21- Les secrets de la légende (1/2)

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Je regarde Saul sans le voir, assommé, collé à mon tabouret. Les éléments de cette histoire s’entrechoquent dans mon esprit telles ces petites pièces rondes de métal avec lesquelles je jouais enfant. Je les regardais, étudiais les chiffres à demi effacés et les dessins : des visages de profil, des couronnes de feuilles, des étoiles. J’écoutais le bruit qu’elle faisaient en dansant dans mes mains. Je les trouvais jolies, intéressantes, mais je n’avais aucune idée de leur utilisation. Comme cette histoire qui parle de moi.

Saul me sourit .

  • Toi ! T’as besoin d’un autre verre, on dirait !

J’entends les autres clients se récrier qu’eux aussi en boiraient volontiers un autre et Saul de leur rétorquer que s’ils le paient, il les servira avec plaisir. Mon bock à nouveau plein devant moi, je m’en saisis et laisse la fraîcheur pétillante de la boisson envahir mon palais. Les yeux clos, je soupire et je me laisse aspirer par le courant créé par la légende de Saul.

J’ai fui mon clan. J’étais brisé par la mort atroce des miens, rongé par la culpabilité. C’était ma faute !

Un clan voisin était venu planter sa lance de Duel au centre de notre camp. Ses représentants avaient annoncé l'enjeu : un grand puits, notre plus grand puits ! et un grand bâtiment que nous occupions. Celui-ci était très prisé car ses fondations étaient solides et il possédait une immense pièce souterraine qui gardait sa fraîcheur même quand l’air à l’extérieur vous brulait les poumons. Je les avais gagnés pour mon Clan. J’étais l’un de ses guerriers, le meilleur en vérité, suffisamment redouté pour que les autres clans réfléchissent à deux fois avant de nous provoquer.

Les enjeux étaient importants hélas je n’étais pas d’attaque pour un combat : une entorse au poignet récoltée lors d’un jeu de cascades consistant à sauter de toits en toits à toute vitesse. Un jeu enfantin et stupide que j’adorais.

Nous relevâmes le défi sans rien négocier : ni le délai, ni les enjeux. Léo, guerrier du Clan comme moi, fut désigné pour nous représenter. Nos trop nombreuses victoires nous avaient endormis, tous ! Nous vivions sereinement l'approche du Duel.

Quand nous arrivâmes à la lisière sud de la cité, sur l’espace de terre battue choisi par nos adversaires, ils étaient déjà là.

Dès l’instant où je posai les yeux sur leur guerrier, je sus que quelque chose clochait. Son aspect était étrange, sa peau pâle, d’un blanc presque maladif. Il arrivait parfois que naissent des individus plus blancs que les autres. Peu nombreux, on les remarquait et on les reconnaissait. Or, celui-ci, j’étais tout à fait certain de ne l'avoir jamais croisé. Son attitude était singulière. Molle, avachie, les genoux légèrement fléchis, le dos courbé et les bras pendant dans le vide. Seule sa tête se dressait, donnant à voir deux yeux noirs au regard absent et une mâchoire proéminente. Quelque chose dans les proportions de son corps m’interpellait, sans pouvoir préciser quoi.

Il ressemblait à tout sauf à un combattant. Pourtant, il avait été choisi et cela créait chez moi un sentiment de profond malaise.

J’étais si inquiet qu’avant que Léo ne s’avance dans le cercle, je le retins par le bras et lui murmurai que je ne le sentais pas, que je ne voulais pas qu’il y aille. On pouvait encore essayer de discuter avant que l'affrontement ne débute. Sa mère, qui se tenait à ses côtés, prit mes paroles pour du mépris et me rétorqua que je n’étais pas le seul guerrier efficace du clan. Elle m’intima de cesser ou de déguerpir. Je suppliai mon ami d’être sur ses gardes tout en cherchant Ash du regard. Lui pourrait dire, j’en étais certain, si cet homme représentait une menace. Lui, on l’écouterait. Mon ami hocha gravement la tête et me lança un dernier regard brave et souriant.

Alors qu’il se dirigeait vers le centre, l’un des deux hommes encadrant l’adversaire de mon ami lui essuya vigoureusement le visage. Quand il eut fini, le combattant écarquilla des yeux qui brillèrent de folie. J’entendis Ash, qui m’avait enfin rejoint, murmurer :

  • Non, c’est impossible !

À l’unisson, tous s’écartèrent et la cloche annonçant le début du combat tinta. Il était trop tard pour reculer.

  • Arrêtez ! Arrêtez ! leur cria mon grand-père.

Son injonction se perdit dans les clameurs lancées par les deux camps.

En face, l’ennemi spectral de Léo s’était redressé. Il avait écarté les bras et des doigts aux ongles acérés et beaucoup trop brillants pour n’être que de la kératine se déployèrent au bout de ses mains filiformes. Il poussa un cri grinçant, dévoilant des dents aiguisées et argentées. J’étais horrifié. Ash cria encore de stopper ce Duel. En vain.

Le fou furieux fonça droit vers Léo tel un oiseau de proie. Arrivé à quelques mètres de lui, il bondit prodigieusement, un bras s’armant manifestement dans le but d’éventrer mon ami. Celui-ci l’avait compris et l’esquiva de justesse. Son adversaire repartit aussitôt à l’assaut. Ses grands bras griffus fendaient l’air telles des faux, à une vitesse folle.

Nous commencions à nous agiter. Nous étions en train de réaliser l’inconcevable folie de ceux qui nous avaient défiés.

  • C’est un zombie ! asséna Ash, d'une voix blanche.

Depuis toujours, ces créatures arrivaient du Sud. Elles avaient des formes humanoïdes et maîtrisaient rarement le langage, jamais assez en tout cas pour nous expliquer d’où elles venaient. Nous savions une seule chose : c’étaient des tueurs. Rien ne les arrêtait, à part la mort. Avec ce que j’ai découvert dans les Bulles, j’imagine que ce sont des humains génétiquement modifiés, peut-être des expériences qui ont mal tourné et dont nous récoltons les déchets abandonnés sans vergogne au-dehors.

Ce clan, au mépris de tout bon sens, avait capturé celui-là. Nous apprendrions plus tard qu'il s'était piégé tout seul, passant au travers d'un sol trop fragile, et avait atterri dans une cave. Malgré ses capacités physiques impressionnantes, il n'avait pas réussi à en sortir. Avec cette trouvaille, le clan écrasé et décimé par la soif avait mis au point un plan désespéré : ils l'avaient gardé en vie et étudié. Ils avaient découverts qu'il était carnivore et excité par les odeurs humaines et plus encore par le sang. Pour pouvoir l'approcher, ils l'avaient privé de son odorat en lui enduisant les narines d'une pâte à base de plantes.

La dernière phase consistait à le lâcher lors d'un Duel en faisant fi des conséquences aussi désastreuses qu'inévitables d'un tel acte.

Pendant que cette terrible réalité s’abattait sur nous, mon meilleur ami esquivait, feintait, sautait mais que pouvait son agilité et sa maîtrise du combat face à un adversaire infatigable, face à une arme à visage humain. Nous nous étions mis à invectiver l’autre Clan, les sommant d’arrêter cette mascarade, quand une entaille rouge apparut sur l’épaule de Léo. Selon les termes de notre accord, nous avions perdu et surtout le combat devait s’arrêter. Naïvement, j’étais soulagé que mon ami ait réussi à échapper à l’étreinte mortelle de ce monstre.

Nous hurlâmes aux hommes nous faisant face de rappeler leur monstre. Dans le brouhaha des invectives que s’envoyaient les deux clans, certains essayèrent.

  • Irsk, allez, viens ! Irsk, viens ! On va te donner à manger ! Viande ! miam, bonne viande pour Irsk, hélaient-ils, son prénom crissant sous leurs lèvres.

Celui-ci, sourd à leurs appels, toucha à nouveau Léo, au ventre cette fois. Tandis que le zombie poussait un glapissement de joie, mon ami me lança un regard désespéré. Pourquoi je ne me suis pas précipité à son secours à ce moment-là ? Les choix que j’ai fait me hantent encore aujourd’hui.

Au lieu de cela, j’interpellai nos adversaires, les sommant d’aller le chercher de force. Soudain, je vis la terreur se peindre sur leurs visages. J’entendis mon ami hurler de douleur. Irsk venait de lui lacérer la jambe. Le flot de sang ne laissait aucun doute sur la gravité de sa blessure. Ses yeux plantés dans les miens, Léo s’écroula. Alors qu’il était à plat ventre, à peine conscient, Irsk leva la tête vers le ciel et poussa un cri glaçant et démoniaque avant de se jeter sur mon ami.  Il le retourna et planta ses dents monstrueuses dans son ventre. J’étais pétrifié, nous l’étions tous, incapables de quitter des yeux ce spectacle abominable.

Kaly, fonçant sur cette créature en hurlant, me sortit de ma léthargie. Elle lui sauta sur le dos et agrippa ses cheveux pour essayer de le faire lâcher. Il se releva pour lui entailler les côtes d’un geste furieux. Elle tomba sur le dos et il tourna vers elle son visage ruisselant du sang de Léo. Ses intentions étaient claires. Cette fois, je réagis : je lançai mon couteau qui arrêta net la course de son bras prêt à s’abattre sur ma sœur. Cela donna le temps à Kaly de prendre la fuite. Mais Irsk n’en avait pas fini avec elle : il arracha ma lame et se lança à sa poursuite.

Il me tournait le dos, je fonçai.

Il m’entendit arriver et jeta un coup d’œil derrière lui. Lancé à pleine vitesse, je ne pouvais que poursuivre cette attaque suicidaire. Je sautai vers lui pour le surplomber. Comme je l’imaginais, il ne put résister à l’attrait d’une proie se jetant dans sa gueule. Il m’ouvrit ses bras rouges de sang comme pour m’étreindre. Heureusement, l’impact réussit à le faire basculer en arrière. Ses bras puissants se refermèrent sur moi, pressant ma cage thoracique à la faire craquer et m’entaillant le dos. Au cœur du combat, je ne sentais plus rien, même pas la douleur et moi aussi, j’avais gardé les bras libres. Je les écartai un millième de seconde, juste assez pour faire semblant d'offrir ma gorge à sa mâchoire, puis les ramenai en croix devant mon visage pour éviter son baiser de la mort. Je le laissai planter ses dents dans le gauche, recouvert de cataplasme et bandé. Il me l’aurait certainement sectionné s’il n’avait pas relâché sa prise, visiblement écœuré par le goût des plantes. Ignorant la morsure, avec mon bras droit, je lui plantai mon couteau dans la jugulaire, aussi profondément que possible et fouillai cet espace ouvert pour y provoquer un maximum de dégâts.

Son étreinte se desserra enfin et je restai à califourchon sur son torse, laissant son sang m’éclabousser, pour m’assurer qu’il ne resterait pas la moindre étincelle de vie dans cette horreur.

Alors seulement, je me relevai. Je me forçai à marcher pour aller affronter la vision du cadavre mutilé de mon ami. Je m’agenouillai devant lui, sourd et aveugle au reste du monde. Je le regardais, je l’écoutais. Je lui tenais la main et sur mes lèvres, cette supplique : « S’il te plaît ! Respire ! Je t’en supplie ! Ouvre les yeux ! Je vous en prie… vous les dieux, l’univers, la destinée… peu importe… ».

Je n’ai pas entendu les échanges entre les deux camps. Je n’ai pas vu le camp adverse se cacher. Je n’ai pas entendu les cris affolés des miens. Je n’ai pas perçu le sol vibrer sous les pas de Kaly et Ach quand ils se postèrent à mes côtés. Je n’ai pas senti les mains d’Ely, notre guérisseuse, tenter de colmater tant bien que mal les brèches de mon corps, en psalmodiant ses incantations mystérieuses.

Mon univers se réduisait au corps gisant de Léo et à mes prières.

Pourtant, ce que décida et qu’accomplit mon clan ce jour-là et les suivants mériterait d’entrer dans la légende, car de mémoire d’hommes esclaves, cela n’était jamais arrivé. Un seul clan risqua son existence même, pour tous les autres.

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