Corvée (*)

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Gare centrale, Vienne, Autriche, 3 février 2012

La jeune fille aux cheveux couleur paille fixait la boule de glace au chocolat, tandis qu'elle l'écrasait obstinément avec le dos de la cuillère. Son visage pâle, presque maladif, aurait pu susciter de la compassion, si elle n'avait pas eu ce regard froid, assassin. Elle boudait, marmonnait entre ses dents assez clairement pour que son père l’entende. Lui, l'observait avec une once de tendresse, une légère moue dissimulait un sourire. Il était heureux de revoir sa fille, même s'il éprouvait de plus en plus de difficultés à le lui montrer.

— Je vous déteste tous les deux ! lança-t-elle sans ambages, brisant le silence.

Elle aurait voulu ajouter des paroles plus blessantes. Lui signifier qu'elle avait la maturité suffissante pour comprendre ce qu'on lui cachait. Elle vivait mal la séparation de ses parents. Cela l'agaçait, la gonflait, comme elle disait. Car elle connaissait les raisons qui avaient poussé sa mère à partir. Elle n'eut pas l'occasion de cracher sa haine. Elle dut se taire lorsqu'elle sentit les yeux froids de son père la fixer.

— Elle te plaît, ta glace ? lui demanda-t-il, nonchalant.

— Non !

Il fit semblant de l’ignorer, consulta sa montre et tira de sa poche un téléphone portable qu'il posa sur la table. Vivi contempla l'objet avec convoitise. La sanction n'avait que trop duré.

— Après ton stage de ski à Arlberg, poursuivit-il, je te rejoindrai et nous passerons du temps ensemble à la station. D’accord ?

— Ouais, super ! répondit-elle en bâillant. Tu t'occupes enfin de moi juste parce que l’autre a décidé de se la couler douce à New York avec son...

— Je t’interdis de parler comme ça de ta mère, Vivi. Tu lui dois le respect, sermonna Karl, sèchement.

— Elle t’a respecté, toi ?

Il garda le silence, sans rompre le contact visuel. Du bout des doigts, il pianotait la table tandis qu'il contemplait sa fille. Elle avait grandi trop vite. Fini la connivence avec l'adorable gamine qu’elle était à ses cinq ou six ans, celle qui demandait, en gloussant, une glace au parfum à la crotte de nez. Il avait l'impression de ne plus l'avoir entendu rire depuis une éternité. La distance entre eux était devenue trop grande, elle s'éloignait de jour en jour jusqu'à devenir une inconnue. Il se demanda si elle le ressentait aussi.

— Tu avais aussi des choses à te reprocher, continua-t-elle.

— Vivi, je sais que cela t’affecte, mais ce sont des affaires de grands, d’accord ? On n’en parle plus.

— Je ne suis plus une gamine ! J’ai seize ans, je devrais pouvoir décider où et avec qui partir. Et tu sais, mon choix ne se porterait sur aucun d'entre vous !

— Tu iras en France avec ta mère, répondit-il, calmement.

— De toute façon, ici ou là-bas, vous me foutez tout le temps en pension.

— C’est important pour ton éducation.

— Remarque, ça me fera des vacances... loin de vous deux. Tu me rends mon portable et ma console ?

D'un mouvement d'index, Karl poussa le téléphone portable. L'appareil glissa sur la table jusqu'à sa fille, qui l'attrapa de justesse. Soulagée de l'avoir récupéré, elle dégusta enfin le restant de sa glace, à moitié fondue. Après trois bouchées, elle reprit :

— En plus, j'ai jamais aimé le ski. Ce coin-là, c'est près de la maison de retraite ? Tu vas m'obliger à visiter l’autre ?

— L’autre, c’est ta grande mère, Vivi, répondit-il patiemment.

— Elle ne sait pas qui je suis... ni toi, d’ailleurs.

Il n'ajouta rien de plus. Vivi braqua son regard vers l'écran de son mobile. Surprise par l'heure affichée, proche de celle du départ, elle se dépêcha de finir sa glace.

Pendant ce temps, il sortit son téléphone et consulta ses messages. Pas d’urgence ni d’alerte. Après le départ de sa fille, il comptait passer au commissariat, comme convenu. Cela faisait deux jours que ce Parker l'avait intrigué, mais il n'avait pas eu l'occasion de s'en occuper. Il avait d'autres chats à fouetter avec Vivi. À peine leur fille rentrée de son internat, Kirsten, sa mère la lui avait confiée d'urgence, car elle devait partir pour des raisons pseudo-professionnelles à New York... rejoindre son amant.

Il ne put s’empêcher de dérouler sur l’écran l’historique de ses messages. Autrefois, il ne se passait pas un jour sans qu'elle lui écrive un mot d’amour chaque jour, et jamais il n'avait répondu tant il trouvait cette démarche mièvre. À présent, il regrettait ce choix.

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