La cathédrale de mer

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 Je franchissais pourtant le pas lors d’un été pour une exposition d’une poignée d’artistes en herbe, dans la nef d’une magnifique chapelle. Je ne me trouvais pas à la hauteur de ce que je voyais chez mes « collègues » de travail. Leur technique me semblait plus aboutie, les dégradés de couleurs offraient une réelle originalité. Et le pire étant pour moi de subir le regard de visiteurs m’interrogeant sur mes inspirations ou m’abreuvant de compliments que je ne me jugeais pas digne de recevoir. Je me faisais l’effet d’une faussaire qui tenterait d’escroquer de pauvres gens en leur présentant de risibles imitations. C’est à la fin de l’exposition, venue récupérer mes toiles, que j’ai constaté l'absence de l'une d'entre elles. Un mois d’exposition pour vendre un tableau, un après-midi où je n’occupais pas mon siège dans la chapelle puisque je ne l’avais pas vendu personnellement, ce n’était pas un grand succès ! Celui qui m’avait acheté un tableau était-il un plaisantin parmi les membres de ma famille ?

 Quelques semaines plus tard, concentrée dans mon atelier, étalant un joli rouge carmin sur ma planchette, un appel sur mon téléphone m’a fait quitter instantanément ma réalité de provinciale. Le numéro qui s’affichait sur l’écran, totalement inconnu, était celui d’un certain Marc Landemain de Fontainebleau. Il avait une voix charmante, je dirais même chantante ! Il m’a immédiatement évoqué l’émotion qui était la sienne et le plaisir qu’un de mes tableaux lui procurait. « Je tenais à vous remercier de vive voix ». En écoutant la description qu’il m’en faisait, je reconnus sans peine trois personnages devant une cathédrale maritime plantée sur une baie pouvant faire penser à la baie du Mont Saint Michel. J’étais flattée et imaginais que cet homme habitait dans une grande demeure, possédait un jardin immense, une situation financière confortable et une épouse qui occupait la majeure partie de son temps à organiser des cocktails et des dîners fastueux.

 La vérité était sans doute à mille lieues de cela. Le vrai Monsieur Landemain logeait probablement dans un appartement à la périphérie de Fontainebleau, à l’opposé du château de la ville, avait accroché ma toile au-dessus de son téléviseur et les effluves de la cuisine trop grasse de sa femme, ouvrière dans une usine de son état, étaleraient rapidement une couche poisseuse sur l’huile de ma cathédrale maritime. Mais après tout, pensais-je sur le moment, si quelqu’un trouvait plaisir à pouvoir regarder une de mes toiles chez lui, c’était son regard qui importait sur tout le reste.

 Un samedi sans soleil, tandis que je massacrais une toile déjà peinte en la recouvrant du blanc d’un tube Sennelier avec l’intention de recommencer à zéro, mon mobile a vibré. Mon frère devait m’appeler, je me suis précipitée pour lui répondre. Je suis restée un moment devant ce numéro inconnu. Ces temps derniers, comme une maladie saisonnière qui tient absolument à vous contaminer, les appels publicitaires me tombaient dessus tous les jours. J’avais fini par prendre l’habitude de ne plus répondre lorsque l’appelant n’était pas enregistré dans mes contacts. Poussée par l’agacement, je répondis à l’appel, décidée à malmener l’importun.

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