Célia

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— Tu es encore là ? Combien de temps est-ce que tu m'as attendue ?

Je n'ai pas compté. Je sais simplement que le temps est passé vite, très vite. Il passe toujours ainsi lorsque je l'attends.

— Ce n'était pas si long. Viens, je te raccompagne.

Elle se place sous mon grand parapluie, sans dire un mot. C'est normal. Elle a utilisé tous ses mots lors du débat. Je suis là pour être avec elle lorsqu'elle n'a plus de mots, plus même la force de les penser. Mon domaine, c'est le corps, le sien, la parole. Je l'enlace de mon bras libre et je dépose un baiser sur le sommet de son crâne, bien plus bas que le mien. Il faut qu'elle se torde le cou pour me regarder dans les yeux — alors elle ne le fait jamais.

— Lucas ?

— Oui ?

— Je peux savoir pourquoi tu as quitté Serena ? C'était dans Closer.

Elle ne lit pas Closer, bien sûr. Elle a tout ce monde-là en horreur. Un collègue a dû la prévenir, entre deux railleries.

— Je ne l'aime plus, c'est tout.

— Parce que tu es amoureux de moi ?

Sa voix est douce, et je me laisse envelopper par ses intonations comme dans du miel. Quand je la regardais sur mon téléphone, quelques minutes plus tôt, sa voix était cassée par les cris. Son opposant, un homme deux fois plus large qu'elle et avec vingt ans de plus, avait battu en retraite longtemps avant.

— Oui. Je suis amoureux de toi.

Elle sourit. Je voudrais pouvoir mettre ce sourire dans une boîte et le ressortir dans les moments difficiles.

— Est-ce que tu peux m'expliquer pourquoi ?

— Non. Ça ne s'explique pas, ces choses-là.

— Tout s'explique. Si tu n'arrives pas à mettre des mots sur une chose, réfléchis-y bien et reviens me voir. Essaie encore et encore, quitte à ne pas réussir tout de suite. Quitte à ce que ce soit laid ou obscur ou plein de banalités. Tu es assez intelligent pour y arriver.

— Je t'ai écrit un poème.

— Oui, et il était magnifique. Il m'a convaincue que tu étais assez bien pour moi.

Elle rit, et je me tourne vers elle pour l'embrasser, mais elle a déjà détourné la tête pour regarder un panneau publicitaire Dolce and Gabanna. Je vois ses yeux parcourir les miens, s'arrêter sur ma bouche, ignorer ma personne réelle au profit de cette image.

Je veux être une image, ou bien être une idée,
Car elle n'aimera jamais rien que cela. Tu le penses vraiment, Lucas ? Que je n'aime que les images et les idées ? Que je suis incapable d'aimer une personne ?

Tout en disant cela, elle s'approche du panneau et le caresse, songeuse.

— Tu es plus beau en vrai, sans les retouches. Et j'aime t'entendre parler. Ta voix est aussi jolie que toi.

Un homme s'approche et nous jette un regard en biais. Je sais ce qu'il doit se dire. Célia Stone et Lucas Afidacci. Qu'est-ce qu'ils foutent ensemble, ces deux-là ? Quoique, il n'a sans doute reconnu que l'un d'entre nous. Rares sont ceux qui parviennent à nous nommer tous les deux. Il faut une certaine... Flexibilité, une certaine diversité d'intérêts.

— Dis-moi, Lucas, est-ce que ça t'amuserait que ta petite amie reçoive des menaces de morts ? Est-ce que tu trouverais ça exotique de sortir avec une femme qui a dix ans de plus que toi et qui passe son temps à écrire des horreurs ? Quelqu'un qui n'a aucune attention à te consacrer ?

— Tu me consacres de l'attention en ce moment.

— Oui, et je suis lessivée. J'ai laissé toute mon énergie dans ce débat. Mais bon. Il fallait bien que je remette ce type à sa place.

— J'ai trouvé qu'il avait raison.

— Évidemment. Tu es jeune. Tu comprendras tout ça plus tard.

Célia, je t'en prie, ne me prends pas pour un idiot. Tu sais que j'ai horreur de ça. Des mois à te prouver que les mannequins ne sont pas tous des imbéciles, et tu n'as toujours pas retenu la leçon. Ou alors, tu fais juste ça pour me blesser. Pour me convaincre de partir.

Et pourtant, il faut que je sois un peu idiot. Les gens intelligents te rappellent trop le travail. Tu ne peux être toi-même avec moi que si je te fais oublier qui tu es. Ce que tu es.

— Je sais que tu m'aimes aussi.

— Pourquoi ? Serais-tu une image, Lucas ? En tout cas, tu n'es pas une idée, c'est sûr.

Elle s'allume une cigarette. J'admire sa volonté assumée de mourir jeune, son dédain pour son apparence physique. Sa peau a connu de meilleurs jours, mais elle rayonne de la lumière noire qui s'échappe de ceux qu'il ne faut pas approcher.

— J'imagine que tu comptes dormir chez moi ?

Nous prenons la direction de son appartement, un deux-pièces dans le premier arrondissement. Elle me tient le bras, maintenant, songeuse. Ou épuisée.

— Tu te souviens la première fois que tu es venu m'attendre à la sortie d'un débat ? J'ai cru que tu étais un fan. Je n'avais jamais eu d'admirateur secret.

— Pas secret.

— Oui, enfin, tu ne t'en vantes pas vraiment non plus.

— Si l'on sortait ensemble, je voudrais que ce soit officiel.

— Ne fais pas cette erreur, Lucas. Tu te fermerais trop de portes.

— Et si je voulais changer de métier ?

— Pour faire quoi ? Écrivain ? Tu as le talent pour. Et les contacts, je suppose. Tu pourrais parler de l'envers du monde de la mode.

— Comme ça, nous serions chacun détesté dans notre milieu respectif.

Cette fois, elle me regarde avant de sourire.

— Tu commences à comprendre.

— J'ai toujours su que tu étais détestée.

— Et tu t'es dit que tu recevais trop d'amour ? Qu'il fallait changer ça ? Que c'était trop simple d'être un beau garçon célèbre ?

— Je ne crois pas que ta réputation suffise à ce que les gens me détestent.

— Alors tu connais mal les gens. Ils chercheront toujours des raisons de faire tomber quelqu'un de son piédestal.

Célia met la clé dans la serrure et peine à déverrouiller la porte. Elle est vraiment épuisée. Au moment où j'avance la main pour l'aider, la porte s'ouvre.

Elle s'asseoit sur le lit et commence à se déshabiller sans dire un mot. Parfois, il vaut mieux ne pas parler.

Nous faisons l'amour, en tout cas je l'espère — peut-être ne faisons-nous que baiser, mais alors c'est une baise tendre, intime, profondément émouvante, qui laisse mon corps léger et mon cœur lourd.

Célia allume une autre cigarette. Je me demande si elle a vu ça dans un film. C'est un cliché, et je me repais de cette image, la femme que j'aime fumant à côté de moi, nue dans son lit.

— Je viens d'utiliser le peu d'énergie qui me restait.

— Tu n'as pas besoin de plus.

Je la couvre de baisers du front jusqu'au bas des seins, et elle finit par se mettre à rire, d'un rire qui n'a presque rien de cynique. Je la sens fondre dans mes bras, je sens la raideur de son corps toujours meurtri par le stress se déliter un peu.

— Mon dieu, Lucas, je devrais sortir avec toi. Tu es adorable.

— Je t'écrirais des poèmes tous les jours.

— Des poèmes qui s'émerveillent de la façon dont je hurle sur de vieux philosophes gauchistes ?

— Si tu veux.

Elle rit à nouveau, et cette fois elle m'enlace et se serre contre mon torse. Elle ferme les yeux. Nos deux cœurs battent à l'unisson.

— Sors avec moi, Célia.

— Tu es un imbécile, Lucas.

— Alors c'est non ?

— Alors c'est oui.

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