Les Pots Cassés

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Il faisait nuit. Comme à son habitude, la chercheuse travaillait encore, même si son esprit s’égarait de plus en plus souvent. Elle ne cessait de repenser à l’attitude de cet énergumène qu’elle n’avait d’autre choix que d’abriter sous son toit. À vrai dire, elle commençait à se demander s’il n’était pas plus agaçant que les Dieux.

Un sourire étira ses lèvres. Non, bien sûr que non. Il était mortel. Il ne l’empêcherait pas d’atteindre son but. Même s’il essayait…

- Madame Isladora ? Vous n’avez pas mangé avec nous, tout va bien ?

Elle se retourna vers Melinn qui se tenait prudemment dans l’encadrement de la porte, un bol de soupe dans les mains.

- J’étais absorbée dans mes recherches, dit-elle en secouant la tête. Je ne t’ai pas entendue appeler, désolée.

- Ce n’est rien. J’espère que je ne vous dérange pas, mais je crois que je vous dois des excuses.

- Quoi ? Non, je…

- Je suis désolée pour Alexandre. Il ne s’est jamais comporté correctement avec vous et je comprendrais tout à fait que vous lui en vouliez, mais je vous en prie, ne soyez pas trop dure avec lui. Il…

- Il… ? Il est jaloux du fait que son fils m’apprécie mais ne s’en occupe pas, c’est à toi qu’il laisse tout le boulot, tu fais à manger, tu nettoies, tu gardes son enfant et lui me tape sur le crâne comme si j’étais responsable de l’attitude d’Iule. Quelle excuse lui trouver ?

- Il est…

- Jaloux ? Agressif ? Désagréable ? Ingrat ?

- Fatigué. Je crois qu’il n’a plus confiance en personne.

- Il n’a aucune raison de me faire confiance et si ça peut le rassurer, je n’ai pas plus confiance en lui qu’en toi ou qu’en aucune autre personne dans ce monde. La seule personne en qui j’avais confiance…

- Les Dieux te l’ont prise, c’est ça ? murmura Melinn en la voyant serrer la mâchoire et détourner le regard. C’est pour ça que tu veux les détruire ?

- Quoi ? Non ! Je ne suis pas égocentrique à ce point-là, quand-même ! Je leur en veut toujours, mais s’ils s’étaient excusés, s’ils étaient descendus de leurs petits nuages dorés, peut-être que je leur aurait pardonné certains de leurs actes. Peut-être. Mais maintenant, c’est trop tard. Ça n’a rien à voir avec sa mort. Non, ça, c’est ma faute. Et celle de personne d’autre.

Elles se regardèrent longuement, en silence, secouèrent la tête ensemble, ce qui arracha un sourire timide à la fille de Méridien. Elle lui tendit son bol, que son interlocutrice avala d’un trait, manquant de s’étouffer avec un morceau de pomme de terre qui avait visiblement échappé à la personne en charge de préparer les repas. Mais ce n’était pas ce flotteur qui lui fit froncer les sourcils.

- Rassure-moi, cette soupe, c’est bien toi qui l’as préparée ?

- Non, Alexandre a insisté pour faire la cuisine et comme j’étais fatiguée…

- Est-ce que tu te sens bien ?

Melinn ferma les yeux et, comme elle tardait à les rouvrir, Isladora se leva brusquement, prête à la récupérer si elle s’effondrait. Et puis elle pensa à Iule.

- Est-ce qu’il en a mangé aussi ?

- Qui ? Alexandre ? Non, il n’avait pas faim. La contrariété, sûrement. Iule a mangé sa part, du coup.

- Il est au courant ?

- Hmm… Je ne pense pas, pourquoi ?

- Parce qu’à tous les coups, il va essayer de se venger.

- Vous pensez qu’il a mis du poison dans la soupe ?

- Ce n’est pas impossible.

- Et vous l’avez bue ?

- Toi aussi. Iule aussi.

- Ah. Qu’est-ce qu’on peut faire ?

- Donne-moi deux minutes.

Isladora fouilla dans ses étagères et récupéra un minerai brut, gros comme son poing, dont les longs doigts translucides semblaient absorber la lumière et ne rien refléter d’autre que la lueur des flammes et les vagues couleurs à moitié effacée des couvertures poussiéreuses.

- Mets une goutte de soupe là-dessus.

Melinn s’avança, prit la coupelle où subsistaient quelques reliques de la soupe et s’avança vers le cristal.

- Ça ne va pas exploser, hein ?

- Je ne vois pas pourquoi ça exploserait… Quoique… Recule un peu, peut-être, on ne sait jamais…

La goutte tomba, les deux femmes eurent un mouvement inquiet, la scientifique prête à réagir lorsqu’elle sentit la pierre qu’elle tenait dans les mains se réchauffer. Au fur et à mesure que la chaleur augmentait, elle sentait naître en elle une inquiétude terrible. Est-ce qu’il fallait qu’elle agisse vite ? Est-ce qu’il y avait un vrai danger ? Est-ce que son pressentiment allait être vérifié ?

La pierre tourna au vert. Pas un vert émeraude, même pas le même vert que la soupe, non, un vert sale, maronnasse, peu appétissant.

Pas de bonne nouvelle, donc.

Une nouvelle vérification s’imposait. Fouillant dans le col de sa chemise, elle attrapa sa chaîne, en révéla le pendentif et le plaça au-dessus du bol. Le métal s’assombrit, perdit toute brillance.

- Euh… Qu’est-ce que ça veut dire ? Est-ce que vous pouvez m’expliquer ?

L’autre attrapa une fiole à sa portée et la lui tendit.

- D’abord, bois ça. Tu te sens mieux ?

- Euh… Non, pas vraiment. J’ai plutôt envie de vomir, là.

Isladora pesta, secouant la tête. La jeune femme pâlit, les mains serrées contre les bords du tabouret sur lequel elle était assise au point que les jointures de ses doigts blanchirent. Elle fit mine de se lever, vacilla, se rassit, attendant le verdict de la spécialiste, qui regardait fixement le vide, les mains serrées, posées contre sa bouche. Tout son corps semblait tendu, rigide. Au premier bruit, il ne faisait aucun doute qu’elle bondirait sur quelqu’un pour l’étrangler.

Et puis son corps se détendit et elle asséna un coup de poing qui fit trembler la table et sursauter Melinn.

- Tss, siffla-t-elle, renfrognée. Raté.

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