17- Le diner

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Nous venons de rentrer. Il me reste deux heures pour plancher sur l'épineux problème B15. Noway s'installe à sa place, désormais habituelle : sur le sofa, domopad et stylet en main. Je l'observe, quelques secondes, ses cheveux bruns toujours un peu ébouriffés dans lesquels il passe ses mains, son grain de peau mat habitué au soleil. Quand il lève les yeux vers moi, l'air interrogateur, je baisse vivement la tête, me cachant derrière mes cheveux que, par chance, je n'ai pas attaché. Que m’arrive-t-il ? Mieux vaut me concentrer sur mon travail.

Quand j'entends Noway s'étirer, j'ai compilé toutes les données en ma possession et posé des hypothèses, mais aucune ne me satisfait. Je grommèle en me levant.

  • Quelque chose ne va pas ? m’interpelle Noway.

Je montre mon écran et lève les bras en signe d'impuissance.

  • J'ai beau retourné les choses dans tous les sens, je n'avance pas !
  • Oh...
  • Et toi ? Qu’as-tu fait ? lui demandé-je alors qu’il s'apprête à éteindre le Pad.
  • Bof, me répond-il en me le tendant.

Il a dessiné. J’ai déjà vu beaucoup de ses œuvres. Chez Maya, il représentait le ciel ou plutôt des ciels ; j’avais admiré des nuages moutonneux, des ciels d’orage, des aubes et des crépuscules, couronnant toujours des déserts rocailleux et immenses.

Ce dessin est différent. On y découvre un endroit envahi de végétaux : grands aux troncs noueux presque torturés, embrassés et habillés de lianes feuillus, des fleurs de toutes les couleurs, des ombres évoquant de petits êtres poilus ou ailés…Mille détails plus curieux les uns que les autres !

Sur les branches, courent trois petites phrases.

Sous leurs vertes ramures

Fiers colosses enracinés

Eden sylvestre

Cela me ramène au mystère que cet homme représente. Je ne peux m'empêcher cette fois, de poser les questions qui me brûlent les lèvres :

  • Qui es-tu ? D'où viens-tu ?

Il fronce les sourcils et me lance un regard étrange.

  • Je te demande pardon, me répond-t-il.
  • Quoi ?
  • Pour mes accès de colère et mes paroles...brutales.

Je reste coite de stupéfaction.

  • Tu avais raison, continue-t-il. Je suis ici parce que j’ai fait certains choix. C’est injuste de te tenir pour responsable.

Il baisse la tête et soupire. Il ajoute, comme s’il ne parlait qu’à lui-même.

  • Je n’ai jamais été enfermé aussi longtemps, c’est difficile à supporter. Parfois, je perds le contrôle.
  • Ce n’est pas la réponse à ce que je t’ai demandé, répliqué-je abruptement.

J’aurais mieux fait de me taire. Sa mâchoire se crispe et ses yeux lançant des éclairs, se détachent de moi pour aller se perdre dans un coin de mur.

  • Je refuse d’y répondre, déclare-t-il sur un ton glacial.

Sans un mot ni un regard de plus, il quitte la pièce.

Je me cogne le front du plat de la main. Pourquoi ? Pourquoi faut-il que ça finisse toujours de la même façon ?

Voilà comment la paix si durement gagnée, vient une nouvelle fois de faire ses valises.

Heureusement il est déjà temps d'aller rejoindre Edan. Comme lors de la matinée, Noway est confié aux bons soins de Victo et je me retrouve en tête à tête avec le maitre des lieux.

  • Alors, avez-vous avancé dans vos recherches depuis notre dernière entrevue ?
  • Pas vraiment, soupiré-je. J’ai fait chou blanc ! Je n’arrive pas à mettre le doigt sur ce qui poussent les individus de Bulle 15 à avoir des comportements aussi déviants.
  • Tels que ?
  • Ils aiment se battre, voler, avoir des relations sexuelles violentes et répétées…
  • Des comportements provoquant des sensations fortes, en somme…
  • Oui.
  • Savez-vous que les sujets élevés ici ont un fonctionnement sensoriel particulier ?

Je lui indique que non, l’air intrigué.

  • Ils ne sont pas sensibles. Pour être plus exact, ils présentent une hyposensibilité globale aux stimuli. Par conséquent, ils ont besoin d’en recevoir plus pour atteindre un équilibre psycho-émotionnel et un sentiment de bien-être. Ils ont besoin de sensations d’intensité très forte pour éprouver du plaisir et ils ne les trouvent que dans le combat.

Cela m’éclaire sur les comportements de la population de B15 et les problèmes qui ne peuvent qu’en découler. Je fais le lien avec la visite des lieux le matin même et commence à envisager un début de solution.

  • Merci pour ces précisions. J’ai déjà un début de plan…
  • Ravi d’avoir pu vous être utile, me répond Edan.

Le silence s’installe pendant que nous commençons à manger.

  • Quelle a été l’issue du combat test ? ne puis-je m’empêcher de lui demander, avant de commencer le plat principal.
  • Les deux populations seront recyclées, m’annonce-t-il avec un regard un coin.

Je manque de m'étouffer à cette nouvelle. Un grand frisson parcourt tout mon corps.

Il se racle la gorge et dit doucement :

  • Vous semblez perturbée... c'est le sort de ces hommes qui vous bouleverse ?

Je me rends compte que j'ai cessé de respirer quelques secondes quand mon plexus s'ouvre brutalement pour laisser entrer l'air dans mes poumons. Cet homme semble lire en moi comme dans un livre ouvert. C'est très dérangeant. En même temps, peut-être pourra-t-il m'aider à y voir plus clair ?

  • Oui. Je ne parviens pas à me l’expliquer. En ce moment, j'ai l'impression de tout ressentir de manière décuplée et... incohérente. J'ai des réactions inconnues pour moi, qui...
  • ... ne vous ressemblent pas. Vous ne vous reconnaissez pas, n'est-ce pas ?

Je ne peux cacher ma stupeur devant une si juste analyse. J'en tremble presque.

Il pose sa main sur la mienne et continue :

  • Alka, c'est la version de vous sans Optimem. Tous ceux qui cessent d'avoir recours à ce système vivent ce genre de phénomènes. Croyez-moi, j'en ai moi-même fait l'expérience.
  • Ça vous a fait pareil ?

Edan se carre dans son siège et ferme les yeux comme pour aller à la recherche de vieux souvenirs enfouis... ou des mots appropriés peut-être. Je suis suspendue à ses lèvres.

  • C'est différent pour chacun d'entre nous, me répond-il enfin. Disons que oui, au début c'était parfois étrange et même douloureux. Je crois que cela m'a permis de découvrir des parts de moi-même qui m'étaient, jusque-là, inaccessibles.

Je le dévisage avec des yeux ronds. Je sais exactement qui je suis, même sans séance d’Optimem !

Il me regarde longuement sans mots dire. Soutenant son regard, je débite rapidement mon identité.

  • Alka Prime, 29 ans, bio-humano-ingénieure, créatrice de programmes humains Beta, stratège du DC
  • Peut-on résumer votre identité à cela ? me demande-t-il avec un sourire triste.
  • Non, bien sûr. Il y a aussi mes identités physique, cognitive et sociale. Voulez-vous que je les décline ?

Il secoue la tête et détourne son regard de moi.

  • L’identité est quelque chose de complexe et changeant que nous construisons et détruisons au fur et à mesure de nos expériences et de nos interactions avec le monde qui nous entoure, déclare-t-il avant de me questionner. Comment vous représentez-vous qui vous êtes, ma chère Alka ? Comment vous définiriez-vous, là  maintenant ? Votre conception du monde ? Vos goûts ? Ce que vous aimez faire ? entendre ? Sentir  ?... Tout cela a -t-il changé depuis votre dernier passage dans l’Optimem ?

Je baisse les yeux et ne réponds rien. Je l’ignore. Je suis dans l’incapacité de répondre à de telles questions.

  • Ce n’est pas grave si vous ne pouvez pas répondre toute de suite, me dit-il doucement. Prenez le temps d’y réfléchir… Encore une chose et je vous laisse tranquille avec ça. Vous savez que la diète d’Optimem provoque des risques de « fissurage » jusqu’à rendre définitivement fou. Cependant, c’est aussi une expérience très enrichissante qui peut changer fondamentalement les perspectives et l’existence de quelqu’un.

Il fait une pause pour me saisir le poignet.

  • Écoutez-moi bien, c’est important. Je sais que vous êtes bouleversée et perdue. C’est normal, tous ceux avant vous qui ont renoncé à l’Optimem sont passés par là.

Il me serre le poignet.

  • Ce n’est que le début, Alka… Il faut être très solide pour endurer cette transition. Alors, si c’est au-dessus de vos forces et que vous vous sentez glisser, demandez une séance d’urgence.

Je hoche vaguement la tête. Le sujet semble clos pour lui car il me lâche le poignet et reprend ses couverts.

  • Mangeons tant que c’est encore chaud, m’enjoint-il me sortant ainsi de mon état d’hébétude.

Edan passe le reste du repas à me conter toutes ses pérégrinations. il me montre ensuite, comme il l'a promis, les holos des endroits hors bulles qu'il a visités. Je suis ébahie par la diversité des paysages et ne peut m'empêcher de noter les similitudes flagrantes avec des dessins que je connais bien.

Épuisée et un peu noyée par ce flot d’éléments nouveaux, je réprime un bâillement,

  • Il est temps d’aller vous reposer, on dirait ? remarque Edan, avec un regard malicieux.
  • Oui, en effet.
  • Victo, hèle-t-il le doigts sur son intercom. Remonte avec Noway.

Après les avoir salués, nous quittons nos hôtes et rejoignons nos appartements dans un silence morose.

Malgré la fatigue, à peine arrivée, je me précipite sur mon unité centrale pour noter tout ce que m’a confié Edan à propos des combattants. Dans mon élan et comme à mon habitude, je note en vrac, toutes les pistes qui me viennent à l’esprit, des plus conventionnelles aux plus farfelues. Quand je m’inquiète de l’heure, il est déjà très tard.

Noway est allé se coucher. J’en suis soulagée. Son absence souligne combien la tension entre nous me pèse. Je suis seule pourtant j’adopte un air outré quand mon regard se pose sur la tablette qu’il a laissé allumer. S’il veut me parler, qu’il utilise des mots, cette espèce de... sauvage !

Je me dirige vers celle-ci en pestant à mi-voix contre ce mal-élevé qui a omis d’éteindre celle-ci. Que croit-il ? Que nous tirons l’énergie du néant... ou d’une source infinie ?

Évidemment, je jette un coup d'œil à l'onglet ouvert. Un autre dessin... Cela ressemble à un Ring, mais en pierres et en ruines, envahi de végétation. Je réussis à ne pas me perdre en conjectures sur le sens de ce dessin. Mon corps réclame du sommeil urgemment.

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