignant un banc en pierre du menton.

Je m’exécute tandis qu’il prend place non loin de moi.

— Je pense qu’est arrivé le moment de t’éclairer un peu…

Mon cœur s’accélère. Je redoute ce qui va suivre autant que j’ai envie de le savoir.

— As-tu réfléchis au proverbe que je t’ai donné hier ?

— Un peu, mais je ne comprends pas pourquoi vous me considérez comme une ennemie.

— Elle est là, ta méprise. Je ne te considère pas comme une ennemie, Alysée, je te l’ai dit à l’instant, déclare-t-il calmement comme si nous parlions de la météo. Et faute de garder mes ennemis près de moi, je garde ceux qui leur sont chers. Toi, par exemple.

— Que voulez-vous dire ?

— Je veux dire que si tu as toujours été loyale à la nation, ce n’est pas le cas de ceux que tu côtoies.

Je n’en reviens pas. Je ne veux pas le croire. Ce n’est pas possible.

— De qui parlez-vous ? demandé-je d’une voix tendue.

— De ta sœur Selena.

— Non… soufflé-je abasourdie. Pas elle !

— Malheureusement si.

— Vous mentez ! m’écrié-je, bouleversée. Ma sœur n’a rien fait de tel !

— Je ne veux pas te laisser croire des mensonges. C’est une rebelle et tu me sers d’appât. Elle voudra venir te libérer.

— Elle ne peut pas le faire seule et elle ne sait pas où je suis.

— Non, en effet. Elle est à la tête d’un groupe de réfractaires. Tu es sa sœur, victime d’une injustice et d’une humiliation énormes. Elle va les convaincre de te récupérer. C’est irréfléchi et stupide, mais quand on touche à nos proches, nous perdons toute capacité de raisonnement, vois-tu. Elle panique et précipitera les choses. C’est ainsi qu’elle commettra des erreurs et qu’elle embrassera le piège à bras ouverts.

— Quel piège ? Ne faites pas ça !

— Je ne t’en dirai pas plus, il serait bête que tu parviennes à lui communiquer une quelconque information, n’est-ce pas ? Mais tu comprends maintenant pourquoi il est impératif que tu restes ici.

— Je ne peux pas, monsieur, ne faites pas ça, pas à ma sœur !

Je me retiens de pleurer. Quand est-ce que je me réveillerai de ce cauchemar ?

— Écoute, il y a de cela quelques heures, tu voulais servir ton pays du plus profond de ton cœur. Aujourd’hui je te donne l’occasion de le faire de la manière la plus utile qui soit. Réfléchis-y.

Il se lève et s’éloigne. Je ressens un profond élan de colère à son égard, lui qui me laisse au milieu d’une discussion, qui dit les choses à moitié et qui répond à mes questions par des questions, qui s’éloigne à la moindre difficulté et qui ment. Lui qui veut s’en prendre à ma sœur, qui me tient captive en me donnant l’impression que j’ai le choix. Je dois impérativement trouver un moyen de parler à Selena. Le Président ne doit pas faire une autre victime innocente.

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