Chapitre XXX : Chacun le sien, Partie 3

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 Cette maudite brume venait de nous séparer. J'avais eu beau user de mon talent de détection auditive, je ne décelais plus la présence de Teïnelyore, je me retrouvais seule, entourée par l'épais brouillard.

 Tous mes sens étaient aux aguets, je guettais le moindre son, traquais la moindre ombre qui aurait pu se faufiler dans l'écran pâle. Je me décidais à poursuivre mon chemin, errant dans la lueur morne m'englobant. Seules les feuilles et les touffes d'herbe murmuraient sous mes pas. Étais-je traquée ? Une drôle de sensation me parcourait les veines.

 Je pestais contre le battement de mon cœur, qui s'emballait puissamment, il brouillait ma perception. Je ne pouvais pas rester immobile, cela me nuirait. Je me mettais donc à courir, toujours tout droit, j'atteignais finalement l'orée du bois que nous avions tout juste perdu de vue. Mon regard distinguait désormais plus clairement ce qui m'entourait. Le tapis de brindilles et de feuilles mortes crépitait sous mes pas. Je voyais désormais distinctement tous les arbres qui m'encerclaient. Mon tambour s'apaisait, je retrouvais l'usage complet de mes oreilles.


 Instinctivement, je me mettais à la place de celui qui aurait pu me traquer, il ou elle devait attendre que je me déplace pour ne pas être repéré. Aussi feignais de poursuivre ma marche, et avant que mon pied ne retoucha le sol, je stoppai mon mouvement. J'entendais alors des branches éclater sous les pas peu discrets de mon prédateur. Par réflexe, je bondissais en direction d'un tronc, toutes griffes sorties, et m'y accrochais. Je me retournais vers l'endroit d'où le craquement provenait. Rien.

 Aucun bruit ne perturbait le calme de la forêt, pas un sifflement d'oiseau, pas le moindre murmure du vent. Tout était calme, j'interprétais cette situation différemment d'une simple quiétude. Ce qui me pourchassait, avait du faire fuir toutes les bestioles de la sylve. J'admirais le silence, jusqu'à ce que des bruissements de feuillage se fassent percevoir. La chasse pouvait alors s'inverser.

 Tout en me projetant en direction d'un autre arbre, je me métamorphosais. J'inversais les dimensions ainsi que les lois de la gravité, et je passais désormais d'écorce en écorce avec légèreté et puissance. Je savais que ma proie pouvait elle aussi se déplacer de branche en branche, j'accélérais la cadence de mes bonds. Mes poignards se plantaient dans les cimes, inlassablement, rapidement. Ma cible était désormais clairement perceptible. C'était elle qui me fuyait.

 Les géants sylvestres devenaient de plus en plus imposants, l'espace au sol était moins restreint, je tombais lourdement sur le sol moussu, et me mettais à courir à quatre pattes. Je pouvais désormais apercevoir une forme noire presque au-dessus de moi. Quelques instants s'écoulèrent, et j'étais désormais au pied des feuillus qui abritaient l'animal au pelage obscur.

 Sans me poser de questions, je fonçais droit dans le pied du refuge arboricole. L'impact remua suffisamment le tronc pour qu'enfin, je vois un immense félin, au pelage noir touffu et à la gueule immense, dégringoler et se rattrapper sur ses quatre pattes avant qu'elle n'heurte la terre. La panthère me faisait face, je m'étais dressée sur mes pattes arrière, toutes griffes sorties, et poussais un féroce rugissement.


 La chasseresse devait m'arriver à hauteur de buste, sous ma forme bestiale, cette créature était particulièrement belle, bien que foncièrement menaçante. Nous nous faisions face, immobiles, s'affrontant par le biais de nos regards, je plantais mes yeux fendus dans les siens d'un bleu éclatant. Je constatais que mon opposante possédait deux queues battant l'air, virevoltant farouchement. Cependant, malgré sa posture qui aurait pu indiquer qu'elle allait me fondre dessus à tout instant, elle n'en faisait rien et restait de marbre.

 N'envisageant pas qu'elle m'agresse, je reprenais mon apparence humaine, puis m'asseyais en tailleur face à elle. L'imposante reine de la nuit en fit tout autant, se posant sur sa croupe.



 " Tu ne comptes pas m'attaquer, hein ? Lui susurrais-je, tentant de me faire comprendre en employant un ton doux.

- Non, en effet. Je ne suis pas là pour ça. Me répondait-elle, d'une voix féminine et puissante, tout en entamant la toilette de son museau à l'aide d'une de ses pattes antérieures.
- Cela me rassure... Hé mais. Tu parles ?

- Oui, je parle, et heureusement n'est-ce-pas ? Pour communiquer, c'est plus simple.

- C'est certain, mais. C'est improbable aussi !

- Pourquoi cela, parce que les animaux ne parlent pas d'ordinaire ?

- Non je n'ai pas dit ça, il est clair qu'entre eux ils discutent, mais je ne comprends pas ce qu'ils se disent... Alors...

- C'est une bonne réflexion.

- Merci... Mais toi, alors, comment se fait-il que tu aies une voix ?

- Sûrement car je ne suis pas un simple animal.

- Je m'en serais un peu doutée que tu n'étais pas ordinaire, tu es immense et tu as deux queues.

- Ce n'est pas tout.

- Oui, et tu es dotée de la parole, ça commence à en faire des particularités. Qu'es-tu ?

- La bonne question, c'est, qui sommes-nous. Félicie.

- Tu connais mon nom aussi... Étrange. Donc. Moi je suis une semie-humaine, et toi tu es une... Panthère qui parle, géante et avec deux queues. Je prenais mon air ignare. Je suis certaine qu'il y a quelque chose d'autre, n'est-ce-pas ?

- Oui, nous sommes sœurs, et pas n'importe quelles frangines. Figure-toi que, je ne suis pas qu'une panthère par ailleurs !

- Ah bon ?

- Tout à fait. Regarde. Mon interlocutrice effectuait un saut périlleux arrière sur elle-même, apparaissait un nuage de fumée noire, une fois l'opaque écran dissipé, un chat obscur, toujours muni de deux queues se profilait. Voilà.

- Ooooooh ! Mais tu es adorable et redoutable à la fois. J'adore !

- Comme toi Félicie.

- Oh. Toi je vais t'adorer. Je saisissais le félin aux poils longs dans mes bras. Euh. Excuse-moi, peut-être que c'est un peu précipité.
- Cela ne me dérange pas. Lâchait-elle avant de se mettre en boule dans le creux de mes jambes.

- Ah tant mieux ! Tu as un nom toi ?

- Non, j'attendais que tu me le donnes !

- Mais, pourquoi moi ? Quel lien nous unit réellement ?

- Je suis un Léviathan, je suis venue avec toi sur Mithreïlid, mais nous avons été séparées, le temps que j'apprenne comment fonctionne ce monde. Puis je me suis mise en route, j'ai alors croisé un autre de mes confrères.

- Ce qui m'étonne, c'est que je dois bien avoir un statut particulier pour que tu sois à mes côtés. Non ?

- Bien sûr, mais tu sais déjà qui tu es, n'est-ce-pas ?

- Bah... Je réfléchissais.

- Ne réfléchis pas trop. Fie-toi à ce que tu as vécu.

- Hé bien... Oh mais, tu lis dans mes pensées !

- Oui, et toi aussi tu y parviendras avec les miennes quand tu seras suffisamment entraînée.

- Ah ! C'est bien pratique ça ! Pour traquer...

- Tu as saisi l'idée, et encore. Je suis convaincue que nous trouverons d'autres utilités à notre communication télépathique !

- Je sais ! J'ai trouvé comment j'allais t'appeler.

- J'aime bien ce nom.

- Mais... Laisse-moi te le dire avant de le deviner !

- Si cela te fait plaisir.

- Désormais, tu seras Néorilya !

- Voilà qui est dit.

- Tu disais qu'un autre Léviathan cheminait avec toi. Êtes-vous belliqueux de nature ?

- Pourquoi me demandes-tu cela ?

- Comme tu me traquais...

- Si l'on nous provoque, oui. Mais pour ma part, je ne faisais que jouer à chat avec toi. Je trouve ça drôle !

- Moi aussi... Même si j'étais un peu inquiète quand même. Je voulais savoir cela car j'étais avec Teïnelyore, une... Je ne savais pas comment la qualifier.

- Je sais que votre relation est spéciale, tu n'as pas à mettre de mots là-dessus.

- Oui, bon... Toujours est-il qu'elle a disparu.

- Sauf quà sa manière elle est comme toi, Félicie.

- Que veux-tu dire par là ?

- Elle aussi a accompli de grandes choses, elle aussi possède un don. Elle aussi est une Déesse.

- Hahahaha ! Une Dée... Je prenais conscience de ce mot. Une Déesse ?! Mais...

- Oui, bien entendu que toi aussi tu es une Déesse.

- Bah voyons. Mais de quoi au juste ?

- Ça... Seule la route qui t'attend pourra y répondre. Tu verras bien de quoi demain sera fait, et le chemin que tu emprunteras. À ce moment-là, tu auras surement tes réponses.

- Bon d'accord. J'imagine que Teïnelyore ne doit pas être très loin... Partons à sa recherche.

- Cela me va, nous n'avons qu'à faire la course, qu'en penses-tu Félicie ?

- Très bien Néorilya ! Trois, deux..."



 Mon léviathan avait usé de la même ruse que moi, et était parti au un, tout en s'extirpant de mes cuisses par un bond, elle reprenait sa forme de panthère, je me métamorphosais moi aussi. Nous galopions désormais à grande vitesse à travers la sylve. Slalomant entre les troncs, nous foulions à peine le sol, rebondissant à toute allure, usant des troncs encore debout ou abattus pour rebondir et nous rediriger.


 J'entendais Néorilya me charrier par le biais de mes songes, cela me motivait à accélerer mon rythme. Je n'avais jamais été aussi vite, même pas quand le Dragon m'avait poursuivie. Des pas un plus lourds me parvenaient aux oreilles, mêmes les vibrations de la terre, me confirmait le fruit de ma perception auditive.


 Nous modifions nos trajectoires, une allée plus éparse semblait percer la forêt, s'illuminant aux alentours du sentier, par de nombreux rayons dorés et iridescents. Nous allions nous y engouffrer avec mon Léviathan, mais nous nous arrêtions brusquement. Un cerf gigantesque baigné de la lumière solaire arrivait au grand galop, ses quatres bois pâles gorgés des reflets multicolores scintillaient du même éclat. Je reconnus en un instant la longue chevelure mauve de Teïnelyore, virevoltant au gré du vent.

 Elle dut me voir aussi, car la monture fit demi-tour, puis enfin nous nous retrouvions, nous prenions le temps d'inspecter nos léviathans respectifs, puis finalement, repartions vers le sud, sans destination précise.



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