1- La défaite

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1 - La défaite

Depuis l’enfance, on entend de multiples sermons sur la vie, tous diffèrent selon la sensibilité de chacun et leur vécu. Le thème varie en fonction des situations, mais il y a des sujets qui reviennent le plus souvent sur la table tels que la vie, la mort ou encore l’amour. J’en ai connu qui éprouvaient le besoin de les réciter à longueur de temps, comme pour se persuader de leurs véracités tandis que d’autres encore, essayaient de les appliquer à la manière d’un manuel à suivre afin de réussir leurs entreprises. Pour ma part, il m’aura fallu attendre vingt-six ans avant d’enfin découvrir le mien.

Dans la vie, il y a deux types de personnes. Ceux qui pensent que la vie est cruelle et ceux qui pensent qu’elle est belle. En ce qui me concerne, il n’y a rien de plus important que la vie, car c’est ce qui fait que nous respirons, pensons et accomplissons les meilleurs ou les pires actions dans ce monde. Pour autant, je ne fais partie d’aucune de ces deux catégories, car pour moi, la vie n'a pas d'opinion, elle n’agit pas, elle est. Il n’y a que chaque individu qui ai le pouvoir de la transformer en ce que nous voulons. Moi j’ai choisi de la vivre simplement, comme elle se présente. C’est d’ailleurs ce qui m’entraine sur ce terrain de football, chaque dimanche, entourée de mes deux meilleurs amis, Max et Gaby, qui sont dans le même esprit que moi à ce moment-là.

— Quelqu’un peut me dire ce qu’on fait là, déjà?

La tête plongée dans sa veste duveteuse rose, Gaby est accoudée à la barre de métal glacée qui longe le stade. Sa voix étouffée me fait sourire, car s’il y a bien une fautive sur notre présence ici, c’est bien elle.

— La même chose que dimanche dernier, je crois. Soutenir mon imbécile de frère qui se trouve être aussi ton abruti de copain, à exceller dans ce sport presque aussi idiot que ceux qui le pratiquent, tout cela dans l’unique but de prouver aux autres...

— La ferme Max, le coupé-je d’une claque derrière la tête. Ton cynisme me donne le tournis.

— C’est le poële qui se moque du chaudron là, se moque Gaby en soulevant sa tête de la fausse fourrure.

— Tu as un problème Marshmallow ?

Dans la foulée, Max tombe sa tête en arrière, excédé par nos habituelles prises de bec sans lendemain avec Gaby. Les mains enfoncées dans l’unique poche de son sweat usé, il relâche ses larges épaules et expire une épaisse brume qui me rappelle que l’air ambiant est trop frais pour la saison. Gaby a raison, je suis d’humeur maussade. Pourtant, ce matin en me réveillant, j’ai cru finir cette journée de bon pied. J’étais à un con près, et quel con !

Le coup de sifflet final retentit et, comme à chaque fois depuis six mois, mon corps se crispe. Installée derrière la main courante, parmi les trois amis que nous sommes, je suis la seule lésée par ce son qui marque la fin du match. Je dois faire face, me répété-je, depuis le temps, ils s’imaginent tous les deux que je vais mieux et je compte bien leur faire croire, pour ne pas les inquiéter.

La dernière fois, il m’a juste fixer un inconnu non loin de nous pour me calmer, là nous sommes seuls. L’unique point de repère réconfortant qui me vient dans la seconde, c’est la pomme d’Adam de Max qui tressaute en me suppliant d’être moins cinglante. Une fois figée dessus, je sens le vent se lever et emmener avec lui le son singulier des crampons qui martèlent lourdement le sol dans notre direction. Ma poitrine se resserre, je respire lentement, sans perdre mon sourire forcé. Je ne voudrais surement pas lui donner ce plaisir, alors, je compte dans ma tête. Les joueurs finissent par quitter la pelouse pour rejoindre les vestiaires du stade au rythme de mon coeur qui accélère.

— Oh bébé, tu as été splendide.

— On a perdu Gaby, souffle Simon, exaspéré.

Je ne sais pas pourquoi Gaby s’obstine à dissimuler la vérité sur notre aversion pour ce sport. Certes, Gaby est sa petite amie et Max, son petit frère, mais quand même. Enfin s’il y en a une qui n’a strictement rien à faire sur cette pelouse gelée, c’est bien moi, car je n’ai plus grand-chose à voir avec Simon depuis longtemps. Pour être honnête, je profite juste de cette occasion pour passer un peu plus de temps avec mes amis avant le début de la semaine et le train-train quotidien que cela implique. Mes élèves, les cours qui s’enchainent, les copies à corriger.

Max ricane et retrouve son sérieux à la première vibration de son téléphone. Je sers le mien au fond de ma poche et me mord la lèvre quand je me demande depuis quand, le mien ne m’a pas fait sourire de la sorte.

C’est drôle. Quand je regarde Max, je me dis qu’il n’a jamais été de ce genre de garçon, dragueur et frimeur. Mais, depuis qu’il s’est repris en main et mis en chasse de nouvelles conquêtes comme pour satisfaire ses années de solitude, il nous abandonne régulièrement pour une parfaite inconnue et ça me fait peur.

— C’est laquelle, cette fois-ci, frangin ? Rachelle ?

Simon lui octroie un coup de coude dans les côtes tout sourire, mais ce dernier ne l'entend même pas. L’occasion de le charrier est trop belle, aussi je tente ma chance à mon tour.

— Je parie sur Clémentine ?

L’intéressé relève la tête et me lance un regard noir qui me réchauffe aussitôt les pieds.

— Combien de fois, je vais devoir te le répéter, Ady ? C’est Clémence.

— Tu es sûr ? Avec tout cet autobronzant, on s’y perd.

Gaby éclate de rire sans quitter des yeux les fesses de Simon qui franchissent le seuil du vestiaire. Puis, alors que je m’y attends le moins, cette peste ose l’impensable.

— Et toi, Ady, ça fait un bail qu’on n’a pas entendu parler de ton ami imaginaire.

Je déteste quand elle l’appelle ainsi. Vexée, je lui offre des yeux ronds et insistants, puis, au moment où je m’apprête à l’insulter, un violent coup de genou dans la cuisse m’arrête net et me précipite sur le sol boueux.

— Merde !

— Tu ne peux pas regarder où tu marches, enfoiré ! s’enflamme Gaby.

Les genoux crasseux, je me relève comme je peux, laissant une grande partie de ma dignité sur la pelouse piétinée.

— Elle était sur mon chemin encore. Je pensais avoir été clair pourtant.

Boum, boum...

Lui, c’est le con en question.

— Morlais ! On t’attend pour le debrief, hurle Sam, le coach de l’équipe à travers la porte du vestiaire.

Ce dernier obéit, sans s’excuser ni se retourner.

Boum, boum, boum...

— Paul Morlais, j’hallucine. Dans son cas, le physique ne fait pas tout. Il a quoi ce type, trente ans ? Je croyais que de devenir chef d’entreprise l’avait rendu plus mature. S’offusque Gaby, les bras croisés.

— C’est le cas, il a créé une start-up dans le e-commerce qui marche du tonnerre, mais comme tu vois ça ne fait pas de lui quelqu’un d’intelligent pour autant, ajoute Max en me frottant le dos.

Gaby ronchonne dans sa barbe et s’en prend à la seule personne qui lui passe sous la main.

— Pfff, et toi là, tu n’aurais pas pu la défendre ne serait-ce qu’un peu. Il faut toujours que tu t’écrases dans ce genre de situation, s’offusque injustement Gaby.

Max la fixe du haut de son mètre quatre-vingt. Il cache ses mains dans sa poche, se place devant moi et rétorque de but en blanc.

— Lâche-moi Gaby, Ady est assez grande pour se débrouiller, elle a tourné la page avec ce connard, pas vrai Ady ?

Boum, boum, boum.

Mon souffle se coupe, j’ai du mal à respirer. Cela fait des semaines que ça ne m’est pas arrivé. Je pensais en avoir fini avec ses foutues palpitations.

J’entends à peine mes deux amis se disputer, qu'une larme roule sur ma joue. Malgré mon effort pour la retenir, au premier reniflement, Gaby et Max se tournent vers moi. A leur regard, je comprends aussitôt que mes efforts sont vains. Les traits si durs de Max s’adoucissent dès que ses mains chaudes viennent englober mon visage. Je n’arrive plus qu’à lire l’inquiétude dans ses yeux marron que je mets un moment à considérer. Je dois avoir une sale tête, il est bien rare qu’il soit si doux avec moi.

— Ady, je... Je vais le défoncer.

— MAX, NON.

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