5. Baptisé dans les eaux du Jourdain !

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Jules grimpe la rue de Belleville, il ahane, il en a marre. Il se fait doubler par deux scooters tonitruants, il tousse. Il se fait doubler par une fille en vélo électrique qui le toise en souriant. Mais elle me nargue !... C'en est trop, Dawes Galaxy ou pas, il pose le pied à terre et pousse son deux-roues anglais, tant pis pour le style, au diable son orgueil de cycliste ! Il est au niveau de la rue Sorbier et regarde le mur en face de lui : les bonshommes de la grande fresque de Mesnager le narguent. C'est trop raide à partir d’ici. D'ailleurs, il n'en peut plus de cette montée, des rues parisiennes, des vélocyclistes avec assistance électrique, des passants, du SPASM, du CAT, de la COTOREP, du COGHIT, de LEGALL et DULUC Détective, des ténors du barreau, de qui est cocu ou ne l'est pas, des morts et des assassins !! Il a soif et il va boire l'apéro avec son cousin Gauthier. Seulement, putain, pourquoi lui avoir donné rendez-vous tout en haut de Belleville !?

 -  Parce que c'est Divin ici, lui répond Gauthier en lui montrant le nom du bar à vin, avec son sourire désarmant comme toujours, c'est dans le Jourdain que Jésus se fit baptiser, et toi c'est à Jourdain que tu vas avoir ton baptême du bon vin naturel !

Jules reprend son souffle et répond :

 -  Pas tout à fait, l'autre fois j'ai bu un Cheverny chez l'ayatollah du vin naturel

 -  Ah, ah, un ayatollah, dit une voix dans son dos, alors si c'est un Ayatollah, ce n'était pas au Divin.

Jules se retourne et se retrouve face à un type à la tête ronde et rasée, avec un sourire ironique : vous voulez vraiment boire un bon vin ?

Reda, le patron du Divin leur apporte une bouteille de blanc qu'ils dégustent sur le trottoir, un tonneau posé là leur sert de table. Ils commandent des huîtres.

Jules s'en fout, il a soif, il a faim, il a envie d'ivresse après tout ça. Un blanc au bord du trottoir, sur le tonneau posé là. Les passants tournent autour d'eux, les voitures circulent. Dans ce joyeux brouhaha il peut se perdre pour mieux se retrouver.

Une jeune femme arrive en disant avec un accent italien qu'elle vient acheter du vin chez son épicier arabe préféré. « Tu sais bien qu'il n'y a plus d'épiciers arabes, ils sont tous devenus chinois ! » Lui répond quelqu'un d'autre.

 -  Ouais, ben ici, c'est différent, c'est un épicier arabe d'un nouveau genre ! C'est mon épicier arabe !

Et elle adresse un sourire rempli de concupiscence à Reda qui le lui rend. Sa tête apparait entre les saucisses et des dattes fraiches qui pendent. Dans son étal, des charcuteries italiennes, françaises et espagnoles se partagent la place, avec des huiles d'olive et des poulpes, des œufs frais, des huitres etc...

 -  Ah ça me va droit au but, ma chérie, répond-il à la fille italienne, en mettant la main sur son cœur.

La fille demande un verre pour gouter et elle s’installe à leur tonneau, enfin leur… c’est le seul tonneau et ils le partagent avec tous les soiffards du quartier.

 -  Vous buvez quoi ?

 -  Du chenin méchant, dit Gauthier, de Nicolas Reau, vous connaissez ?

 -  Oh je peux gouter ?

 -  Bien sûr, répond Gauthier au grand sourire de la fille.

 -  Je m’appelle Anna.

 -  Je suis Gauthier, tu connais bien Reda ?

 -  Haha, si tu veux savoir si je couche avec lui, c’est oui, mais on peut quand même trinquer ensemble.

Encore une Italienne se dit Jules, décidément, je n’y échapperais pas… Ils boivent un verre, puis deux, puis trois. Leur bouteille est presque finie.

Arrive un dénommé Giovanni, un italien, encore, décidément. Il embrasse le patron, puis sa copine et nous salue. Il a aussi commandé une bouteille de vin : « un Morgon de chez Foillard, j’adore, vous connaissez ? »

 -  Ben non.

Alors on goûte, Reda, le patron, se joint à nous entre deux clients à servir.

 -  J’ai une petite faim, je dis discrétos à Gauthier.

Reda m’a entendu, il m’attrape par le bras et me fait choisir de la charcuterie. On recommande du vin.

 -  Je commence à être bourré, dit Jules.

 -  Mais ici on boit naturel, dit Reda, ça veut dire moins de soufre dans la vinification, et qui dit moins de soufre, dit moins de souffrance le lendemain ! haha.

D’autres gens passent qui connaissent soit Reda soit Giovanni soit Anna. Et on fume des clopes.

Arrive alors cette rouquine toute souriante qui veut acheter un blanc avant que ça ferme : sa rousseur enflammée embrase les yeux de Gauthier qui la dévore du regard. Il l’interpelle : viens gouter cette bouteille, si tu veux un avant-gout ! Pas intimidée du tout, elle les rejoint avec ses taches de rousseur solaire : « Julie, enchantée ! »

 -  Haha, Julie, c’est marrant, lui c’est Jules, fanfaronne Gauthier, c’est mon cousin, et moi je suis Gauthier !

 -  C’est marrant, vous avez des noms de vieux !

Tout le monde s’esclaffe et Gauthier lui sert un verre. Elle trinque avec nous et Gauthier l’invite à se servir une tranche de jambon.

Reda commence à ranger sa boutique et Jules demande à Gauthier où est-ce qu’on peut bien continuer cette soirée. Giovanni nous dit alors tout bas : « je viens d’avoir un appel de mon livreur, il peut passer ce soir, vous aimez la C ? »

 -  Putain, parles moins fort, crie Reda, les oreilles ont des murs ici !

 -  Oho, amico mio, c’est le cheval qui se moque de la charrue, l’autre jour t’étais moins discreto dans ce resto !...

 -  Ouais mais là c’est mon taf, ici, et c’est quoi cette expression-là ! le cheval qui se moque de la charrue…

 -  Je suis comme toi, moi, je suis pas d’ici, alors je déforme les expressions si je veux. Allez, venez tous chez moi, on va faire la fête. Achetez quelques quilles, j’aurai de quoi vous repoudrer …

 -  Il a un peu une grande gueule le gars, mais il est marrant me dit Gauthier.

 -  Mais j’ai jamais gouté ça moi.

 -  Alors c’est le moment d’essayer, tu te coucheras moins con ce soir.

Alors ils embarquent tous sur le bateau ivre de Giovanni : Reda, Anna, Gauthier, Julie, et Jules, plus un autre couple qui s’est joint à eux. Jules fait rouler son vélo dans les rues de Belleville.

Il le pousse une quinzaine de minutes, le temps de se rafraichir, et arrivés dans l’appart, Giovanni sort des verres. Ça ouvre des bouteilles, ça se sert, ça allume des clopes et ça se remet en mode apéro comme auparavant sur le bord d’un tonneau.

Ça sonne souvent, de nouveaux invités arrivent qui remplissent le salon cuisine bar. Après quelques nouvelles libations, leur gaieté devient encore plus bruyante.

Soudain Giovianni s’exclame plus fort en ouvrant la porte sur un nouvel arrivant : "Aaah te voilà enfin !" Il serre dans ses bras un grand brun au visage méphistophélique.

Gauthier donne un coup de coude à Jules : c’est son livreur.

 -  Ouais j’avais compris.

Gauthier lâche un billet à Giovanni pour sa contribution et entraine Jules à la salle de bains. Il prépare 2 rails sur la tablette du lavabo, lui montre et l’invite à faire de même.

De retour dans le salon, jules se sent plus lucide qu’avant, plus fort sans doute aussi. Il bouscule une petite métisse.

 -  Oh sorry, je suis Jules Meunier prince de Tudor, et toi ?

 -  Pfff, c’est bon Meunier Tudor, Eu su a princesa de Clèves, enchantée !

Wow, il tombe sous le charme de son accent brésilien. S’ensuit une discussion enflammée à propos des mérites comparée de la monarchie et de la démocratie. Il apprend qu’elle est à Paris car elle est interprète. Tu es douée en langues donc ? Haha, ne sois pas désobligeant, mon Prince, je suis douée en tout. Très tactile, la princesse pose à tout instant sa main sur celle de Jules, la retire, la repose, rigole, rapproche son visage de lui, lui marche sur le pied, tangue et rigole à nouveau.

A un certain moment, Jules embrasse ses lèvres qui passent si proches des siennes… Elle le laisse faire puis recule son visage, bouche ouverte, yeux grands ouverts… Sa main se pose sur son torse finalement et elle le repousse : « desculpe, je suis pas seule ce soir… » Et elle incline la tête en direction d’un gars en conversation animée avec Giovanni.

 -  Dommage, sourit Jules

 -  Mas outra hora… y c’est quoi ton 06 ?

 -  Je te le donne si tu me dis ton prénom Princesse.

 -  Meu nome é Félicita, me Principe.

Elle le regarde avec son expression mi amusée mi gourmande, pendant qu’il lui donne son numéro, qu’elle enregistre sur son tel puis s’éloigne de lui. Elle forme un baiser sur ses lèvres et s’en va.

Jules mate son petit cul s’éloigner en se balançant au rythme de la musique et soupire. Passés quelques instants d’abandon, il cherche Gauthier du regard dans la petite foule présente…

Le retrouve finalement à la salle de bains en grande discussion avec Julie, qui le taquine tout sourire : "tu reviens bredouille Jules ?" il élude en inclinant la tête et demande un trait à Gauthier, qui l’embarque dans une discussion sur la vie et l’amour.

Ils retournent dans la salle où tout le monde s’est mis à danser. Gauthier entraine Julie dans une polka rock sur de la musique électro. Et Jules se lance aussi dans la mêlée. Il se déhanche doucement puis, les neurones infusés par la drogue, saute en l’air, tourne et retourne. Bientôt ses pieds ne touchent plus terre, il lévite au-dessus du sol, il se sent si bien, si léger et si puissant à la fois. Il décolle, il est oiseau danseur. Il vole, aperçoit Félicita. Il tournoie, oiseau de proie. Capte ses yeux, oiseau danseur. Il parade, oiseau trémousseur. Elle rit aux éclats. Tourne autour d’elle, derviche tourneur. Manège à deux, les autres tout autour d’eux tournent pareillement. Dansent, sautent, volent. Retombent, rebondissent, décollent. Il n’y a plus de nuit, tout est musique et danse. En transe, Jules, autour de Félicita, autour de lui-même, Félicita autour de lui, les autres autour, tous démembrés dans la démesure et la grâce. S’en foutent de tout. Sauf de la musique. Son rythme. Sa pulsation. Qui les révolutionne. Les fait tourner. Littéralement.

Lorsque Jules reprend pied, en nage, sa brésilienne a disparu, il va au comptoir de la cuisine. Se sert un verre. Vodka tonic, un gars tout sourire y jette des citrons verts coupés. Une fille frappe surexcitée un torchon sur la planche, et lui verse de la glace pilée. Jules trinque, boit cul sec et en redemande. Les autres aussi.

Jules désaltéré, sourit comme un bienheureux aux rires du mec qui se marre devant les pitreries de la fille surexcitée. Jules se marre. Putain. Heureux.

Sent une main l’effleurer derrière. Son derrière en fait. Putain, il se retourne, tout sourire. Félicita le frôle, lui fait un geste de la main. Un au revoir. Elle incline la tête, désolée. Il se mord la lèvre. Elle rejoint son mec vers la porte et sort. Putain fait chier.

Jules reboit un shot. On le bouscule, c’est Giovanni. Putain fais pas la gueule ! dit-il, quand tu perds une fille, c’est le début d’une nouvelle reconquête, la reconquistada ! Je vais t’expliquer comment le monde est fait, pourquoi ils ont séparé les pays et les peuples : pour que les gens viennent et se rencontrent…

Ils refont le monde. Ils boivent tout ce qui passe sur le comptoir. Ça dure. Le temps qu’il faut pour défaire le monde, et le refaire à nouveau.

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