Chapitre 35C: août 1785

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Je prenais le temps avec mon mari de m'occuper des garçons, nous sortions, pour changer d'air, souvent à Versailles, dont une partie des jardins était ouverte au public. Nous allâmes une fois nous promener à la ménagerie, entièrement reconstruite depuis la fois où je m'y étais rendue avec ma sœur et ma tante, il y a trente ans.

Un dimanche, je proposais de sortir à Montrouge, pour revoir mon amie et se rendre compte de ce qui avait été fait de notre maison, notre si jolie maison remplie de souvenirs.

André nous y emmena sans problème, avec Léon-Paul tout excité a l'idée de raviver ces souvenirs, et André qui se demandait, avec ces questions sans rapport, si moi aussi, j'avais été un bébé.

Le village n'avait pas changé, je cherchais des yeux ma meilleure amie, perdue de vue depuis quatre ans, et avec laquelle la correspondance était impossible, car, je n'étais au courant que depuis un peu avant notre déménagement, elle ne savait pas lire.

L'étang, l'église, le cimetière, tout était encore là. Je demeurais horrifiée lorsqu’il devint évident que notre grande maison de pierre sur les hauteurs avait été démolie. Cependant, pour une raison mystérieuse, le nouveau propriétaire n'avait rien reconstruit dessus. Seul un terrain vague demeurait a son emplacement, fait de friches et d'arbustes piquants. J'expliquais a André qui avait du mal a se représenter la maison que c'était là qu'il était né.

Au centre du village, alors que les enfants visitaient avec mon mari, mon cœur battait lorsque je croyait apercevoir Gabrielle. Ce n'était pas elle, mais une voisine que je connaissais seulement de visage. Elle parut heureuse de me revoir et s'essuya les mains sur son tablier.

—'' Madame Aubejoux ! Cela fait déjà quelques années... Dites-moi donc ce qui vous amène ici.

—'' Je cherche Gabrielle... Où croyez - vous que je puisse la trouver?

—'' Gabrielle...

—'' Ou madame Lansot si vous préférez.

—'' Ah oui ! Quelle ange... On lui aurait donné le bon Dieu sans confession... Elle n'habite plus ici depuis deux ans. Que je vous explique. Son mari est décédé en 1784, deux ans environ après votre départ. Monsieur Louis, n'étant pas marié, s'est proposé d'épouser la jeune veuve, et de reconnaître son fils de huit ans. Ils sont partis peu de temps après leurs noces, pour Paris, de façon a ce que le docteur puisse mieux vivre de son métier en exerçant à l'hôpital. Anne doit avoir sa nouvelle adresse, si vous voulez lui rendre visite un de ces jours.

—'' Merci beaucoup pour ces informations. Mais… qui est Anne?

—'' C'est ma voisine de droite. Elle sait lire et écrire. C'était une proche amie de madame Lansot.

Je me rendais en deux pas chez cette voisine qui était une des seules a savoir lire et écrire ici et qui faisait souvent office d'écrivain public pour le village. C'était elle dont le fils avait tellement causé de problèmes a Léon - Paul, et qui m’avait valu quelques embrouilles avec ma meilleure amie. Je passais ma tête par la porte grande ouverte de ce minuscule logis, d'où émanait des odeurs de menthe et de condiments. Elle était attablée, une plume et un encrier posés sur la table de bois, ses cheveux mal attachés, allure d'une vraie campagnarde.

—'' Bonjour. Je voudrais...

—'' Je vous reconnais. Vous habitiez par ici, n'est-ce pas ?

—'' En effet. Je voudrais juste que vous me donniez l'adresse de madame Lansot, qui a déménagé sur Paris il y a deux ans. La voisine m'a dit que vous la connaissiez.

La femme s'approcha, et tendit la main.

—''Fixez le prix. Je vous dirais.

Je lui donnais les quelques sous qui me restaient au fond de ma besace et elle me griffonna sur un petit papier une courte adresse. Je la remerciais, avant de quitter la maison, satisfaite.

Je cherchais des yeux mes fils, mais comme je ne les voyait pas, j'étais plutôt rassurée de savoir leur beau - père avec eux. Profitant des derniers rayons de soleil avant l'arrivée du froid mois d'octobre, je me rendais pour profiter de l'occasion au petit cimetière qui jouxtait l'église.

Après avoir maintes et maintes fois fait le tour des tombes, cherchant de plus en plus désespérément les petites stèles de mes bébés, je devais me rendre à l'évidence qu'elles avaient été remplacées. Ce fus comme si on me les arrachait chacun une seconde fois. Personne n'avait payé la concession depuis notre déménagement et les restes avaient dus être placés en fosse commune. Bouleversée par tant de manque de compassion, je me rendais à l'église allumer un cierge pour Simon et Louise, et je gravais leurs noms sur un des chênes qui bordait le cimetière, pour qu'ils demeurent là, pour toujours.

Chamboulée, je cherchais longuement et sous la fine brise mon mari, et je le priais de rentrer.

Au début du mois d'octobre, après quelques semaines d'échanges avec Berthe et son mari sur les modalités des études de médecine de Léon-Paul, mon fils aîné partait vivre chez eux, pour deux ans de formation en tant qu'élève, à l'hôpital. A quinze ans, il reviendrait à la maison, pour rentrer à la Faculté des Arts de Paris.

Comme il s'ennuyait beaucoup durant les longues journées de la semaine qui séparaient chaque dimanche, j'initiais mon petit garçon au catéchisme, ce que j'avais peu eu l'occasion de faire avec ses aînés, qui avaient pourtant célébrés leurs communions l'air de rien. André savait me réciter le nom de chaque apôtre de Jésus, en riant lorsqu'il entendait son prénom, celui du deuxième, alors qu'il ne savait même pas encore lire. Le soir, il récitait ses apprentissages du jour a son beau-père, qui l'écoutait plutôt passivement.

—'' Vous ne voudriez plutôt pas lui apprendre à lire ? Me questionna mon mari en se resservant du vin

—'' Oh... Il n'a que cinq ans.

—'' Il n'a que cinq ans, mais pour apprendre par cœur le nom de tous les apôtres de Jésus, il n'est pas trop jeune.

—'' Oh, la religion est importante.

—'' Oui, mais c'est un apprentissage inutile. Vous embourbez sa mémoire.

—'' La religion n'a rien d'inutile André ! Elle fait partie de sa vie, comme vous et moi.

—'' Causez toujours, mais je suis sûr que Léon-Paul ou Malou serait incapable de vous réciter un seul passage de la Bible Louise ! Arrêtez un peu avec vos histoires de religion, vous n'avez jamais appris quoi que ce soit sur le sujet a votre filleule, alors que c'est pourtant votre rôle ! Ce n'est qu'un passe - temps pour le petit, il s'ennuie a mourir, c'est normal qu'il s’intéresse a tout ce que vous lui proposez !

—'' Il s'ennuie, il s'ennuie. Mais bien sûr qu'il s'ennuie ! Que voulez - vous que j'y fasse ?! Je prépare à manger, je vais chercher l'eau, je trime pour les lessives, je nettoie l'appartement, je repasse le linge ! Je ne peux pas toujours l'occuper. Je fais tout ici et c'est normal, mais cessez un peu de vous plaindre.

—'' Ne me donnez pas d'ordre Louise, ne me donnez pas d'ordre.

Mon mari quitta la pièce son livre à la main pour aller lire dans la chambre. André me fixait, de ses yeux bleus, ses cheveux blonds-châtains trop longs qui lui tombaient dans la figure, il était sans doute étonné que nous nous énervions a son sujet.

—'' Allez jouer bonhomme. Lui caressais-je les cheveux

—'' J'attends Louise. Ma petite sœur.

—'' Mais bon sang arrêtez avec ces histoires! Elle n'existe plus, Louise, elle est morte et enterrée ! Mais ce n'est plus possible, enfin, Jeanjean, cessez...

Sans même verser une larme, il s'en retourna vers sa chambre vide où l'attendait assise sur le lit sa petite sœur, pourtant morte et enterrée depuis trois ans. Je l'entendais lui parler, pour se consoler sans doute, cela allait de mal en pis au fur et à mesure qu'il grandissait et je me demandais bien qu'elle ampleur cette petite séraphine prendrait dans sa vie. Mon mari me conseilla de lui faire rencontrer des enfants de son âge, ce que je n'avais encore jamais fait.

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