Chapitre II : Un bec et des ailes, nous n'en voulons pas, Partie 2

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 L'enfance de la petite Hul, qui n'avait pas commencé par le plus chaleureux des accueils, n'allait pas être marquée d'une grande gaieté. En effet, la fille, très différente, voire trop différente des autres, allait connaître de nombreuses brimades de la part des autres enfants qu'elle côtoyait en se rendant en classe... Que cela soit en raison de sa petite taille, de son incapacité complète à se servir d'outils - ne possédant pas de mains - et au simple fait qu'elle ne fut pas humaine comme les autres. Cette dernière n'était pas totalement indifférente aux moqueries des autres, mais elle trouvait cependant refuge en allant le plus souvent qu'elle le put au lieu où sa mort prématurée aurait pu advenir, bien qu'elle ne le sache jamais.

 Elle se rendait au cœur de la forêt, au clair des Lunes, s'installant sur les rochers et laissant ses pieds tremper dans l'eau fraîche du ruisseau. Elle levait parfois la tête afin de mieux entendre le doux chant des rapaces nocturnes, qui étrangement, la suivaient partout une fois la nuit tombée et semblaient lui parler, bien qu'elle ne puisse jamais les comprendre. Elle se munissait de livres parlant de l'histoire de Mithreïlid, des sciences que le peuple avait découvert pas à pas, des techniques primaires des arcanes, qu'elle dévorait sans se lasser ; tout en étant bien consciente que le papier et l'encre n'étaient pour ainsi dire que ses seuls vrais amis.


 Son quotidien se rythmait sans cesse de cette manière. Elle subissait les journées, les unes après les autres, et revivait la nuit, se perdant dans les pages innombrables d'un nombre incalculable d'ouvrages en tout genre. Elle avait tellement lu, qu'à l'âge de treize cycles, elle savait sûrement plus de choses que n'importe lequel des érudits de Mithreïlid. Sa connaissance s'étendait sur toutes les choses que ce Monde possédait, et arriva un moment, où malgré la richesse culturelle que proposaient les bibliothèques de son village et des hameaux aux alentours, elle ne trouvait plus de nouveaux livres à se mettre sous le bec. Malgré tout ça, l'enfant, toujours avare de nouvelles connaissances, n'avait toujours pas trouvé comment se servir de ses ailes, elle ne pouvait pas voler, et ne pouvait toujours pas non plus tenir ne serait-ce qu'une fourchette entre ses plumes.


 Bien qu'elle n'ait jamais maudit son apparence et sa constitution, elle commençait à se demander pourquoi elle était ainsi faite, et pourquoi, le cas échéant où elle n'était pas une exception, aucun des grimoires n'ait jamais mentionné quelqu'un semblable à elle. Même apprendre l'existence d'un mythe ou d'une légende lui aurait suffi afin de mieux appréhender ce qu'elle était, sauf qu'aucun conte ou récit ne témoignait d'un cas comme elle. Son destin lui apparaissait comme un chemin sans lumière, où le regard des autres ne cesserait jamais de lui rappeler qu'elle n'avait rien en commun avec les autres Mithreïlidiens.

 Elle était prisonnière de sa maturité et de son savoir, qui lui empêchaient de rire avec les autres enfants et d'être comprise par ces derniers. Elle était celle qu'on laissait toujours à l'arrière des promenades, celle qui ne trouvait personne avec qui jouer ; pour ainsi dire, la jeune Hul, ne pouvait que prématurément constater avec embarras que sa vie serait sûrement à l'image de son enfance.


 Cependant, c'est durant une énième marche où les enfants, accompagnés de leur précepteur, que sa vie, qu'elle pensait scellée dans l'incapacité, allait basculer du tout au tout. Cette région forestière bordait une importante chaîne de montagnes, laquelle était praticable en parcourant des chemins longeant les ravins d'une part et longeant les flancs rocheux de l'autre. Le groupe bruyant qui avançait en colonnade sur l'un de ces sentiers montagnards, était animé d'une grande joie, les chants enfantins résonnaient au-dessus des cimes des arbres, et la cohue, bien que joviale, allait provoquer l'éboulement d'un pans de pierre, usé par le vent et l'érosion naturelle du temps. Ce n'est qu'après avoir constaté la chute de petits cailloux, qu'Hul, contempla la barrière rocheuse au-dessus de la caravane chantonnant, et vit plusieurs rocs de grande taille, commencer à fondre en direction des enfants.

 Cette dernière, hurla de sa voix claire pour avertir les autres promeneurs, qui à leur tour, paniqués, n'eurent le temps que de lever les yeux, sans pour autant pouvoir se déplacer suffisamment pour éviter d'être écrabouillés. Fort heureusement, Hul, qui elle aussi allait être frappée de plein fouet par l'éboulement, tendit ses ailes vers les projectiles, et se concentra tout en implorant son corps et son âme de la laisser vivre plus longtemps. Les amas de pierre, dont la vitesse n'avait cessé d'augmenter du fait de la gravité, allaient bel et bien réduire tout le groupe en bouillie, les cris de peur collectifs ne les sauveraient pas.


 Sauf qu'au moment où tous se croyaient déjà aplatis, Hul, elle, rayonnait d'une lumière pâle, tandis que les rochers menaçants, venaient d'être stoppés net, englobés du même éclat que celui qui enveloppait la jeune fille. Visant toujours l'éboulement, Hul, guida ce dernier en direction du ravin ; les enfants et le précepteur, dont les visages étaient jusqu'alors crispés par la mort, contemplaient désormais la petite fille, dont les aigrettes laissaient s'écouler un mince filet de sang tant la prouesse qu'elle était en train d'accomplir lui demandait de la concentration. Les rochers, enfin au-dessus du vide, Hul, relâcha sa focalisation, et c'est dans un énorme fracas que les blocs mortels, continuèrent leur descente jusqu'à ce qu'ils s'écrasent quelques mètres plus bas, fauchant troncs et branches à leur passage.


 Tout le monde était sain et sauf, mais le danger que tout le monde pensait hors de portée, se manifestait une nouvelle fois... Une dernière roche dévala la pente en direction de la petite Hul, cette dernière, prise d'effroi, n'ayant pas pu se rendre compte assez vite qu'elle allait se faire écraser à son tour, sauta par inadvertance droit dans le vide. Elle ferma les yeux, comme pour ne pas avoir à affronter la mort de face, et alors qu'elle les rouvrait pour constater qu'elle était entrain de tomber à pic, elle ne voyait que le rocher, en train de rouler, lui aussi vers la forêt qu'elle survolait. Ses ailes, jusque là inutiles et minuscules, venaient de croître en un instant, et la soupesaient sans aucune difficulté. L'enfant battait l'air à l'aide de ces dernières, et planait aisément au-dessus des plus hautes branches de la sylve meurtrie par l'éboulement. Ses camarades ébahis par ce sauvetage in extremis, scandaient et hurlaient son nom, tout en l'applaudissant.

  La petite Hul, les larmes aux yeux, n'en revenait pas, elle qui avait lu tant d'histoires au sujet de la magie, venait de faire appel à un pouvoir dont elle connaissait le nom depuis bien longtemps : la télékinésie. Mieux que ça encore, elle pouvait désormais jouir de ses ailes, qui lui conféraient ce qu'aucun Mithreïlidien n'avait pu posséder jusqu'alors, le don de voler. C'est après avoir effectué plusieurs acrobaties maladroites dans le ciel, que la jeune fille revint se poser auprès des autres enfants. Pour la première fois, et loin d'être la dernière, elle était acclamée en héroïne.

 Le groupe fit instantanément demi-tour pour se diriger vers le village, où les bambins, s'empressèrent d'aller raconter à leurs parents tout ce qu'il s'était passé et comment la jeune Hul, dont tout le monde se moquait, venait de les sauver. Mais ce n'est pas dans les yeux de la fille-oiseau que les plus belles lueurs purent se lire : c'est dans ceux de ses propres géniteurs, que la fierté et la joie rayonnaient. Quelques heures après, mêmes les villages voisins étaient au courant et ce soir-là, on célébra pour la première fois, le nom de Hul, qui malgré son jeune âge, ne tarda pas à voir la première statue à son effigie être érigée.


 Cependant, ce n'est pas de se voir figée dans le temps qui la rendait joyeuse, c'est qu'enfin, elle allait pouvoir manipuler les objets qui l'entouraient. Si déplacer des rochers lui avait paru facile sur le moment, elle se rendit bien vite compte que son instinct et la force qui sommeillaient en elle, l'avaient grandement aidée, elle en prit bien vite conscience lorsqu'avec la même concentration dont elle avait du faire preuve pour sauver le groupe quelques jours auparavant, elle manqua de peu de se crever un œil avec une fourchette. Aussi s'exerçait-elle avec une grande prudence. Il y eut bien d'autres accidents dans le même genre : elle souleva des petits rochers qui finissaient par être projetés à des vitesses faramineuses totalement hors de son contrôle, des objets qui se disloquaient en mille morceaux alors qu'elle souhaitait seulement les faire léviter... Il y en aurait beaucoup d'autres à raconter.


 Néanmoins, dans son immense sagesse et malgré les échecs qu'elle essuyait quotidiennement, elle ne cessait jamais de pratiquer, et bientôt, elle acquit la dextérité mentale suffisante pour réussir à exécuter ce qu'elle voulait exactement. Aussi, faire mouvoir une fourchette était devenu extrêmement facile, et même si pour tous ses proches il s'agissait là d'un acte courant, pour Hul, c'était une immense victoire. Ce faisant, elle continua à enrichir sa maîtrise de la télékinésie, si bien, qu'elle était désormais capable de contrôler deux épées en même temps par la pensée, sauf qu'elle ne se contentait pas de les faire léviter : elle avait tellement lu de récits héroïques et connaissait tellement de techniques de combat, qu'elle se mit à pratiquer seule, l'art du duel et du maniement d'arme.


 Les chanceux pouvaient parfois l'apercevoir en train de danser dans une clairière assez défrichée, entourée de ses lames, elles-mêmes tournoyant à grande vitesse et découpant l'air dans un sifflement cristallin. Hul, que l'on avait toujours perçue simplement comme une personne dénuée de talents, était entrain de tous les acquérir un par un, et de les maîtriser avec une grâce inégalable.


 Aussi, après avoir complété son entraînement télékinétique, elle se focalisa désormais sur le vol. Comparé au temps qu'elle avait passé pour réussir à contrôler les flux de sa pensée, elle n'eut besoin que de quelques heures pour réussir à effectuer mille et unes acrobaties aériennes. Rapidement les bûcherons des alentours la voyaient filer à toute vitesse entre les branches, slalomant avec une grande agilité entre les allées étriquées et garnies d'arbres de la sylve. Mais pour Hul, il fallait toujours acquérir plus de savoir et de maîtrise, aussi, c'était désormais accompagnée de lames volantes qu'elle planait dans les cieux, sa pensée se matérialisait de façon de plus en précise, elle avait juste l'impression de posséder plusieurs bras invisibles, dotés d'une force illimitée.


 L'enfant, assoiffée de connaissances et apte à se déplacer sans aucune crainte, put à tires d'ailes se rendre beaucoup plus loin et en beaucoup moins de temps, là où ses petites jambes n'avaient pas pu l'emmener jusqu'alors, aussi, put-elle découvrir de nouveaux ouvrages sans avoir à quitter le nid parental définitivement. Mithreïlid, qui d'après ses lectures, lui semblait si vaste du fait de sa petite taille, devint alors, une terre qu'elle allait pouvoir parcourir plus vite que n’importe qui. Bien qu'elle ne s'aventurait jamais trop loin afin de pouvoir rentrer chez elle tous les soirs, bientôt, toutes les régions voisines lui furent familières, si bien qu'après avoir épuisé toutes les bibliothèques et leurs trésors littéraires, auxquels elle pouvait consacrer toujours autant d’intérêt et de temps, c'était désormais sa soif d'aventures et de rencontres qui devenait grande.



 Cependant, bien que le temps avait passé depuis son apprentissage et ses premières escapades aériennes, Hul fêtait alors son vingt-cinquième cycle de vie, mais avait toujours l'allure d'une gamine, tous les autres enfants avec qui elle avait été en contact avaient eux changé d'apparence. Même si on la reconnaissait désormais comme une sage et une enfant prodige, ses songes étaient mûrs depuis de nombreuses années, et elle trépignait de plus en plus à l'idée de partir explorer le monde par elle-même.

  C'est le cœur lourd, que ses parents, étaient forcés de constater que leur petite fille, n'en avait plus que l'apparence, et qu'ils allaient devoir la laisser partir, mais bien plus loin qu'elle n'avait jamais été jusqu'alors, comme tel était son désir le plus ardent. Aussi, un matin, la petite Hul, équipée de trois épées, munie d'un chaperon blanc comme la neige et rembourré, et d'une bourse contenant quelques pièces d'or, s'envola, laissant derrière elle son enfance et son village natal, regardant l'horizon comme s'il s'agissait de son avenir.

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