26

3 minutes de lecture

Que penser de lui ? Je ne le comprends pas.

A la Foire du Trône, nous sommes allés nous enivrer de mouvement, de couleurs, d’odeurs. La grande roue tournait, nous donnant l'aperçu de mondes éphémères, de mondes changeants, soumis à des métamorphoses colorées. Une partie de la population laborieuse, ce jour, abandonnait le gris, le blanc, le noir et le marron, pour la couleur, toutes les couleurs.

Polos et T-shirts, chemises, chemisiers, robes ou pantalons, ombrelles.

Glaces, sucreries, sacs ou paquets d’emballages.

Faces réjouies, dégoulinantes et moites sous le soleil, d’humains riants, assis, bavardant.

Bambins reposant bienheureux, endormis, dans des poussettes à l'ombre protectrice. Présence sensible, proche et rassurante, des parents. Douce euphorie légèrement électrique d’une foule, à la fois joyeuse et en marche.

Et puis encore. Mickeys à grandes oreilles, Princes et Princesses, gentils ours déambulant et se dandinant, kangourous sautillant, de-ci, de-là.

Le clown arrivait.

C’est vrai qu’il faisait chaud. Sur la grande plaine s’étalait la brume grise, intensément lumineuse, des activités humaines.

- Allez, ça te fera oublier ton boulot ! Disait-elle. En plein soleil un jour de canicule ! Idiot. Sous le bleu du ciel, la ville restituait poussière et humidité accumulées, comme à bout de souffle.

C’est le jour de la liberté, de l’égalité et de la fraternité, et en plus, le bi-centenaire de la Révolution !

Dans le bâtiment, il travaillait, dans le bâtiment. Parc d’Attraction, vaste entreprise de manipulation des sentiments, réglée comme une horloge mécanique, ponctuée des pauses biologiques nécessaires et comme convenues aux endroits et temps stratégiques du déambulatoire, entre l’entrée et la sortie. Père. Bien sûr, comme le lui avait rappelé maman, il était - heureux de voir le bonheur de ses enfants, n’est-ce pas mon chéri ? Mais la quête du bonheur devait rester le lot des enfants. La voiture, l’autoroute, une fois la voiture garée, les billets. Sur place il se dérida un peu, on courait partout, négociant les choix d’aller ici ou là, ceci avant ou bien après - Ho s’il te plaît ! Le clown, on ne l’attend pas là où il est. Les autres jouent des rôles. Pas lui. Imprévisible, méchant, trompeur. juste un peu, juste pour faire semblant. Rien n’est maîtrisé chez le clown, il fait tout à l’envers : il pleure aux mariages et rit auprès du cercueil. Et voilà, il était là devant moi, de sa démarche chaloupée, en rigolant sous sa tignasse, et remontant la foule, le perdant du regard, puis, y revenant. il s’était planté là, tenait père par la main, et le clown, les poings sur les hanches, le dévisageait. Son rire s’effaça un instant pour laisser place à un regard fixe, bouche entrouverte. Levant les bras, il levait les sourcils - Il faut déguiser le monsieur, il faut déguiser le monsieur ! C’était très drôle, très drôle, et maman qui disait, - Allez mon chéri, ne soit pas si coincé, c’est rigolo ! Le clown se marrait, derrière le clown, il y avait un vrai quelqu’un, un homme comme moi qui se fendait vraiment la trogne, et ça se voyait. Mettre la perruque ou la refuser ? Le clown insistait - On va le déguiser, on va le déguiser ! - Ho oui, papa ! Père mis la la perruque rouge et frisée, adoubé par un clown hilare. Puis le clown me prit par le bras pour un instant, déambulant bras dessus, bras dessous, suivi par les enfants, puis de ma femme, tenant à bout de bras une longue ficelle se terminant par un énorme cœur rose gonflé à l’hélium. La journée était formidable ! J’avais oublié la perruque rouge en conduisant sur le retour. Cela nous faisait pouffer de rire mais on tint tous bon jusqu’au bout, il y eut seulement quelques allusions à la perruque, que père ne comprit pas. Il faut dire qu’il était ailleurs, comme souvent.

Ce n’est qu’en allant garer la voiture dans le parking souterrain, devant la glace de l’ascenseur, qu’il comprît.

Le soir même Père était parti acheter un paquet de cigarettes, au coin de la rue. Mais il nétait pas revenu. La police fut alertée. Cela arrivait, dirent-ils. Des nouvelles, pourtant, mais quatre mois plus tard.

Mère.

Elle me regardait sans comprendre, m’avait suivi et m’attendait à la sortie du café tabac. Son regard descendait le long de ma joue, de mon bras, s’arrêtant sur le paquet de gitanes : les cigarettes de mon père.

Annotations

Versions

Ce chapitre compte 5 versions.

Vous aimez lire Julie Sansy ?

Commentez et annotez ses textes en vous inscrivant à l'Atelier des auteurs !
Sur l'Atelier des auteurs, un auteur n'est jamais seul : vous pouvez suivre ses avancées, soutenir ses efforts et l'aider à progresser.

Inscription

En rejoignant l'Atelier des auteurs, vous acceptez nos Conditions Générales d'Utilisation.

Déjà membre de l'Atelier des auteurs ? Connexion

Inscrivez-vous pour profiter pleinement de l'Atelier des auteurs !
0