2 : Le chant d'une sirène

9 minutes de lecture

Après ma séance quotidienne d’exercices abdominaux pour entretenir mon corps de trentenaire, je descends prendre le petit déjeuner en compagnie de mes hôtes. Au menu : tartines de beurre salé, crêpes bretonnes et thé Earl Grey. Puis, j’enfile ma parka et m’apprête à sortir. J’ai envie de faire un tour au port de Camaret. Les vieux m’indiquent l’itinéraire à suivre pour rejoindre la bourgade ; je les salue avant de m’engouffrer dans mon véhicule.

***

Le temps est couvert ce matin et une légère brise agite la voile des bateaux. La rumeur du port offre une musique familière à mes oreilles. J’aime ce lieu mais je n’y viens que rarement ; c’est difficile pour moi de me frayer un chemin entre les terrasses des bistrots et la foule qui s'y promène à longueur de journée. Mais aujourd’hui, Mathilde a tenu à m’accompagner pour « discuter entre filles ». Elle est mon assistante à la librairie, mes yeux. Ma meilleure amie, aussi. Nous sommes tellement différentes l’une de l’autre que notre entente était plus qu’hypothétique. Seulement, contre toute attente, nous nous sommes trouvées des points communs qui nous ont rapprochées. Je l’aime beaucoup, même si des jours comme celui-ci, j’aimerais la pousser dans l’eau pour l’arrêter sur sa lancée. Car comme toujours, à peine assises à la terrasse du Café de la Marine, elle démarre son fameux discours.

Je m’abîme dans la contemplation de l’océan, ses dégradés gris ardoise qui se confondent avec le ciel. Le temps est maussade, mais je tiens à m’asseoir en terrasse pour siroter mon Monaco et profiter du grand air.

— Alors Choupette, quand vas-tu enfin nous ramener un beau marin dans ton lit ?

— Mathilde, tu sais très bien que je n’ai pas la tête à ça en ce moment…

— Tu n’as jamais la tête à ça ! Je te connais depuis cinq ans et je ne t’ai jamais vue avec personne. Pourquoi as-tu si peur des hommes ?

— Je n’ai pas envie d’en parler. On pourrait changer de sujet ? As-tu vu le film que je t’ai conseillé hier soir ? Celui qu’ils ont rediffusé à la télé, avec la si belle musique !

— J’ai surtout vu ce bel acteur aux yeux bleus que je mangerais bien au goûter !

— Je veux bien te croire. J’ignore à quoi il ressemble, mais il a une très belle voix.

— Oh, pardon ! Je suis vraiment désolée… J’ai encore gaffé… En revanche, la voix nasillarde de celle qui double l’actrice principale est absolument insupportable. Limite, elle gâche la scène finale quand elle chante pour lui ! me soutient mon amie en articulant exagérément.

— Je ne trouve pas, elle a quelque chose de singulier. Et puis, nous serions incapables d’en faire autant ! la rabroué-je gentiment.

— Bien sûr que si, toi tu en es capable ! me taquine-t-elle.

— Non Mathilde, s’il te plaît, ne recommence pas avec ça…

Il y a deux nanas en pleine conversation derrière moi. Je ne sais pas à quoi elles ressemblent, et franchement je m’en contrefous. Mon smartphone vibre. Un texto de Léo :

[Alors, vieux, c’est mieux qu’Ibiza ?]

Je rigole tout seul.

[Pas mieux non. Plus calme.]

[Allez, suis sûr que tu te tapes une cougar !]

[Ah ah, peut-être même deux…]

[Enfoiré ! T’aurais pu m’inviter !]

[Tu sais bien que je suis un éternel égoïste…]

Il m’est facile d’oublier que je suis au milieu des gens. Je ne perçois pas les visages scrutateurs, je ne vois pas leurs regards amusés ou gênés. Je suis dans ma bulle. Alors, pour faire plaisir à mon amie, je me lance. Je commence d’abord par fredonner la mélodie de ce long métrage. Et puis, d’une voix claire, j’entonne les paroles. Les notes s’envolent, racontant une histoire dont je ne suis que l’écho. Soudain le silence se fait plus lourd autour de nous. C’est toujours la même chose. Dès que je chante, les discussions cessent, les murmures se font plus sourds et je deviens le centre de l’attention. C’est la seule façon que j’ai trouvée à ce jour pour qu’on me regarde comme quelqu’un de normal. Ma voix est ma beauté intérieure. L’instrument de mon existence. Je suis déjà presque à la fin, je ralentis le tempo, module les notes jusqu’à suspendre brusquement la chanson. L’atmosphère bascule. Le spectacle est fini. La pitié remplace l’admiration. Le public se détourne. Je suis à nouveau moi.

J’interromps ma conversation avec mon pote. Un frisson parcourt tout mon corps. Une voix me trouble, cristalline, presque aérienne… Elle m’envoûte complètement. La voix d’un ange…

[T’as les deux mains occupées ou quoi ?]

Je lui tourne le dos, et pourtant, j’aimerais tellement savoir à qui appartient ce si beau timbre.

[Non, juste que je suis au volant là. Et que le seul feu tricolore du coin vient de passer au vert. lol. A plus…]

L’autre, c’est Mathilde. Mais elle ? Comment s’appelle-t-elle ?

Je sens le rouge me monter aux joues. Je n’ai plus qu’une hâte : partir. Je regrette toujours ensuite. J’ai déjà attrapé mon sac à main et presse Mathilde de héler un serveur pour payer l’addition. Maladroitement, je me lève. Dans ma précipitation, je heurte ce qui se trouve sur la table et envoie valser couverts et assiette. J’entends le bruit de la vaisselle qui chute inexorablement. Mortifiée, je reste figée dans mon geste. Je dois avoir l’air ridicule comme ça. Les membres du personnel se précipitent vers nous, m’assurent que ce n’est rien. J’ai la sensation familière qu’on n’ose pas me reprocher mes travers à cause de mon handicap. Je promets de rembourser les dégâts, bafouille des excuses, rougis encore davantage. Si seulement je pouvais être ailleurs. Sans personne à qui rendre de comptes…

C’est quoi, ce vacarme ? Un bon prétexte pour me retourner en tout cas ! Ça s’agite dans tous les sens. C’est elle. C’est elle qui se confond en excuses. Elle n’a pas le physique d’une poupée de magazine non, mais elle a du charme avec ses cheveux bruns méchés vénitiens, négligemment relevés pour dégager sa nuque, ce minuscule grain de beauté qui voisine sa lèvre inférieure glossée de rose. Je ne vois pas tout de suite le détail qui tue. Il y a trop d’allées et venues, de serveurs qui s’affairent et elle si confuse… Une canne blanche. LA canne blanche. Celle que j’aperçois lorsqu’elle cogne ma chaise.

Aveugle ! Cette nana est aveugle ! C’est bien ma veine ! Il n’y a qu’une seule meuf potable dans tout Camaret, et elle est aveugle ! Putain, je peux quand même pas draguer une aveugle ! Ce serait de l’abus de faiblesse, non ?

— Pardon Monsieur…

Elle n’y voit peut-être rien, mais quelle voix !

— Je… Je vous en prie, y’a pas de mal…

Quel naze ! J’ai l’impression d’être aussi gauche qu’avec Lauryne à quinze ans. Ça me bloque, son handicap, ça me coupe tout. Déjà qu’elle ne peut pas flasher sur mon physique de tombeur…

Manquait plus que ça. Fallait que je heurte la chaise d’un type en essayant de m’enfuir. Pas mal en plus d’après ce que je pressens. Certes son parfum hors de prix le catalogue au rang de gars sûr de lui, mais sa voix douce contraste avec cette première impression. Et maintenant ? J’ai l’air maligne au milieu des tables sans savoir où se trouve la sortie. D’habitude, je m’arrange toujours pour savoir d’où je suis arrivée, pour être face à la porte ou en bord de terrasse. Seulement aujourd’hui, c’est le week-end, et avec Mathilde, on s’est retrouvées complètement coincées entre tous ces touristes ou locaux qui traînent au Café. En renversant tout, j’ai perdu mon sens de l’orientation. J’essaye quelques secondes de me repérer aux bruits. Les vagues, chercher les vagues. Je n’entends rien, l’agitation est trop dense. Il ne me reste qu’une solution, même si je la déteste. L’autonomie est la seule chose à laquelle je tiens depuis l’accident. La fierté, la confiance, l’assurance, tout ça, j’ai dû apprendre à vivre sans. Sauf que parfois, je n’ai plus le choix.

— Mathilde, tu es là ? J’ai besoin d’aide… s’il te plaît…

Allez concentre-toi ! Ce n’est pas possible d’être aussi geignarde ! Pourquoi ne vient-elle pas ? Mais qu’est-ce qu’elle fout, nom de Dieu ?! Je ne vais pas rester plantée là toute la journée, sous les yeux de ce mec qui doit me prendre pour une demeurée. Ou pire, une incapable…

Elle a l’air complètement paumée, la pauvre ! Sa copine est en train de régler l'addition. Je vais l’aider, c’est l’occasion de lier connaissance. Je me lève.

— Tenez, Mademoiselle, accrochez-vous à mon bras, je vais vous guider… C’est pas évident de se repérer avec toutes ces tables en terrasse, hein ? Je nous croyais en basse saison, mais finalement non… Vous êtes de la région ?

Laisse-la respirer, bordel ! Tu vois pas qu’elle est timide ? C’est pas le genre chaudasse que tu branches le samedi soir au Bloody Mary !

En tout cas, sa fragrance fleurie m’embarque complètement. Et puis ses mains… Elles ont l’éclat, la blancheur et la fragilité de la porcelaine. Il n’y a que ses yeux que je ne discerne pas, masqués derrière des verres teintés. On dit qu’ils sont le miroir de l’âme, mais la sienne m’est pour l’heure inaccessible. Ma question l’embarrasse. Elle ne doit certainement avoir confiance qu’en Mathilde…

— Oh, je manque à tous mes devoirs, je ne me suis même pas présenté ! Grégoire Roncourt, et vous c’est comment ?

Je l’ai éloignée de la cohue, mais elle n’est pas très rassurée près du rivage. Je nous arrête un instant, parce que son amie semble affolée au loin. Et parce que je ne sais pas du tout où aller. Mon portable vibre de nouveau. Je l’ignore. C’est sûrement Léo. Je suis à des années-lumière de lui, de chez moi. Je suis juste ici, avec elle, suspendue à mon bras.

— Mademoiselle, dites-moi quelque chose, n’importe quoi, parce que je me sens très con à parler tout seul dans le vide… Pourtant, j’ai l’habitude des plaidoiries, de tout ça, je suis avocat de profession ; seulement là, vous m’intimidez davantage que les jurés d’une cour d’assises !

Mathilde accourt vers nous. Je la salue en lui tendant la main.

— Vous devez être son amie, je suppose… Mathilde, c’est ça ? Vous voulez bien prendre le relais, parce que je crois que je fais peur à cette charmante demoiselle ?

Mais pourquoi me raconte-t-il sa vie, celui-là ? Qu’est-ce que j’en ai à faire qu’il soit avocat ? Et Mathilde qui entame la conversation, en plus… Je suis sûre que c’est son type d’homme. Franchement, qu’est-ce qu’elle lui trouve ? Si c’est sa came, je le lui laisse bien volontiers ! Rien que son téléphone qui vibre en continu m’insupporte. Ce doit être le genre à être toujours sollicité par quelqu’un, à courir à droite à gauche, satisfait de sa petite vie bien réglée. Un peu comme moi avant.

— Alors comme ça, vous êtes en vacances ? C’est une belle ville Camaret, hein ? Nous, on y habite toute l’année alors c’est pas pareil !

— Ah oui ? C’est très sympa, c’est vrai…

— Mathilde, je crois qu’il s’en moque d’où on habite ! grogné-je en le coupant.

Décidément, cette petite mésaventure a réussi à gâcher mon après-midi et ma bonne humeur. Je ne rêve que d’une tasse de thé et de me blottir sous ma couette. Ne plus jamais me cogner contre ce gars dont je perçois la présence tout près de moi. Allez, tout ceci est bientôt fini, il me suffit d’attraper le bras de Mathilde pour l’entraîner ailleurs et… Quelle est cette matière ? Ce n’est pas le manteau en laine de mon amie. Je le reconnaîtrais entre mille. On dirait le tissu d’une parka. Oh merde ! Je suis en train d’agripper le bras de, comment a-t-il dit qu’il s’appelait déjà ? Grégoire, oui c’est ça. C’est le bras de Grégoire que je serre dans ma main crispée.

— Je suis désolée, sincèrement désolée, je ne voulais pas, je…

— Hey, calme-toi, c’est bon, tout va bien ! m’assure Mathilde. Monsieur ne va pas te manger parce que tu lui as pris le bras ! glousse-t-elle.

Il faut faire cesser ce cauchemar.

Résolue, je tâtonne les alentours de ma canne blanche pour trouver un repère, n’importe quoi pour me sortir de là. Déjà, j’entends leurs balbutiements qui essayent de me retenir. Ne surtout pas les laisser en placer une. Ça y est ! Je reconnais l’allée principale qui mène au centre-ville. Je ne me retourne pas, mais lève tout de même la main pour adresser un "au revoir" à mon sauveur salutaire.

— Elle est toujours comme ça, votre copine ?

— Oui… Et encore, vous avez de la chance, elle est dans un bon jour… Bon, excusez-moi, je vais la rejoindre. Merci beaucoup, Monsieur…

— Roncourt, Grégoire Roncourt.

Mathilde me salue et s’éclipse aussi vite que son amie. Elles ne sont déjà plus dans mon champ de vision.

***

— Choupette, t’es malade ou quoi ? Il était trop canon, ce mec ! Et hyper gentil en plus…

— On rentre ? Je suis fatiguée…

— C’est sûr que si tu les fuis tous comme ça, t’es pas près de te caser !

Annotations

Versions

Ce chapitre compte 2 versions.

Vous aimez lire Aventador ?

Commentez et annotez ses textes en vous inscrivant à l'Atelier des auteurs !
Sur l'Atelier des auteurs, un auteur n'est jamais seul : vous pouvez suivre ses avancées, soutenir ses efforts et l'aider à progresser.

Inscription

En rejoignant l'Atelier des auteurs, vous acceptez nos Conditions Générales d'Utilisation.

Déjà membre de l'Atelier des auteurs ? Connexion

Inscrivez-vous pour profiter pleinement de l'Atelier des auteurs !
0