Jusqu'au retour de la nuit

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 Jonathan dévala la pente et manqua tomber. Le soleil avait franchement dépassé le zénith. Il était forcément arrivé quelque chose à A. Il courait vers la pointe Nord, explorant tous les chemins par lesquels elle avait l’habitude de passer, en vain. Il se précipita à l’atelier. Personne. Zed le regarda d’un air étonné.

  • Tu n’as pas vu ta maîtresse, toi ?

‘‘Voilà que moi aussi je parle à ce chat’’, songea le garçon en secouant la tête. ‘‘On finira tous fous, sur cette île.’’

  • A !

 Jonathan vérifia tous les jardins du village où ils avaient l’habitude de venir cueillir. Il espérait à tout instant entendre la voix joyeuse d’A l’appeler, lui demander de la rejoindre ou de l’aider. Seul le bourdonnement des insectes lui répondit. Il se remit à courir, bousculant les roses trémières.

  • A !

 Il poussa avec violence la porte de la vieille église, qui heurta le mur dans un nuage de poussière que l’air de l’église aspira aussitôt. Il y régnait une fraîcheur surprenante. Les bancs prenaient la poussière. Jonathan espérait sans trop y croire trouver A devant le coffre. L’autel était fermé. Aucune trace de la Robinsone. Jonathan retint un sanglot de peur et ressortit en courant, incapable de supporter plus longtemps l’atmosphère funéraire de l’église. Une mouette surprise s’envola sous ses pieds en criaillant. Les fenouils à la douce odeur d’anis lui fouettaient les jambes. Il se retourna vers la Dent. Aucune silhouette familière à son sommet. Sa poitrine le brûlait. Il ralentit et se mit à marcher d’un pas malgré tout énergique, histoire de calmer son souffle rauque. Il fallait qu’il retrouve A. Il obliqua en direction du bord de mer.

  La marée était presque haute. Un cormoran couleur de nuit le regarda passer d’un œil placide. Les papillons se jetaient entre ses jambes. Il resta sur les sentiers de la lande, au-dessus de la plage. Il se retourna plusieurs fois, comme si elle risquait de le suivre. A vrai dire, il s’attendait presque à la voir jaillir de la mer ou de derrière un rocher. Il ne pouvait pas croire qu’elle avait eu un problème. Elle connaissait Corail comme sa poche. Elle grimpait comme personne, nageait mieux qu’un poisson. Il ne pouvait rien lui arriver. Il retourna de quelques pas dans les terres, pour aller voir à l’enclos des moutons. Cadix, Barbiche et Édredon l’accueillirent en bêlant. Les autres ne levèrent même pas la tête. Mais Jonathan se fichait pas mal de l’amitié des moutons. Il fouilla fébrilement le troupeau du regard, cherchant à apercevoir une chevelure blonde ou une robe grise. Rien. Il jura, frappa la barrière dans un geste d’agacement puéril et douloureux. Le cri des mouettes le ramena vers la mer. Un relief rude de roches chaotiques remplaçait la douceur du sable. Un groupe de mouettes, celles qui l’avaient averti, tournoyait au-dessus de la plage suivante cachée par une veine de quartz. Jonathan savait que les mouettes aimaient les charognes et sentit ses entrailles se nouer. Il se précipita vers la plage, escalada deux ou trois blocs en équilibre et courut en trébuchant vers la forme sombre étendue sur le sable. Il sentit le soulagement le frapper comme une vague en découvrant une grosse morue échouée, que se disputaient plusieurs volatiles. Une mouette perchée sur son butin l’insulta copieusement. Connaissant la hargne de ces bestioles, Jonathan rebroussa chemin vers le sentier.

  Il scruta les vagues qui se brisaient sur le rivage sans discontinuer, imperméables à son inquiétude. Bruyantes et muettes à la fois. Le soleil commençait à l’étourdir. Il se pencha pour examiner une crique, mais renonça à y descendre devant la violence croissante de la houle. Trop dangereux. Il ne serait pas d’un grand secours à A s’il se laissait coincer par la marée montante. Il n’avait pas son agilité prodigieuse. Il vérifia à nouveau la position du soleil. Il craignait d’arriver trop tard. Sous l’effet de son angoisse, son pas s’accéléra de manière frénétique. Il reconnut une falaise escarpée où des parents mouettes hurlaient avec un ton particulièrement agressif. Intrigué, Jonathan s’approcha prudemment du bord. Juste en-dessous d’une touffe d’immortelles des falaises, un couple s’agitait autour d’un large nid entièrement vide. L’œuvre d’A ? Jonathan se sentit ragaillardi à cette idée et décida de suivre cette piste. Impossible de descendre par là. Il essayait d’imaginer la trajectoire de la fille blonde pour redescendre. Elle avait dû atterrir du côté de ce rocher, là... Sans s’en rendre compte, il suivait la falaise à pas précipités, suivant sa piste irréelle. Dans une échancrure de granit, il crut voir une voie envisageable, garnie d’énormes récifs arrondis recouverts d’algues. Il peina durant les premiers mètres, s’écorchant le nez contre les moules et les bigorneaux. La mer bruissait toute proche. Il commençait à se demander s’il avait eu une bonne idée. Il releva la tête pour changer de direction. Les rares prises disponibles, couvertes d’algues, faisaient glisser ses doigts. Il abandonna la grimpette et redescendit poser ses pieds sur le sable. La terreur lui tomba dessus comme une ancre de plomb quand son regard tomba sur un panier renversé, environné d’œufs pour la plupart cassés.

  • A ?

  Sa voix étranglée le surprit. Il n’obtint pas de réponse. La gorge nouée, il avança à pas lents, comme retenus. Toutes les fibres de son être lui hurlaient de reculer. Il ramassa le panier vide et se figea. Juste là, devant lui, A gisait sur le sable blond, léchée par les vagues.

  Sa robe grise mouillée pendait dans une flaque. Deux des quatre pinces de crabes de son bracelet de cheville avaient été pulvérisées. Elle avait dû tomber. Dévoré de crainte, il posa une main sur son cou. Le soulagement faillit le faire tomber quand il sentit le sang battre à un rythme régulier. Elle vivait. Avec douceur, Jonathan passa une main sur sa jambe, cherchant à découvrir une fracture quelconque. Il découvrit une entorse de la cheville et une plaie inquiétante à la tête. Ému, soulagé et paniqué en même temps, il essaya de la soulever, vacilla, mais réussit à la maintenir dans ses bras. Il chercha une voie praticable pour remonter facilement. Il n’y en avait pas. Il dut se résoudre à suivre la plage, parfois à patauger dans les lames de fond qui s’échouaient sur le sable comme des cétacés paresseux. Il serrait le corps d’A contre lui, écoutant les battements de son cœur pour se rassurer. Au bout d’un moment, elle remua. Jonathan s’immobilisa.

  • Jonathan ? C’est toi ?

 Il sourit.

  • A.

 Les yeux de la jeune femme s’éclaircirent brusquement. Elle les plongea dans les yeux vairons du garçon.

  • Merci.
  • Ça va ? Tu as dû te casser quelque chose.
  • Oui, je... J’ai glissé.
  • Regarde où tu mets les pieds, répondit simplement Jonathan.

 A sourit et ferma les yeux.

  Quand A se réveilla à nouveau, elle reconnut instantanément le plafond de sa cabane et le moelleux de sa couche de bruyère. Et le visage de Jonathan penché sur elle. Il avait nettoyé sa plaie à la tête et l’avait bandée. Quand elle voulut se redresser, la main douce mais ferme de son ami la repoussa sur le lit.

  • Quoi ?
  • Tu as une belle entorse au pied. Interdiction de quitter ce lit avant une petite semaine.
  • Hein ?! Comment puis-je... J’ai encore plein de choses à faire, il faut faire sécher les herbes, faire des réserves de fruits, des confitures, ranger les poissons, récolter les moules et m’occuper des moutons...
  • Je ferai tout cela. Tu n’auras qu’à m’expliquer. Dans quelques jours, je te fabriquerai des béquilles et tu pourras marcher.
  • Quelques jours... Bon, je prendrais mon mal en patience, soupira-t-elle.
  • Bien.

 Jonathan se leva pour prendre sur la table une bouillie confectionnée avec un fromage de brebis trouvé dans la réserve, écrasé avec de la chair blanche de poisson. Il fit manger A à la cuillère, comme un petit enfant, puis l'obligea à boire un verre d'eau douce. Il n'y en avait presque plus.

  • J’irai au puits.
  • Attends, il faut mettre les herbes à sécher. Elles sont dans le panier, là, et il faut les mettre sur le toit. Étends d'abord un drap blanc et trouve l'échelle.

 Jonathan sourit devant l'inépuisable activité de son amie. Même blessée sur un lit, elle s'agitait et parlait avec d'immenses mouvements de bras.

  • Il va y avoir un problème, A. Je ne sais pas si tu sais, mais nous sommes en plein milieu de la nuit.

 Elle bondit sur son lit. A nouveau, Jonathan dut la repousser sur le matelas. Elle regarda autour d'elle et constata qu'en effet, la seule lumière venait d'une bougie allumée à côté de son lit et qu'aucun rai ne filtrait par la fermeture de la porte.

  • Tu es resté éveillé ? Pour moi ?
  • Je voulais être là quand tu te réveillerais. Maintenant, je vais pouvoir aller dormir... On fera ça demain.
  • Bon, bonne nuit !

 Le sourire d'A éclairait plus Jonathan que la bougie déclinante.

  • Bonne nuit.

 Jonathan se glissa sous la couverture sans tarder. A souffla sa bougie mais ne réussit pas à s'endormir. Il restait tant de choses à penser... Une entorse. Il lui faudrait au moins une semaine pour être capable de remarcher. Jonathan pourrait-il s'en tirer seul tout ce temps ? Mais au fait, ne devait-il pas repartir ? Le bateau passerait dans deux jours. Enfin, demain. Elle sentit son cœur se serrer. Si Jonathan embarquait, elle ne survivrait pas toute seule, incapable de marcher pendant une semaine. Ses réserves ne suffiraient pas, et d'ailleurs elle ne serait même pas capable de les atteindre. Jonathan était-il vraiment capable de l'abandonner pour rejoindre le continent ? Sans doute pas. Mais après tout, qui sait ? Elle tourna la tête vers le garçon allongé sur la paillasse.

  • Jonathan ? Tu dors déjà ?

 Après un silence qui faillit la faire renoncer, elle entendit :

  • Non, A.
  • Est-ce que... Tu vas repartir demain ? Si tu ne montes pas en bateau demain, tu devras attendre encore une semaine pour repartir.
  • A !
  • Quoi ?

 Elle était surprise par la colère qui perçait dans sa voix.

  • Tais-toi. Tu n'as pas honte de me dire des choses pareilles ?
  • Mais...
  • Imbécile !

 Puis il dit avec une voix qui avait retrouvé sa douceur :

  • Bien sûr que je reste.

 A retint de toutes ses forces sa voix de trembler pour pouvoir dire :

  • Merci. Bon, allez, dors, maintenant ! On a du boulot demain !

 Elle reprenait son rôle de gérante. A de retour ! Jonathan s'endormit le sourire aux lèvres. Du côté d'A, le sommeil hésita encore un peu et finit par l'emporter.

 Elle se réveilla tard. La porte était ouverte et le soleil glissait sur le plancher. Jonathan avait disparu. Elle voulut se redresser, s'interrompit car un poids chaud était posé au creux de son ventre.

  • Tiens, tu es là, toi ? Bien dormi, petit chenapan ?

 Zed bâilla sans s'émouvoir. Elle caressa le dos sombre et gratta les deux oreilles pointues. Le chat noir ferma les yeux de plaisir en ronronnant. A finit par se lasser et se laissa retomber sur l'oreiller sommaire. Le félin, pas découragé, se blottit dans le creux de son cou. Il ouvrit brusquement les yeux et quitta la couchette quelques secondes avant qu'elle n'entende Jonathan ronchonner en descendant la pente. Il toqua doucement à la porte.

  • A ? Tu es réveillée ?

 Le miaulement de Zed répondit plus vite que la fille alitée.

  • Oui, entre ! Où étais-tu ?
  • Je t'ai trouvé encore quelques mirabelles, si tu as faim.

 Il posa le sac en toile qu'il avait emporté sur la table.

  • J'ai aussi attrapé un crabe, mais je ne sais pas le préparer.
  • Il faut beaucoup d'eau bouillante. On va se régaler ! Tu m'apporte le fromage et les mirabelles ?

 Elle posa un fruit sur une tranche de fromage et avala le tout. Mis en appétit, Jonathan l'imita.

  • Bon, y a pas mal de choses à faire aujourd'hui.

 Comme en réponse, la porte claqua. Le vent s'était levé. Jonathan but un peu et haussa les épaules.

  • Par quoi veux-tu que je commence ?
  • Décris-moi l'état des réserves. Combien reste-t-il de poissons séchés ?
  • Deux douzaines. Plus le crabe.
  • OK... Confiture ?
  • Six pots.

 A grimaça.

  • Il faut trouver plus de mûres, mais ça peut attendre. On va commencer par faire sécher les herbes que j'ai récoltées avant-hier. Il en reste deux sacs ?

 Jonathan rougit.

  • En fait, le premier est entamé. J'ai préparé de la tisane tout à l'heure et comme je ne sais pas reconnaître les herbes aussi bien que toi...
  • T'en fais pas, tu as bien fait. Il y des pleines brassées de thym et un peu de lavande sur l'étagère du haut. L'échelle est derrière.

 Jonathan revint avec l'échelle, le visage défait.

  • Il y a trop de vent, tout va être emporté.
  • Mais non ! Tu mettras un autre drap par-dessus, tu le cales avec des galets.
  • Bon, bon.

 Il attrapa un drap, disparut à nouveau et A entendit le bruit de ses pas qui résonnaient dans la cabane, puis sur le toit. Mais il perdit la moitié des brins qu'il avait saisis dès qu'il fallut grimper les bras chargés. A poussa un soupir courroucé.

  • Sors-moi dehors. Tu ne t'en sortiras pas si je ne vois pas ce que tu fais.
  • Mais...Tu ne peux pas te lever !
  • Aucune importance. Sors un matelas d'abord.

 Il grommela encore un peu pour faire bonne mesure et souleva A pour la poser sur la seconde couchette. Les deux bannettes étaient intégrées dans le mur, il posa donc le matelas de bruyère made in Corail sur l'herbe de la lande avant de reprendre A dans ses bras pour la porter dehors. Elle faisait de son mieux pour maintenir immobile son pied brinquebalant. Chaque mouvement lui arrachait une grimace. Zed la suivit avec des miaulements inquiets. Il s'assit résolument à côté du matelas quand le garçon la posa dessus avec précaution. Elle sourit, ses yeux répondirent au bleu du ciel en retrouvant le vent de son île. Ses cheveux blonds volaient autour d'elle. Zed joua à attraper une des plumes de mouette qu'elle y portait.

  • Quoi?! Mais cale aussi le drap de dessous, tu ne vois pas qu'il s'envole !
  • Zut !

 Il grimpa à toute vitesse et rattrapa le drap d'extrême justesse. Il battit des bras une seconde, en équilibre au bord du toit. A se mordit les lèvres et ses yeux passèrent au bleu marine en une fraction de seconde.

  • Jonathan !
  • T'inquiète, je l'ai, répondit-il en reprenant l'échelle pour ramasser une pierre. Celle-ci est assez lourde, tu crois ?
  • Oui, oui, se renfrogna-t-elle. Mais prends-en quatre, faut caler tous les coins, le vent pourrait tourner, il ne faudrait pas qu'il s'engouffre dessous.

 Zed grimpa sur le toit pour observer le travail de Jonathan avec intérêt. L'odeur forte du thym répandu lui fit froncer le nez. Il sauta à terre pour rejoindre la blessée. Dès que Jonathan eut fini, il la ramena à l'intérieur malgré ses protestations.

  • Hé ! Je ne peux pas profiter un peu ? Je vais rester enfermée peut-être une semaine !
  • Je te ressortirai demain si tu veux, mais pour l'instant il y a un grain qui se prépare, donc tu restes là !

 A se maudit de ne pas l'avoir compris plus tôt. Depuis un moment déjà, le vent sentait mauvais. Jonathan rentra le matelas de bruyère juste à temps. A soupira en entendant la pluie cogner sur le toit.

  • Je ne te raconte pas l'état de ma récolte. Tu veux bien aller me chercher un livre ?
  • Tu as des livres ici ?
  • Ceux de ma famille. Il n'y en a pas beaucoup de sauvés mais c'est mieux que rien. Dans le coffre sous ton lit.
  • Lequel ?

 A ferma les yeux.

  • «Les coquillages dansent». Mon préféré.
  • Drôle de titre.
  • Une histoire des mers du Sud. Tu veux que je te le lise ?

 Jonathan sourit, faisant scintiller ses yeux vairons.

  • Pourquoi pas ?

 Bercé par la voix d'A, il embarqua pour les îles paradisiaques des Tropiques alors que le vent rugissait sur Corail. Les yeux d'A se confondirent avec les lagons antillais et ses longs cheveux blond cendré avec les traînes des oiseaux de paradis. Ils rêvèrent ensemble jusqu'au retour de la nuit.

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