Chapitre 6 : Maureen - L'entretien

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Six ans déjà...

Le temps nous fuit. De secondes en minutes. De minutes en heures. D’heures en journée. Et cela, on ne peut y échapper. Chaque lendemain est un recommencement. Avec plus au moins de bonheur dans nos existences. De ces heures qui se succèdent sans faire faux bond, avec Allan, Archie et Chloé, nous les avions rendues, parfois désastreuses, et souvent magnifiques. C’est comme ça.

Et dans cet engrenage temporel, pour des raisons qui nous échappaient, nous ne parvenions pas à retenir l’amour. Allan croyait pouvoir établir une vraie connexion avec Anne. Mais elle se suffisait de leurs parties de jambes en l’air. Deux ans que ça durait. Cela ne lui convenait qu’à moitié et il se consolait insolemment, allant de bras en bras.

Nous avions cru qu’Archie, le plus sage de nous tous, serait le premier à pérenniser une véritable relation. Il avait rencontré une Australienne, Constance, avec qui tout se passait bien. Il s’était enfui au bout de six mois sur le premier « je t’aime » qu’elle eût prononcé. Depuis, il n’était plus que l’ombre de lui-même et cela nous chagrinait. Nous essayions de le remettre sur pied, mais sa tête et son cœur ne suivait pas.

Chloé n’était pas mieux. Un an d’idylle avec un prof d’histoire de l’art et elle le jetait aux oubliettes. Trop gentil, trop conformiste, trop sexy, pas assez fou, d’un romantisme démesuré. Tout avait été excuse pour mettre un terme à leur union.

Quant à moi, je ne valais pas plus qu’eux. Mon coup de cœur avec Catalina avait perduré pendant près d’un an et demi sous la forme de moments sensuels, de voyages exotiques, de coups de folie et de romantisme voluptueux. Il parait que les bonnes choses ont une fin. Cela dépend du point de vue. Car il y a toujours définitivement mieux que soi. Comme l’apparition d’un hidalgo, un obscur Andalou surgi de nulle part, qui précipita la reconversion de ma belle espagnole et, accessoirement, ma chute. Une histoire qui avait laissé quelques séquelles.

Saloperie d’amour ! Un chagrin, une perte, une séparation difficile et le cœur redevient un peu plus dur, un peu plus sec. Mais nous étions solidaires entre nous et les liens profonds qui nous unissaient étaient un puissant antalgique quand nous avions mal. Nos rythmes de vie avaient repris, petit à petit, leur droit. Et nous avancions tête baissée dans l’inconnu de nos vies sentimentales.

C'est à cette époque que je revis Maureen. Nous nous étions rencontrés quelques années plus tôt au Monaco Yacht Show où elle couvrait l'événement pour sa société. Elle avait écrit un article assez élogieux sur mon travail, appuyant le tout d'une photo avec Monsieur Wells, qui venait de se faire livrer le somptueux bateau qu'il m'avait commandé à l'époque.

Depuis, nous eûmes quelques soirées improvisées, arrosées d’alcool et de fous rires. De bons souvenirs somme toute. Puis elle s’exila au Canada pendant deux grandes années avant de revenir à New-York. Nous avions gardé un contact privilégié. Elle gérait désormais elle-même sa société de concept visuel, marketing et communication, Ignition, et avait réussi à la développer en se positionnant sur quelques projets ambitieux qui avaient assis sa réputation grâce à ses idées novatrices.

L’occasion de se retrouver fut trop belle lorsque qu’elle proposa de prendre un café à son agence afin de discuter de mes projets dans les prochains jours. Son mail m’avait quelque peu intrigué, mais je me faisais une joie immense de la revoir.

Parfois, les événements peuvent prendre une tournure surprenante. Et, dans certains cas, les pulsions matinales peuvent s’avérer meurtrières. Surtout, quand elles se réveillent lors d’un rendez-vous semi-professionnel avec une amie. La douche froide s’imposait.

Pour cette entrevue, pas de cérémonial. Je n’avais pas à l’impressionner. Une tenue casual chic fit parfaitement l’affaire. D’autant plus que je devais rejoindre Archie pour déjeuner.
Quand je suis arrivé à New-York pour mes études, j’avais le regard fasciné. À l’époque, pas d’applications pour se diriger, pas de géolocalisation. Juste mes connaissances de livres, une carte, et ce que je voyais dans les films. Depuis, Brooklyn, Broadway, Times Square ou Central Park étaient mon quotidien. Il serait injuste de dire que tout est exubérant. Les maisons de briques rouges avec leur charmant escalier encerclant des buildings terrifiants ajoutaient une dimension un peu plus humaine. Et l’agence de Maureen était dans l’une de ces tours de pierre et de verre sur la huitième avenue.

L’ascenseur m’emmena au vingt-troisième étage. Les parois s’ouvrirent sur un espace de travail immense dont la décoration était épurée. Une charmante hôtesse m’invita à patienter dans un canapé. Quelques minutes plus tard, je l’aperçus.

Cheveux impeccablement attachés, lunettes cerclées d'écaille noire posées sur son nez droit, yeux bruns en amande soulignés d'un fin trait de mascara, bouche charnue délicatement dessinée, gourmande, mouillée de gloss, elle se dirigeait vers moi pour un accueil des plus chaleureux.

—Enfin, on se retrouve mon cher Alessandro !

Son accolade était autant sincère que la mienne. Je lui pris la main, la fis pivoter sur elle-même.

—Ça ne se fait pas d’être aussi jolie !

Elle accepta le compliment et éclata d’un rire franc.

—Toujours aussi gentleman. Tu n’as pas changé. Mais tu vas me raconter tout ça !
—Stéphanie, prenez tous mes appels. Qu’on ne me dérange pas !

L’hôtesse fit un signe d’acquiescement. Maureen m’installa dans son bureau et me tendit un café.

—Alors le Canada ?
—Très… Canadien ! Répondit-elle.
—Mais les gens sont très sympas ! Et toi alors ? Raconte ! Le boulot, les voyages, les amours, bref je veux tout savoir !

Nous échangeâmes nos vies pendant plus d’une demi-heure. Puis Maureen se leva et prit un ton plus sérieux.

—Je voulais aussi te voir pour parler business. J’ai étudié ton cas, et selon les rapports, les indices de satisfaction sont de quatre-vingt-dix-huit pour-cent. Pour un free-lance, c’est absolument exceptionnel. J’ai eu des échos sur les retours clients. Ils sont très positifs et je suis très contente de ta réussite.

Elle me flattait à coups de chiffres et savait y faire. Je me doutais déjà de sa proposition.

—Moi aussi, j’ai fait mon enquête. Rétorquais-je.
—Dans le top cent des sociétés en démarrage avec une première année très réussie.
—Écoute Ale, je sais que tu tiens à ta liberté et je ne veux pas te l’enlever. Toutefois, j’ai réfléchi longuement à la question, et il m’est venu comme meilleure option, pour toi comme pour moi, un partenariat exclusif.

J’avais vu juste. Mais que voulait-elle exactement ?

—Et pourquoi moi, en dehors des chiffres que tu as cités ?
—Tu es dans une branche méconnue et pourtant très prisée…
—Et mes clients pourraient devenir… Tes clients… Coupais-je.
—Je ne voulais pas l’amener ainsi, mais oui, j’espérais aussi cela. Tu aurais accès à tous les services de l’agence, carte blanche sur tes interventions et une entrée au capital de ma société.
—Tu étais à la recherche d’un apporteur d’affaires et tu as pensé à moi.

Le bras de fer était engagé. Les banalités étaient bien closes et Maureen cherchait des arguments pour me convaincre. Et moi-même, je cherchais à être convaincu. Car l’aider ne me dérangeait pas tant que cela n’affectait pas ma crédibilité professionnelle.

—Dis-moi plutôt ce que tu en penses ? Qu’est-ce que tu veux ? Enchaina-t-elle.
—J’ai besoin de garanties. Je dois étudier ta proposition et je pense que tu peux comprendre ça. Que m’apportes-tu ? Mes clients sont à la fois très réputés et ont une image de marque très forte. Il faut la véhiculer avec une discrétion hors pair comme savoir les exposer au moment opportun.

Alors que je lui parlais, mon esprit décrocha et s’échappa vers une douce rêverie. Comme si le passé me renvoyait un message subliminal de nos meilleurs instants. Ses lèvres coquelicot torturaient un crayon et moi, je n’y voyais que de sensuelles prémisses. Mes yeux piquaient maladroitement vers le bas et se plongeaient dans le ravin d’un décolleté maîtrisé où l’on devinait des rondeurs parfaitement moulées.

Un faux toussotement me ramena dans la dure réalité et fit s’évaporer mes fantasmes furtifs.

—Je comprends tes inquiétudes…
—Je ne suis pas inquiet. Il y a de l’argent à ramasser partout autant qu’on sache comment y faire. Et jusque-là, je ne me plains pas. Si tu ne l’as pas remarqué, je travaille de manière exclusive.

Mon assurance l’avait un peu désarmé. Mais elle semblait tenace. Je la fixai. Elle fronça les sourcils et me décocha un de ses plus beaux sourires.

—Je ne te comprends que trop bien. Mais laisse-moi une chance de te convaincre. J’ai demandé à Stéphanie de préparer une proposition complète. Étudie-là, décortique-là, pose-moi des questions. Prends ton temps et donne-moi ta réponse quand tu te sentiras prêt.

Elle ne lâchait rien. Je pris de longues minutes de réflexion. Elle m’avait tendu une nouvelle tasse de café. Puis, je me levai et fis quelques pas.

—M’as-tu déjà vu à l’œuvre avec ce type de clientèle ?
—D’aussi loin que je m’en souvienne, non. Mais on m'assure que tu es redoutable et le plus courtisé.
—OK. Voilà mon offre : avant qu’on s’engage dans quoi que ce soit, je te propose de m’accompagner à une simple négociation. Tu me laisses faire, tu observes le client, quand je t’inviterai à intervenir, il faudra se lancer. Naturellement, on se briefera auparavant. Il faudra que tu fasses forte impression tout en n’étant pas envahissante.

Elle bloqua net.

—Alors, qu’en penses-tu ?
—Je ne m’attendais pas à ça, mais c'est une option très intéressante. Que je me dois d’accepter.

Elle avait un sourire carnassier. Nous étions parvenus à un point d’entente.

—Bien évidemment, j’ai besoin de ta proposition…
—Suis-moi… Je vais aussi te montrer quelques-unes de mes réussites. Si je me rappelle bien, tu aimes beaucoup la haute couture à une époque.
—Oui… Oui... Bégayais-je.

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