La contemplation des vagues

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Une semaine plus tard.

  • Attends-moi ! Tu vas trop vite !
  • Dépêche-toi ! Tu ne seras pas déçu !

 Jonathan trébucha jusqu’au sommet du promontoire rocheux ou A l’entraînait. Son entorse ne la faisait plus du tout souffrir, et elle ne se gênait pas pour le prouver à Jonathan. Elle courait plus vite que lui. Il parvint à côté d’elle, essoufflé et les joues pivoine, mais ravala ses reproches. A était radieuse. Le bonheur de marcher et de courir à nouveau faisait étinceler ses yeux couleur ciel d’été et fendait son visage d’un sourire lumineux. Jonathan le lui rendit, puis suivit la direction de son bras tendu. Le soleil se couchait sur l’océan. Il resta bouche bée.

 Une fantastique gerbe de couleurs irréelles embrasait les moindres recoins de l’île, du ciel et de la mer. Il paraissait que le monde entier fût inondé d’orange, de rose et d’or. Les vagues roulaient des reflets précieux, chatoyants comme des rouleaux de soie. Les nuages effilés tendaient leurs innombrables mains vers l’astre, qui en réponse les dorait avec cette intensité dont seul le Soleil est capable. Le ciel bleu tirait doucement vers le violet en passant par le mauve, paré des tourbillons orangés des nuées plus lointaines. Même les rochers de Corail, les moindres brins d’herbe, le plus petit grain de sable participaient à ce carnaval fantasmagorique et instillaient dans l’air une modeste poésie qui le consolait d’être incolore. Le vent sifflait un air joyeux venu tout droit de l’Orient flamboyant, dont les teintes s’empourpraient de plus en plus, comme une symphonie montant vers son apogée. L’horizon brillait d’un éclat insoutenable, vibrant comme une corde. Jonathan se sentait des yeux trop petits pour absorber autant de splendeur et de diversité. A sentit son cœur gonfler et près d’éclater de félicité. La paroi de la falaise au-dessus de laquelle se tenaient les deux naufragés s’éclaboussait joyeusement de couleurs vives, les galets luisaient de pourpre comme des rubis ignorés. Une goutte d’eau devenait un monde d’arc-en-ciel. Au faîte de sa majesté, le soleil tira une dernière révérence enflammée et un rayon vert d’une fabuleuse intensité vrilla la pupille de Jonathan. Après quoi, le mauve fonça lentement, les nuages prirent une teinte gris-bleu mélancolique, l’herbe de la lande laissa les ors comme une écharpe qui glisse dans l’océan à présent violet sombre. La mer rend tous les atours que le soleil lui prête chaque soir, peu à peu, elle s’achemine vers un gris plomb qui semble absorber ce qu’il reste de lumière dans le ciel. Les nuages défendent âprement leurs dorures, retiennent l’orange-rosé dans ses moindres parcelles, continuent à luire tant qu’ils peuvent. Eux aussi sont vaincus par la nuit naissante et forcés de laisser leurs habits de cérémonie. Le monde est devenu sombre. Le crépuscule jette un drap d’ombre sur Corail, se blottit dans le creux des vagues et soupire sur les corolles de fleurs frileusement refermées. La nuit vient de sa démarche de panthère, ouvre un à un ses milliers d’yeux scintillants. Un arc orange ose jeter un œil par-dessus l’horizon froid : c’est le croissant de lune qui se lève. La nuit règne et éteint la chanson familière de Corail. Seul reste le fracas des brisants sur la grève. Tout est fini.

 Un mouvement fantomatique et le bruit d’un froissement d’étoffe tirèrent Jonathan de sa torpeur. A venait de s’envoler comme un oiseau de nuit, elle galopait dans la pente descendante, à peine éclairée par le mince croissant qui s’argentait en entamant l’ascension de la voûte céleste. Jonathan esquissa un sourire ravi et se jeta à sa suite. Les deux lutins que sont leurs ombres indistinctes jouaient à s’attraper. Le mince croissant de lune caressait tout de sa perfection argentée. Jonathan dansait. Il avait l’impression de courir tellement vite que la fatigue ne pourrait jamais le rattraper. Le sourire qu’il affichait fendait son visage en deux. Jamais il n’avait été témoin d’autant de majesté. Jamais il ne s’était senti aussi libre. Il accéléra avec une sorte d’ivresse vers A qui virevoltait avec l’agilité d’un papillon de nuit. Il finit par la rattraper. Cette petite victoire fit monter dans sa gorge un immense cri d’extase qui perça l’air doux qui glissait autour d’eux.

  • Yaaaaaahhh !

 Son cri s’envola vers les étoiles à demi voilées par la lueur pâle de l’astre sélène. A sourit, amusée. Elle connaissait bien ce sentiment. Elle était ravie que Jonathan le découvre à son tour. Elle se sentait fière et cela décuplait son allégresse. Une minuscule ombre féline les suivait. Zed les avait rejoints et participait à leur délire joyeux. Enfin, essoufflés, pantelants, échevelés, les deux Robinsons s’arrêtèrent et se plièrent sur leurs genoux. Les cheveux d’A oscillaient autour de son visage. Les plumes grises qui ornaient sa chevelure se soulevaient dans la brise, comme animées d’une vie propre. Jonathan se releva sans quitter une seconde son sourire.

  • C’était...
  • Tu n’as pas besoin d’en parler.

 Cette réponse le rassura, car il voyait mal comment décrire ce qu’il avait éprouvé.

  • On rentre ?
  • Je dois aller voir les moutons.
  • Je m’en occuperai, tu ne dois pas trop te fatiguer.
  • Tu te moques de moi ? J’ai encore couru plus vite que toi, marin d’eau douce !

 Il rit et la suivit sur le chemin décoré d’ombres fantastiques. Un crissement ramena une sourde inquiétude, mais A ne parut nullement préoccupée, ni même surprise.

  • Viens là, n’aie pas peur.

 Un chat noir sortit du buisson avec un air penaud. Zed. A éclata de rire et se baissa pour le soulever et le poser contre sa poitrine.

  • Tu veux venir avec nous, chenapan ? D’accord, monte.

 Il grimpa sur son épaule en plantant ses griffes dans sa tunique bleue. Elle ressemblait à une sorcière pâle et blonde, aérienne. Elle marchait sans le moindre son sur le sentier sablonneux, aussi légère qu’un songe.

 Le troupeau s’était déjà endormi. A en avait réveillé quelques-uns, inspecté leurs pattes, procédé à un examen complet de Miracle et trait quelques brebis, dont Citronnelle. Elle ramenait à présent le seau qu’elle laissait habituellement dans le pré, qui lui battait les jambes. Zed essayait de s’approprier un peu du lait encore chaud. A repoussait son museau à petites tapes.

  • Pas touche, voleur ! C’est à moi, ça !

 Le chat noir releva la queue d’un air de défi et disparut vexé par la porte entrouverte qui laissait entrer le vent du soir. A bâilla longuement.

  • Je vais dormir. Tu veux une bougie ?
  • Non, merci, je vais dormir aussi, répondit le garçon en étouffant lui aussi un énorme bâillement.

 A sourit, ferma la porte et souffla la chandelle. Les ténèbres envahirent instantanément la cabane. Jonathan écouta le souffle de son amie s’apaiser progressivement, le sifflement de la brise dehors, les grattements de Zed monté sur le toit, et, rassuré par tous ces bruits devenus familiers, s’endormit le sourire aux lèvres.

 Un cri affreux le réveilla en sursaut. Il bondit et balaya la pièce du regard. En vain puisqu’il faisait plus noir que dans un four. Il alluma fébrilement la chandelle laissée à côté de la paillasse d’A. Il avait reconnu sa voix.

  • A ! Ça va ? Dis-moi, qu’est-ce qui se passe ? A, tu vas bien ?

 Elle avait le souffle court et des cheveux trempés de sueur. Elle déglutit difficilement et planta ses yeux noirs d’encre dans ceux vairons de Jonathan.

  • Un cauchemar, articula-t-elle d’une voix éraillée.

 Jonathan posa la bougie et caressa les cheveux de l’orpheline.

  • Calme-toi, chuchota-t-il, tu es en sécurité ici. Tu es chez toi et je ne laisserai personne te faire de mal.
  • Pas quelqu’un… Le feu, haletait A.
  • C’est fini. Il n’y a pas de feu, tu vois bien.
  • Il est moooort, éclata en sanglots la jeune Robinsone en enfouissant son visage dans ses mains.

 Jonathan, désarmé, la fit basculer dans ses bras et la berça comme un enfant.

  • Tout va bien, tu es sauvée, A. Le feu est éteint.

 Cette phrase la calma. Reprenant espoir, Jonathan la répéta en boucle jusqu’à ce qu’elle s’endorme. Puis il souffla à nouveau la petite flamme vacillante, passa une main sur le visage mouillé de larmes de la fille endormie, puis retourna se glisser dans son lit. Mais cette fois, il resta les yeux plongés dans le noir au-dessus de lui sans pouvoir s’en détacher. Il venait de se souvenir qu’il quittait A demain. Le bateau hebdomadaire devait venir. Son entorse ne posait plus aucun problème. Seulement deux semaines qu’il était ici ? Il ne parvenait pas à y croire. Il lui semblait que sa vie avait commencé à l’instant où, près du feu, il avait ouvert les yeux et vu A accroupie sur le sable de la plage aux Rêves. Il réfléchit longtemps dans le silence, puis se leva discrètement, alluma une autre chandelle et quitta la cabane.

 Une vague énorme la submergea et la roula dans son flot irrépressible. Elle se sentit ballottée dans tous les sens sans pouvoir opposer la moindre résistance. Sa bouche s’ouvrit sur un cri silencieux et se remplit d’eau. Elle sentit le sable fouetter ses jambes et essaya en vain de s’accrocher au sol. Les prises se dérobaient. Puis soudain, l’eau se retira et la laissa étourdie sur la rive. Elle reprenait son souffle mais un poids sur son ventre l’empêchait de respirer à pleins poumons…

 A maugréa et chassa le chat noir installé sur son ventre, dans un creux de la couverture. La porte était ouverte et le soleil entrait à flots. Elle repoussa la couverture et s’étira longuement avec un soupir d’aise. Zed s’était assis sur la table et miaulait avec insistance.

  • Oui, oui, c’est bon, grogna A d’une voix ensommeillée.

 Elle versa un bol de lait au petit félin et peigna et tressa ses cheveux pendant qu’il dégustait à grand bruit ce petit déjeuner frugal. Elle sourit en le voyant relever sa tête avec les babines tachées de blanc.

  • Tu as l’air d’un clown comme ça ! Débarbouille-toi vite fait, se moqua-t-elle.

Comme s’il avait compris, Zed se mit aussitôt en devoir de nettoyer consciencieusement ses moustaches.

  • Où est Jonathan ? interrogea soudain A en ramassant une plume tombée de ses cheveux.

 Zed la regarda en penchant la tête comme s’il réfléchissait sérieusement à la question. Sans lui jeter un regard, la jeune femme sortit et escalada vivement le talus. Personne en vue. Une terrible anxiété lui serra l’estomac dans une étreinte glacée. Et si le bateau était déjà passé ? Et si Jonathan était déjà parti, sans même lui dire adieu ? Elle alla jusqu’à la plage aux Rêves. Pas une fumée à l’horizon. Les mouettes hurlaient normalement partout autour d’elle. Un groupe particulièrement hargneux farfouillait dans les algues rejetées sur la grève, se disputant bruyamment les moindres trouvailles. Un matin ordinaire. Elle s’assit et se perdit un moment dans la contemplation des vagues.

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