16. Elle va bientôt pouvoir parler

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Jules attend Fanny au Verre Volé ce soir-là. Assis seul à sa table, il patiente en observant les autres clients du resto. Clientèle branchée et jeune. Une platine diffuse de la musique à un volume élevé. Un son électro pop et enjoué. On commande du vin, on se sourit. Ambiance festive. Les serveurs courent partout.

Le lieu est exigu et les tables serrées les unes contre les autres. Les convives aussi, presqu’assis les uns sur les autres. Pas facile de faire parler Fanny si tous leurs voisins entendent ce qu’elle dit…

Quand elle entre dans la salle, son regard se fixa aussitôt sur sa silhouette moulée dans une robe rouge écarlate. Un silence se fait. Tous les regards, masculins et féminins, convergent vers elle. Elle est provocante. Robe fourreau rouge moulante. Décolleté pigeonnant. Yeux maquillés comme une biche. Lèvres rouges. Mais son regard noir décourage les impétrants par son hostilité teintée de mépris. L’instant d’après le brouhaha repart de plus belle.

  •  Je ne t’invite pas pour raison professionnelle, Fanny.
  •  Ha non ?
  •  Je t’invite pour mieux te connaitre, comme nous sommes devenus plus… intimes.
  •  Ah oui, je suis désolée si je t’ai brusqué la dernière fois, j’agis de manière un peu cavalière souvent, j’ai plutôt l’habitude de m’occuper de chevaux et j’ai un peu perdu l’usage avec les hommes…
  •  J’ai cru remarquer oui.
  •  Que veux-tu savoir sur moi ?
  •  Tu aimes lire ?
  •  Un peu, plutôt des histoires d’aventure, genre Moby Dick, ou alors la Croisée des Mondes.
  •  Je pourrais te conseiller de lire Jim Harrison, écrivain américain, à la fois brusque et sensible, tu connais ?
  •  De nom.
  •  Un livre très beau comme Dalva, ou alors ses nouvelles Légendes d'automne. Ou bien un autre américain qui te devrait te plaire, 1000 femmes blanches, à la fois aventure et histoire, ça décape, de Jim Fergus.

Ils échangent gentiment sur leurs goûts littéraires, et embrayent sur la musique. Le serveur leur apporte un vin de Savoie « ça boit libre » de Damian Bastian.

  •  C’est un copain savoisien qui m’en a parlé il parait que c’est bon, mais je suis pas un spécialiste. Je me rappelle juste une phrase de Harrison qui disait qu’il ne pouvait pas boire du rouge, sans penser aux cuisses des femmes.
  •  Pfff quel mytho. L’alcool, ça rend surtout les mecs très cons.
  •  Pourquoi tu dis ça?
  •  Pas trop envie d’en parler là… mais bon je suppose que tu as constitué un dossier…
  •  En quelque sorte, mais je préfèrerai que ce soit toi qui m’expliques.

Alors elle lui raconte ses années d’étudiante, comment elle s’est retrouvée partie loin de ses parents et comment elle en a profité. Sa mère meurt alors qu’elle est encore au collège. Son père rencontre une nouvelle femme, un peu plus jeune, à son boulot, classique. Bac avec mention, elle a eu des super notes. En prépa Véto, ça va encore, mais quand son père meurt d’un cancer, elle commence à décrocher. Elle aurait pu rentrer à Maisons Alforts mais elle se loupe et entre l’école de Nantes. Elle a 18 ans, elle découvre la vie et se met à faire la fête, comme tout le monde. A Picoler plus que de raison. A coucher avec des mecs en fin de soirée, plus par envie de consommer que par goût du mec. « J’aimais les one shot, j’étais comme un mec, dans la consommation, sans calcul, mais sans sentiments. » Pour le plaisir. En parallèle, elle faisait du cheval, en compétition, elle était assez bonne aussi. Elle a même gagné un trophée une fois, un concours régional. Quand ils ont voulu fêter cela au club house de l’école véto quelques jours plus tard, bien sûr qu’elle en était. Ils ont bu et dansé jusque tard dans la nuit. A la fin, elle était une des dernières filles. Un des mecs du bureau des élèves, le président en fait, celui qu’elle trouvait le plus sympa, Christian, un mec châtain de bonne famille avec un visage d’ange, a commencé à la chauffer contre le bar, mais elle n’avait pas envie. Elle le trouvait sympa mais voulait rentrer, elle avait la gerbe. Le mec a insisté lourdement, alors elle l’a envoyé chier en le repoussant violemment. C’est là qu’il a fait appel à ses deux potes. Ils l’ont attrapé et sont partis dans la petite cuisine derrière le bar, en fermant la porte. Les deux acolytes l’ont fait basculer brutalement sur la table, sur le dos, et lui ont maintenu les bras. Celui qu’elle avait éconduit, s’est approché avec un petit sourire mauvais, lui a retiré son pantalon : tu aimes les chevaux, Fanny, je vais te montrer ce que c’est qu’un étalon. Il l’a violée ainsi, avec les deux autres qui se marraient en matant. Quand il a fini, elle pensait que ça allait être au tour des autres, mais elle s’est débattue à ce moment, avec l’énergie du désespoir. Alors Christian, a empêché les autres de continuer, pris de remords ou autre chose. Ils sont sortis. Elle s’est rhabillée, plus humiliée que blessée physiquement. Elle est repassée derrière le bar récupérer son trophée d’équitation et s’est dirigée vers la sortie. Quand Christian l’a rejoint, dehors, il lui a expliqué qu’il était désolé, en fait il était tellement fou d’elle, mais n’avait jamais osé l’aborder. Tout en l’écoutant, ils se sont approchés de l’étang derrière. Il parlait sans arrêt, sans arrêt. A son oreille, répétant qu’il était désolé, qu’elle ne devait pas porter plainte, que c’était un jeu. Il lui parlait de plus en plus près et murmurait de plus en plus. Elle le laissait faire. Elle se laissa même embrasser.

Elle recula sa tête en arrière pour reprendre sa respiration et le fixa. Il paraissait étonné qu’elle soit si consentante. Elle se laissa faire, et quand il fut bien détendu, elle lui donna un grand coup de genoux entre les jambes. Elle sentit bien sa rotule s’écraser contre ses couilles. Il se cassa en deux de douleur. Il gémissait. Elle prit de l’élan et lui balança un grand coup de son trophée en plein tête. C’était un cheval moulé en plastique et plaqué en or, monté sur un socle en marbre. Immonde mais assez lourd.

Sa tête fit un bon en arrière et il recula en perdant l’équilibre, avant de s’étaler dans l’eau de l’étang, bras en croix. Elle fit aussitôt demi-tour et rentra chez elle. Le gars n’est pas mort, mais il a porté plainte. Elle aussi. Equilibre de la dissuasion, chacun retira sa plainte… L’école ferma le club-house pendant un mois. Fanny fut virée pour une semaine. Pas Christian.

Il y eut une enquête interne, mais elle ne dit rien du viol, elle ne pouvait pas. Pas même à son frère. Voila, toi qui aimes les histoires, ça t’a plu ?

Jules reste bouche bée. Il pose sa main sur son bras, mais elle se dégage.

  •  Je ne supporte pas qu’un homme me touche désormais.
  •  Tu préfères les femmes ?
  •  Non plus, et je sais que certaines peuvent être comme les hommes. Je préfère les animaux. Les chevaux par exemple. Ils vivent paisiblement et s’ils veulent du sexe, ça se fait normalement sans violence sans contrainte mais sans faux semblants non plus.
  •  Ça me fait penser à une histoire que m’a raconté un copain : une femme se fait violer par deux hommes, sur le parking d’une boite. Quand ils se rhabillent, elle ravale ses larmes et leur dit qu’elle a tellement aimé cela, qu’elle les invite à continuer chez elle. Dans son appart, elle leur sert à boire. Ce qu’il ne savait pas c’est qu’elle était étudiante en véto, et dans leur verre elle leur a mis un somnifère de cheval, la…
  •  La kétamine.
  •  Ouais voilà. Quand ils se sont endormis, elle a mis en pratique ses études et les a castrés proprement. Tous les deux. Je ne sais pas si c’est vrai et s’il y a eu un procès…
  •  C’est une légende urbaine.[1]
  •  Ah bon ? je croyais que c’était toi, moi.
  •  Tu cherches à me provoquer hein !?
  •  Non je prêche le faux pour savoir le vrai.
  •  Tu crois que je vais te raconter ma vie parce qu’on a baisé une fois ensemble ?
  •  Oui tu m’as dit que tu me trouvais différent des autres, et puis tu as commencé à me raconter…
  •  Ce que tu savais déjà.
  •  Pas ta version.
  •  Que veux-tu savoir.
  •  Est-ce que tu as essayé de tuer ta belle-mère ?
  •  Non, je hais la violence je t’ai dit. Je n’ai pas tué mon violeur non plus, je l’ai frappé dans un moment de stupeur, de vengeance.
  •  A la tête. Le même mode opératoire que pour Van Loewen…Tu as toujours ton trophée d’équitation ?
  •  Haha, tu veux faire une analyse ADN comme dans les films !? Cette soirée tourne vinaigre…
  •  Je sais que tu étais ici le soir du meurtre… Un des serveurs ici peut le confirme et j’ai un enregistrement vidéo de toi depuis le magasin d’en face…

Leur discussion devient hostile et leur ton s’élève, pourtant personne ne le remarque dans la salle.

  •  Et j’ai une mauvaise nouvelle pour toi : Van Loewen est en train de sortir du coma, elle va bientôt pouvoir parler…

[1] « Femmes en colère » de Mathieu Menegaux raconte le procès de Mathilde Collignon, gynécologue violée par deux hommes, et accusée de s’être vengée d’eux de manière barbare.

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