Le chalet

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Sur la route de Lech, Autriche, 8 février 2012

— Pourquoi on change de voiture ? demanda Vivi.

Elle avait remarqué les panneaux et s’étonnait aussi du trajet. Le manque d’éloquence de son père ne l’avait pas surprise, en revanche elle s’attendait à rentrer à Vienne. Il avait mentionné qu’ils partiraient le lendemain, car il avait « une affaire à régler ». Comme elle devait encore se trouver dans ce stage pourri de ski, elle se convainquit que l'attitude de son père se justifiait par une femme. Même si elle se fichait des amourettes de ses parents, elle avait hâte de pouvoir cracher à la figure de sa mère que lui aussi, il avait quelqu’un. Son intention n’était pas de susciter de la jalousie, encore moins une prise de conscience. Non, elle ne cherchait qu’à l’agacer.

L’adolescente ne comptabilisait plus les reproches contre ses parents : de l’avoir mise au monde, ou même d'exister. Mal dans sa peau, leur récente séparation n'avait fait qu’augmenter son mal-être. À ses yeux, une seule coupable : sa mère. L’apparente passivité de son père la mettait en rage. Avoir accepté son départ, la respecter, accueillir d’un regard sévère les piques qu’elle lançait contre sa mère lorsqu’ils se trouvaient tous les deux. Vivi en avait déduit qu’il avait certainement des reproches à se faire, qu’il avait fauté. Des choses d’adultes, comme on avait habitude de lui rétorquer.

Peu importe, pour elle, sa mère serait toujours la première à blâmer.

— L’autre voiture avait un problème technique, planta-t-il laconiquement, comme s’il avait dû trier parmi toutes les réponses possibles.

— Je n’ai rien vu s’allumer, le défia-t-elle pendant qu’il l’aidait à sortir de la berline et à grimper dans le 4x4 qui les attendait. Je ne t’ai pas vu appeler...

— Tu es tout le temps ailleurs, le nez dans ton téléphone, comment veux-tu te rendre compte de ce qui se passe autour de toi ? coupa-t-il.

Elle affichait un regard méfiant.

Karl la savait trop intelligente pour ne pas se douter qu'il y avait anguille sous roche. Après tout, il n'y avait rien d'anormal à changer de voiture de location dans le parking d’une gare. Pour le moment, il se limitait à suivre les indications reçues, aussi étonnantes paraissaient-elles. Dans l'enveloppe qu'il avait reçu il y avait des instructions et la clé du 4x4. Lorsqu'il rangea les valises dans le coffre, il découvrit une carabine et une boîte de munitions. Il étaitent tellement mis en évidence qu’il soupira de dépit, rassuré tout de même. Avec sa jambe dans le plâtre, Vivi ne fouinait pas derrière lui. Il y remit leurs affaires et scruta les alentours, sur ses gardes, comme s’il se sentait épié.

— On va où ? demanda la jeune fille dès qu’il fut rentré dans l’habitacle. Pourquoi tout ce mystère ?

« Mystère » le mot le fit sourire. Il ne répondit rien. Sa concentration se partageait entre la recherche d’un bon mensonge et la saisie des coordonnées dans le GPS.

— Chez un ami, répondit-il.

— Faire quoi ?

— J’ai un service à lui rendre.

— Quel service ?

Le moteur démarra, Karl souffla, dissimulant une exaspération naissante. Il savait qu’elle irait loin avec ce jeu.

— Dézinguer des zombies, ça te va comme réponse ?

— C’est une fille, c’est ça ? insista-t-elle, froidement.

— Pourquoi tu ne joues pas avec ta console ou ton téléphone ? reprocha-t-il, exaspéré.

— D’accord ! Mais après faudra pas me gonfler pour que je l’arrête, hein ?

« Au contraire ! » songea-t-il, espérant qu’elle décide de passer les prochaines heures plongée dans ses jeux, qu’elle ne remarque pas trop sa future absence, ni celle du lendemain.

Avant de quitter le village de Lech, il fit une halte rapide pour acheter de quoi subsister et se procura le matériel nécessaire pour accomplir sa tâche. Vivi surveillait ces arrêts minutieusement et ne put s’empêcher de le défier du regard depuis la vitre. Un regard noir malgré ses yeux bleus. Ni l'un ni l'autre ne prononcèrent mot.

Le GPS les conduisit par une route étroite et sinueuse aux confins de la montagne. Karl jeta un coup d’œil au réservoir. Aucune crainte de ce côté-là, il avait assez d'essence pour le trajet retour, au cas où il envisagerait de faire marche arrière. Cette option s’avérait plus inquiétante que celle de continuer. « Penser cible » se répétait-il, même si les perspectives d’échec étaient plus que probables. Paradoxalement, cela le poussait à se dépasser. Ne pas se déclarer vaincu. De toute façon, à bien considérer les choses, les conséquences en cas de réussite seraient les mêmes qu’en cas de défaite.

La petite route en pente vint buter sur un chalet moderne et isolé dont les clés se trouvaient dans la boîte à gants.

— Qui habite là ? demanda Vivi, surprise. Ton ami ?

— Attends-moi, répondit-il, en descendant.

Tous volets fermés, le chalet semblait inoccupé. Karl s’enfonça dans la neige, longea le garage ouvert jusqu’aux larges marches menant vers l’entrée principale, puis se retourna vers la voiture d’où l'adolescente l’espionnait, attentive, nez collé à la vitre.

Karl observa encore autour de lui, toujours avec cette étrange sensation de se savoir scruté. Comment serait-ce possible ? La route était vierge et il n’y avait pas de véhicule derrière eux.

Il sortit de sa poche le briquet acheté et chauffa la clé avant de l’insérer dans la serrure et pousser la porte. Un somptueux séjour s’ouvrait sur un confortable salon équipé d’une cheminée au centre de la pièce. Au fond, une baie vitrée donnait sur une terrasse d'où on devinait une vue impressionnante. Il actionna l’interrupteur pour tester l’électricité, puis il s’approcha de la cuisine et tira sur le robinet. Tout fonctionnait. Autour du salon, quatre portes que la curiosité l’amena à ouvrir. Chacune donnait sur une chambre meublée, draps tirés comme si le lit venait d’être fait le matin même. Il s’étonnait de faire ce genre de tour de propriétaire, à la manière d'une inspection d'une location de vacances. Puis, il se dirigea vers la cuisine américaine, à la recherche du thermostat pour activer le chauffage, seul appareil à ne pas être en état de marche. C’est là qu’il aperçut une autre porte. La cave ? Il l'emprunta et descendit l’escalier jusqu’à se retrouver dans un couloir avec trois nouvelles portes. Deux étaient fermées. L'autre donnait vers une sorte de salle de jeux : écran géant, minibar, table de billard. Karl supputa que l’une conduisait au garage et l’autre vers une cave où il imaginait que le congélateur pouvait contenir le corps du dernier propriétaire. Il se souvint de la consigne de Parker : « Si certaines pièces sont fermées, c’est bien pour une raison. » Cela confirmait ses craintes.

Dès qu’il eut trouvé le tableau de répartition, il le mit en route, puis remonta à l’étage. En haut, il consulta sa montre : toujours dans le bon timing. Il devait sortir inspecter les lieux. Avec un peu de chance, il serait de retour en une heure. Vivi serait à l'aise, même si l’idée de la laisser seule ne le rassérénait pas. Il se retourna et remarqua la porte d’entrée grand ouverte. Pourtant, il était sûr de l’avoir fermée. Ses sens en alerte, il avança, lentement, son regard braqué sur les quatre portes des chambres, ouvertes, elles aussi, alors qu’il avait le souvenir de les avoir fermées. L’espace d’un instant, il hésita entre se précipiter à l’extérieur ou tenter de trouver l’intrus. L'impression de se sentir observé s'intensifia, il fit volte-face, se tournant vers la verrière.

— Bouh ! brailla Vivi depuis le canapé, avant de s’esclaffer. T’aurais vu ta tête !

La peur et la surprise se mêlèrent à un sentiment d'apaisement. Bon point, il n’avait rien à craindre. Mauvais point : qu'est-ce qui avait pris à sa fille de sortir de la voiture seule dans son état ?

— Trop marrant les béquilles sur la neige, poursuivit-elle.

Karl la regarda avec un sentiment contrasté, partagé entre l’envie de la gronder et de l'étreindre dans ses bras, rassuré de la savoir en sécurité. Au grand jamais de sa vie il n’avait eu à endurer ce genre de peur. Néanmoins, il avait le pressentiment que cela ne s’arrangerait pas.

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