2. Tu as remarqué que Legall parle avec des italiques?

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Alors Jules Édouard lui montre la photo de Fanny Picart, la belle-fille de la victime : « Et celle-ci, ça vous dit quelque chose ? »

Là, le faux ayatollah hoche la tête en amateur :

 –  Jolie femme... même si ce n'est pas mon genre bien sûr, je préfère les filles plus... féminines, enfin pas aussi maigres si vous voyez ce que je veux dire bien sûr… avec plus de formes… Il fait un geste avec les mains devant son buste. Mais son regard, peut-être que...

 –  Ne vous laissez pas abuser par un sourire sur une photo, il n'est pas adressé à vous...

 –  Bon, je sais qui pourrait vous le confirmer. Thomas, c'est mon associé, il est plus jeune et c'est un vrai séducteur, lui, pas comme moi haha ha. Si elle était ici le soir où la femme a été agressée, c'est sûr que lui l'aura repéré ! Il l'aura peut-être même remmené chez lui...

 –  Et il où ce Thomas ?

 –  Il bosse pas aujourd'hui, repassez demain.

 –  Merci, alors, à demain !

 –  Non, quand il bosse, je me repose, je ne serais donc pas là demain, au revoir Monsieur le Détective privé !

Ça le faisait marrer, le barbu, il devait penser au Faucon Maltais avec Humphrey Bogart... Mais Jules ne se sentait aucune ressemblance avec les yeux tombants sur le côté de Bogart, et la fille sur la photo n'avait pas le même genre que Lauren Bacall... En tout cas, il avait sans doute raison l’avocat, Maître Raymond, les gens se confient plus facilement à un détective privé qu'à un flic, parce que ça les fait marrer, ça les excite. Précisément à cause de ces films, ou des fantasmes qu'ils animent en chacun d’eux. Ça leur fait un truc à raconter en soirée...

C'est Maitre Raymond qui était venu voir Legall en lui disant que son amie avait été agressée, qu’elle avait faillir mourir noyée et que la police ne faisait rien ! Elle était tombée dans les escaliers sur le quai le 26 octobre, et on ne l'avait retrouvé que le lendemain ! Et encore, par hasard.

Tous ces flics sont des minables, je sais de quoi je parle, et je dis pas ça pour toi… Legall était un ancien flic qui avait bifurqué. Raymond avait besoin de quelqu'un de fiable. Il avait souvent fait affaire avec Legall, pour tous genres de dossiers, surtout quand c’était un peu borderline pour un avocat.

Legall avait dit qu'il avait là un petit gars réglo, il n’était pas là depuis longtemps mais il savait bien gratter. « Il a du potentiel, et c'est pour ça que je l'ai pris, je ne me suis pas souvent trompé en 20 ans de carrière, la preuve, on a toujours pignon sur rue ! »

Maitre Raymond avait reniflé, en guise d'approbation. Je ne veux pas un flicaillon, c'est sûr, s'il sait gratter, alors je vous fais confiance, depuis le temps qu'on bosse ensemble. Clin d'œil, lourd de sous-entendus, sur des affaires passées, sans doute.

C'est Amandine, la geek récemment embauchée à l'agence qui avait rapporté ça à Jules Edouard. Elle avait complété son curriculum vitae : Maître Raymond est avocat au barreau de Paris depuis 30 ans, et c'est un ténor du barreau, c'est à dire, selon elle, un mec qui ne sait pas chanter, mais qui sait tout sur tout le monde et comment faire danser tout cela selon son rythme à lui.

 -  T'as piraté le bureau de Legall ou quoi ? avait demandé Jules

 -  Pas la peine, le ténor, je l'entendais souffler dans le bureau de Legall, alors que j'étais complètement à l'opposé ! A un moment il a même crié « putain, Hugo, ce que je l'aime, Françoise ! » J'ai cru qu'il allait se mettre à pleurer mais non... « bref, c’était un peu plus que son ami, si tu vois ce que je veux dire »

Amandine esquissa une sorte de sourire et fit « Lol » en encadrant son visage avec ses mains en forme de L. Puis se remit sur son écran. Myope, elle porte de grandes lunettes sur un visage rond et toujours souriant. Elle est ronde de partout, gourmande comme elle est, mais toujours apprêtée de manière très féminine, tailleur ou robe élégante de working girl, et des chaussures à talons en toutes circonstances, qu’il pleuve ou qu’il vente. Seule concession à son chic glamour, un vieux gilet accroché au dossier de son fauteuil de bureau qu’elle passe sur ses épaules quand elle a froid. Quand elle attache ses cheveux en queue de cheval, comme aujourd’hui, Jules lui trouve une petite ressemblance avec Mademoiselle Jeanne, l’amoureuse de Gaston Lagaffe. En plus ronde. Et en black aussi.

« Je sais que tu m’observes », a dit Amandine lorsqu’elle saisit le regard de Jules, « mais moi aussi je te vois : tu es un jeune homme un peu perdu Jules Meunier, tu as 25 ans, mais tu es toujours aussi innocent de la vie, tu es un puriste d’une certaine manière, mais tu vas devoir changer. Et comme tu es un charmeur, et que tu tombes amoureux facilement, tu vas encore souffrir de nombreuses fois. Tu n’es pas un Appolon, tu es un mec normal avec ta petite mèche de cheveux châtain brun ? Tu fais quoi dans les 1m75, dans la moyenne quoi, mince mais pas trop musclé, moi j’aime les gars plus costauds. Mais tu es malin aussi, ce qui est utile dans notre boulot. Je sais que tu plais aux filles, sauf à moi, et ce qu’elles aiment en toi par-dessus tout, je vais te le dire : ton côté rêveur. Tu es lunaire. Un peu comme Gaston Lagaffe, mais en moins gaffeur, hihihi.

Et moi, comme je suis un diagnostiquée Asperger léger, je suis cash, je dis toujours ce que je pense, enfin presque. »

Jules l’avait regardé, interloqué, puis avait hoché la tête : « Ok, un point pour toi. »

Jules reprend alors son vélo accroché à une barrière le long du quai opposé à l'endroit opposé où l'on a retrouvé le corps. Du côté du Verre Volé.

Il a trouvé ce vélo par hasard dans un de ces nombreux vide-greniers qui fleurissent à l'été indien sur les boulevards des quartiers mi-populaires mi-bobos du nord-est de Paris. Il l'a acheté 80 euros à un vieil anglais qui s'en est séparé la larme à l’œil : « je l'ai acheté en 76 à Londres... quand j'y travaillais... C'est un Dawes Galaxy de 1976, Cadre Reynolds 531, jantes Birmalux, dérailleurs Simplex, pédalier Nervar, freins Weinmann ... »

Rien de tout ça ne disait quelque chose à Jules, le vélo avait une ligne simple mais assez stylé c'est vrai, et surtout pas cher. « Faudrait changer la selle » a-t-il juste répondu.

« C'est vrai » a admis l'anglais, en contemplant la chose émoussée, qui faisait office de selle, craquelée et trouée même par endroit. « Et je conseille vous aussi de changer les leviers de freins, because en Royaume Uni nous appelons cette modèle 'suicide brakes' car quand tu vas pour freiner chaque fois tu risques le fin de vie… »

Vu le modique prix d'achat, il avait fait changer les freins par un pro du vélo. Il était allé voir Marco de la part de son cousin Gauthier, chez Bicloune, réparateur de vélo et amateur de vieux modèles. « Waou, un Dawes Galaxy de 76 » s'était exclamé ledit Marco, à peine entré dans la boutique son vélo contre lui comme un petit chien, malgré la dizaine de clients qui faisaient la queue devant lui. Tous les clients s'étaient retournés vers lui l’œil mauvais et serrant les rangs pour ne pas se faire doubler, mais Marco avait continué de s'occuper de chacun selon l’ordre d'arrivée. Quand le tour de Jules était arrivé, Marco lui avait dit qu'il allait lui changer la selle et les leviers de freins, car ceux-là étaient vraiment trop dangereux. Ça, ce sera payant, mais pour le reste, il lui ferait un entretien/nettoyage pour rien, car c'était un plaisir pour lui de bosser sur un modèle comme ça.

Comme Jules le regardait l'air étonné, l'autre lui dit : "c'est comme ça ici, on bosse pour la beauté du geste quand le vélo le mérite !"

Quand il monte dessus, Jules flatte donc son vélo en anglais : "good Bike, drive me to the next whisky Bar !". Il descend le canal, prend à droite devant Chez Prune, où s'agglutinent les fumeurs sur la petite terrasse en estuaire, rejoint République en diagonale par la rue Beaurepaire, traverse la place minéralisée au milieu des piétons le long du nouveau bar qui a cramé son centre, faisant peur aux touristes en claxonnant à tue-tête, et se lance dans le flot de la circulation des voitures du boulevard Voltaire, filant en évitant les voitures, les doublant aux feux, dans cette fausse nonchalance nouvellement acquise du vélocycliste parisien. Rapidement, il bifurque à droite dans la rue Amelot, petit filet urbain coulant en parallèle de deux boulevard fleuves, passant à l’arrière du cirque d’hiver Bouglione, édifice élégant dixit Gogol Maps, ha ! Laissant les petits passages sur sa gauche et aboutit enfin au numéro 67 de la rue. Accroche son Dawes Galaxy. Il grimpe l’escalier public qui mène au boulevard, comme la rue Amelot est en contrebas du boulevard Beaumarchais. L’enseigne LEGALL l'accueille, allumée, mais rassurante comme un phare. Il grimpe 4 à 4 les escaliers jusqu'au premier étage. Et reprend son souffle avant d'entrer. Les bureaux sont traversants, entre le boulevard et la rue : Il enfile le couloir et ouvre en grand la porte du bureau qu’il partage avec Amandine :

 -  Salut Amandine, j'ai besoin de tout savoir sur Fanny Picart, tu as du temps là ?

Amandine acquiesce tout en tapant un truc sur son ordi et en lui demandant : « tu as déjà remarqué que Legall parle avec des italiques dans la voix ? »

 -  Ouais.

 -  Et maintenant, je peux te révéler un truc ?

 -  Ouais.

 -  Toi, tu en parles pas trop, mais on sait que tu regrettes toujours ton italienne.

 -  Quoi ?

 -  Tttt, et je suis sûr que tu te demandes quelle est la différence entre les italiques et les Italiennes, hein ?

 -  Mouais. Touché, à nouveau.

 -  Alors, voilà ce que j’ai trouvé : l’écriture italique a été inventée en 1499 par Francesco Griffo, en réponse à la demande d’Alde Manuce, imprimeur vénitien qui voulait réduire la taille des livres, afin d’en faciliter l’accès aux étudiants. Ces caractères penchés furent à l’origine appelés « lettres vénitiennes », et ensuite nommés « italiques », car ils venaient effectivement d’Italie.

Amandine était payée pour ça et elle aimait ça. En général, c'est Jules qui exprimait son besoin et elle qui cherchait. Elle naviguait sur la toile mondiale, lui ne faisait que gratter à sa surface. A la surface de la terre, celle des gens et de leurs manies, habitudes et envies.

Elle savait aussi s’infiltrer un peu partout, elle avait un réseau secret. Et elle savait aller sur le dark web, alors que Jules n’y comprenait rien.

Mais là, il venait de comprendre ce que voulait lui dire Amandine : la rencontre d’une italienne l’avait fait pencher vers une nouvelle vie, une vie à l’italienne, une vie florentine, une parenthèse désormais en italiques quand il en reparle : j’ai vécu à Florence, mais ça, c’était dans une autre vie

Et Amandine lui disait de passer à autre chose, à sa façon à elle, sans italiques, mais en mettant les points sur les I.

Amandine lui trouve l'adresse de Fanny : " Elle habite Chantilly... comme la crème ! " Amandine pouffe, elle adore la crème. D'ailleurs elle adore toutes les sucreries, elle est très gourmande, son bureau est rempli de bonbons et de paquets de gateaux. Quand on ouvre un tiroir au hasard, on tombe sur un paquet de madeleine, ou sur des fraises Tagada, ou n'importe quoi d'autre qui se grignote.

 -  On pourrait tenir un siège ici, dit Jules.

 -  Ouais on sait jamais, si c'est la guerre, je pourrais survivre ici... dit elle en touchant ses formes rembourées. Toi par contre...

 -  Laisse tomber, c'est physiologique... Oh regarde, une souris qui sort du placard, là!

 - Hein où ça!?

 - Nan je déconne... :)

 - Pffff

 - Bon alors, cette adresse !

 - Elle est vétérinaire stagiaire au Musée du cheval à Chantilly. Un peu comme toi tu es apprenti détective chez Legall, hihihi. Elle habite juste à coté, et c'est pas loin de la gare! Tu peux noter l'adresse ou je te l'envoie par texto?

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