Goul de Cornouaille

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À l’aube du XVIIIème siècle naquit en Cornouaille un homme qui compta sans nul doute parmi les plus cruels et les plus ambitieux de cette époque qui pourtant ne manqua pas de tyrans sanguinaires.

En cette année 1709, la famine fauchait sans pitié les gueux et les petites gens. Dans les terres reculées comme dans les bourgs disséminés dans le duché de Bretagne, les familles ne comptaient plus leurs morts. Les corps efflanqués s’amoncelaient sur des charniers hâtivement bénis par des curés pressés de fuir loin des fièvres putrides, malignes et pestilentes. Les récoltes clairsemées par un hiver glacial avaient rempli à grand peine les greniers des seigneurs et les caves des évêchés. Les pauvres des campagnes se contentaient de soupes de feuilles et de racines. Ceux des villes grillaient les rats qu’ils avaient eu la chance de piéger.

Sur la petite île perdue au large des côtes noires de Cornouaille, on subsistait de pêches faméliques. Les poissons avaient déserté les filets et l’ordinaire était constitué d’étrilles et de berniques arrachées aux rochers.

Ce soir-là, la tempête projetait des tombereaux d’écume jusqu’aux chaumières. Les hommes s’étaient rassemblés sur le rivage, armés de crochets, de cordes et de couteaux. Ils attendaient, impavides et silencieux, les yeux fixés sur l’horizon tourmenté. Une dizaine de gamins aux joues creusées avait allumé le suif des lanternes et déambulait sur la côte balayée par le vent. Les femmes se tenaient en retrait, appuyées aux charrettes couvertes de mousse. Roz, le fils ainé d’Erwan, avait le premier aperçu le bateau au large du Pen Du. La goélette disparaissait au creux des vagues furieuses puis, entêtée, réapparaissait à chaque fois comme un affront aux éléments déchainés.

L’épouse d’Erwan était restée sous la hutte de pierre avec deux anciennes d’une trentaine d’années. Son ventre gonflé donnerait cette nuit naissance à un pauvre de plus.

Fille ou garçon, Erwan  s’en fichait. Seul comptait cet esquif balloté par la tempête.

Lise, elle, donnerait le jour à son huitième enfant. Trois avaient survécu. Elle savait que ses seins flétris ne nourriraient pas celui-là. 

—Elle vire ! avait hurlé Roz en agitant de plus belle sa lanterne.

Il avait raison. Le nez de la goélette pointait maintenant dans leur direction. De longues minutes passèrent. Le bateau se rapprochait rapidement. Quand il fut à une centaine de mètres du rivage, Erwan distingua une silhouette à l’avant de la goélette, un bras tendu vers les rochers qui affleuraient à la surface. Le bateau vira brusquement mais il était trop tard. Il s’éventra sur les roches noires, se disloqua en quelques secondes. Des marins plongèrent puis, recrachés par la mer, s’empalèrent sur les roches acérées. Quelques-uns se jetèrent à l’eau agrippés à des tonneaux. Erwan sourit. Qui disait tonneaux disait nourriture, vin ou marchandise. Les hommes du clan avancèrent jusqu’à l’écume mousseuse. Roz les rejoignit en courant et sortit un couteau de sa ceinture.

Dans la hutte, la femme poussa un hurlement de douleur.

Un tonneau roula jusqu’aux graviers de la plage. Un marin à moitié noyé y était accroché. Erwan l’égorgea d’un geste sec.

À six cent pas, dans la hutte accolée à un bloc de granit, Lise criait sa souffrance.

—La tête sort, lui hurlait l’ancienne, pousse, nom de dieu !

Un morceau d’étrave s’échoua à son tour. Une jeune femme aux soieries détrempées s’y était agrippée. Le gros Vig souleva la masse de cheveux collés sur le visage.

—Merde ! Elle a passé !

Erwan pensa que la femme avait eu de la chance en se noyant.

Les vagues charriaient différents débris : toiles, bois et cordes, cadavres et tonneaux. Les naufrageurs travaillaient en silence. Ils déshabillaient les corps aux yeux exorbités, égorgeaient les rares rescapés avec la même indifférence que s’ils avaient été des lapins, empilaient les vêtements, les caisses et les tonneaux sur les charrettes. Le lendemain, il n’y aurait plus la moindre trace du naufrage.

Erwan s’approcha de la jeune noyée. Ses yeux bleus ne fixaient plus rien. À son cou, un médaillon pendait. Erwan l’arracha. Il représentait une licorne dorée allongée au pied d’un chêne. Erwan le mit dans sa poche. En haut de la grève, des charrettes s’éloignaient.

Dans la hutte, la femme expulsa le nourrisson dans un dernier hurlement. Le bébé brailla aussitôt.

—Quel gueulard çui-là, lança une ancienne. Si s’en sort, l’appellera Goul !

Erwan entra à cet instant dans la hutte, constata que l’enfant vivait et que c’était un mâle. Il tendit le médaillon à sa femme allongée. Elle le fixa, surprise ; jamais il ne lui avait fait de présent.

Elle jeta un coup d’œil à l’objet. Aucun d’eux ne savait à ce moment que le médaillon scellerait leur destin et qu’il conduirait le nouveau-né jusqu’à la gloire, la fortune et la folie.

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