Chapitre 6 : Double face.

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Le mardi premier septembre 2009, un événement marquant se déroulait à Saint-Clair. Les portes de la célèbre école s’ouvraient sur la nouvelle génération de “Richess”.

Cette entrée avait été discutée dans la plupart des journaux, annoncée à la radio, partagée sur les premiers réseaux… Ils étaient attendus avec impatience sur la scène de l’auditorium que leurs parents avaient foulé quinze ans plus tôt.

Ce jour-là, il y avait une tension terrible dans la grande salle qui attendait de les accueillir, tant chez les parents que chez les enfants bassinés aux “Richess” depuis des années. C’était quelque chose de pouvoir partager les mêmes années secondaires que cette nouvelle génération. Pour les élèves plus grands et les plus vantards d’entre eux, ils croyaient naïvement que l’arrivée d’une portée de petits chiots de race ne changerait rien à leur quotidien, mais ils se trompaient. La vie à Saint-Clair s’apprêtait à prendre un grand tournant.

Ils s’en convainquaient pourtant lorsqu’ils assistèrent à la chute mémorable de Selim Hodaïbi et qu’il se retint au rideau de théâtre jusqu’à le déchirer. Autant dire que depuis sa place, Katerina Hodaïbi se retenait également de ne pas cacher son visage dans sa main.

Cela faisait quelques années déjà que la génération précédente n’avait plus été vu au même endroit, mais en cette occasion spéciale, ils faisaient acte de présence. Il n’y avait d’ailleurs jamais eu autant de parents, pourtant si habituellement occupés, dans la grande salle. Mais comment résister à la tentation de voir en personnes les bouilles de l’avenir ? Et pour les Richess, comment ne pas avoir envie de découvrir les visages des enfants de leurs amours de jeunesse ?

Dans les coulisses, ayant assistant à la ridicule cascade de Selim, les stars du jour réagirent tous d’une manière différente. La minuscule Nice de douze ans s’arrêta de trembler et trouva le courage de s’aligner au garçon bronzé.

Pendant ce temps, une autre gardait la main sur sa poitrine et se répétait : “Avance, regarde devant toi, dégage tes cheveux et sourit”.

La rousse dont les cheveux avaient durement été coiffés en un chignon adora se montrer sur la scène, guillerette en découvrant les rivaux qu’elle ne savait pas encore ses meilleurs amis. Elle ne fut pas aussi à l’aise quand le garçon blond aux traits blasés, arriva à ses côtés dans un accoutrement bien trop classe pour quelqu’un de son âge.

Dans la foule, Marry retint un piaillement, les deux mains sur les joues, attendrie par la beauté de son fils, tandis que le restant du public rigolait des expressions sceptique qui se dégageait du visage de Faye Fast.

La jeune fille continuait de répéter : “Avance, regarde devant toi, dégage tes cheveux et sourit”, ne voyant pas l’intérêt que lui portait le garçon à côté de lui. D’un visage très doux, enfantin, il l’observa porter ses mains contre sa petite poitrine et continuer à murmurer ses mots. Elle était totalement plongée dans ses pensées et concentrée sur ses mains qui se resserraient de plus en plus.

L’apparition de Loyd Akitorishi sur la scène jeta une vague d’attendrissement dans la salle. Il était bien le fils de sa mère, doux comme agneau et froid comme le cristal d’un diamant. Mais leur excitation venait surtout du fait qu’ils savaient qui venait après lui. Tous n’attendaient qu’une chose : découvrir la fille de Chuck Ibiss.

Toujours cramponnée aux boutons de sa chemise, la demoiselle à la longue chevelure mauve, ferma les yeux un instant et prit une grande inspiration. Elle marmonnait : “Avance, regarde devant toi, dégage tes cheveux et sourit”. Par son statut et celui de son père, bien qu’elle portait le nom “Ibiss”, pourtant en deuxième place dans la hiérarchie, elle était la plus attendue sur scène et davantage, parce qu’elle était une fille. Le clou du spectacle, le joyau de cette génération, ils n’attendaient que de la voir de leurs propres yeux. Ayant parfaitement conscience des attentes qui reposait sur ses épaules, elle se mit à douter. Finalement, peut-être qu’elle n’y arriverait pas ? Et si elle les décevait ?

Pour reprendre confiance, elle se rappelait les mots de son père :

“ Le règne des Ibiss commence à Saint-Clair. Tu es magnifique ma princesse, comme une poupée et tu es merveilleuse, intelligente, sans oublier, rusée comme ton père… Il va de soi qu’ils seront tous à tes pieds. Tu n’as aucun souci à te faire. Au contraire, ils t’aduleront autant qu’ils te craindront, parce que tu es puissante rien que par ton nom. Je sais que tu l’utiliseras à bon escient, avec élégance et parcimonie.”

Ce dernier était complétement fou de sa fille, de son bébé, son trésor, son petit sucre… En privé, il pouvait devenir gaga, à tout lui céder, bien qu’elle n’eut jamais fait de caprice. Le comportement de sa mère l’en avait toujours empêché. Derrière ce père aimant, protecteur et qui la poussait à la gloire, il y avait une femme aux aguets, stricte et presque impossible à combler. Elle s’arrangeait de manière subtile et vicieuse pour récupérer l’attention de son mari qu’elle n’aimait sans doute que pour sa fortune. Depuis sa naissance, elle n’avait pas une seule fois regarder sa fille avec un œil bienveillant.

La jeune Ibiss cherchait désespérément un moyen de changer la donne et de les impressionner tous les deux. Elle ouvrit les yeux à nouveau, leva son menton, se recoiffa, et se tint bien droite en réajustant respectivement son col, puis sa jupette. Elle devait se montrer fière, grande, forte, mais belle, classe et féminine. Elle devait être parfaite, autant qu'ils en rêvaient.

Devant tant de manières, le sourire déjà bien bas du garçon à côté descendit encore de quelques crans. Quand le directeur cria : “Laure Ibiss !!”, cette dernière tourna légèrement sa tête vers le descendant des Makes pour le défier de ses yeux luisants et s’avança sur la scène, le regard bien fixe avant d’envoyer valser dans l’air la chevelure qui époustoufla toute la salle. Il n’en revenait pas de sa beauté, de son impérialisme et pourtant de la douceur qui se dégageait de son sourire parfait. Alors qu’ils avaient essayé de ne pas trop se donner d’attention les uns aux autres, la nouvelle génération des Richess n’arrivait pas à décoller leurs regards de la deuxième place.

Le seul qui ne lui avait pas montré d’intérêt les rejoint d’un pas las et d’un air sévère, montrant très clairement son mécontentement face à toute cette mascarade. Sky Makes, pourtant si mignon, tirait une gueule jusqu’à part terre. Il avait de toute façon assez de pouvoir pour se passer d’une douce hypocrisie. Il se fichait bien des Hodaïbi, des Stein, des Ibiss ou d’autres, jurant contre eux dans sa tête, sans savoir ce qui les attendaient et que sa plus grande rivale deviendrait son plus grand pilier.

***

Une montée d’adrénaline poussa Laure et Sky à s’embrasser. Avec fougue, elle attrapa son visage entre ses mains tandis qu’elle goûtait à ses lèvres. Lui, agrippa ses hanches en se relevant légèrement pour la ramener vers lui. Ses doigts vinrent ensuite s’entremêler à sa longue chevelure qu’il serra dans son poing.

Ils ondulaient, se calquant sur le rythme de l’autre en commençant à joindre leurs langues. Pendant de longues secondes, ils se déchaînèrent, se poussant l’un et l’autre jusqu’à ce que Laure s’étale complétement sur son corps. Quand son regard croisa celui de Sky, ils se mirent à ralentir, de nouveau enclin à l’hésitation. Le pic d’excitation redescendit en flèche laissant place à l’incompréhension. Malgré tout, ils cherchaient encore les lèvres de l’autre, toujours plus, en espérant que cette sensation ne soit pas fugace, mais le semblant d’extase avait très rapidement disparu. Laure se rendit compte en première de leur erreur, se décollant petit à petit de son meilleur ami.

  • Sky, je… tenta cette dernière en relevant ses yeux désolés dans les siens.
  • Non… Non, non, non, répéta-t-il en secouant la tête.

Le souffle court, Sky attrapa tout de même sa nuque pour forcer encore quelques baisers. En amenant ses pouces le long de ses mâchoires, ses mains se mirent à trembler et sa respiration devint de plus en plus saccadée.

  • Non, dit-il une énième fois en contenant un sanglot. Pourquoi je… Laure, je…

D’une expression désemparée, il emprisonna sa joue de sa paume sur laquelle roula une larme qui se retenait de tomber depuis bien trop longtemps. Affligée, une grimace se dessina sur le visage pâle de Laure, habituellement si parfaitement contrôlé.

  • Je ne ressens rien… souffla-t-il, tout bas, d’une voix anéantie. Si ce n’est pas toi alors je… je n’aimerais jamais personne ?

Cette prise de conscience lui fit perdre le sens de la réalité. Il regardait dans le vide tandis que les lèvres de Laure se mirent à trembler de plus en plus. Elle s’égosilla en forçant les pleurs à ne pas sortir. En mordant violemment sa lèvre inférieure, elle enfuit sa tête sur l’épaule de Sky. Elle le serra de toutes ses forces, meurtrie par cette révélation.

  • Un jour… Je te promets qu’un jour… déglutit-elle en passant une main dans ses cheveux, puis en y serrant ses doigts. Un jour, on tombera amoureux, assura-t-elle dans une plainte.

Le torse de Sky se gonflait sous sa poitrine écrasée. Il se soulevait par petits coups, ses poumons se déployant pour pleurer, mais aucun son ne sortait. Les paupières plissées, les larmes coulaient en silence, ou presque. Tandis qu’il trouvait refuge dans les bras de Laure, qu’il s’y blottissait sans se sentir mieux, il s’étranglait à cause des pleurs et des cris qui restaient coincés dans sa gorge serrée. Seuls ses doigts furent capables de se planter dans le dos de Laure, cherchant à garder pied en s’y accrochant, mais ils sombraient ensemble face au désespoir et à la peur de ne pouvoir jamais aimer.

***

Deux mois après, alors qu’ils s’étaient sautés dessus, Laure et Sky arrivaient à se regarder dans le blanc des yeux. À vrai dire, ce dernier ressentait plus de honte à l’idée d’avoir pleuré comme un bébé plutôt qu’à celle d’avoir presque franchi le pas avec sa meilleure amie. Entre eux, aucune clarification ayant été faite, tout était pourtant clair comme du cristal. Ils ne s’aimaient pas, pas comme des amoureux en tout cas. Par contre, ils pouvaient croire en leur amitié à toute épreuve, même si l’un d’eux s’avérait plus expressif.

Si la carapace de Sky prenait pourtant du temps à se briser, celle de Laure se montrait redoutable, incassable. Tant qu’elle ne décidait pas d’exposer des sentiments, elle les gardait bien enfouie dans son cœur qui devait sans doute reposer dans un coffre-fort lui-même scellé par des chaînes.

Il sut qu’il n’obtiendrait rien quand il la questionna :

  • Tu es venue ici sans rien me dire… C’est vraiment rare. Tu veux en parler peut-être ? demanda-t-il d’une gentille voix en déposant son bras le long du dossier pour mieux se rapprocher.
  • Ce sont des broutilles, répondit-elle d’un ton assuré en dégageant ses cheveux en arrière, puis en se remettant bien droite. Et toi ? Tu me cherchais ? fit-elle alors pour dévier le sujet.
  • Tsss… lâcha-t-il en la regardant de haut en bas. Tu ne changeras donc jamais, alors que j’ai chialé dans tes bras l’autre fois… grogna-t-il presque.
  • D’ailleurs, est-ce que tu te sens mieux ? demanda-t-elle en passant le haut de sa main sous son menton. Mes bisous t’on guéri ? plaisanta-t-elle en lui envoyant des baisers volants.

Ils se chamaillaient gentiment, avec douceur et minutie, parce qu’ils se sentaient fragiles l’un l’autre. Quand leurs mains se joignirent instinctivement, Sky baissa la tête et Laure la regarda avec une grande peine.

  • Pardon, je ne devrais pas te le rappeler ou en rigoler, ça t’a fait beaucoup de peine au final qu’on… s’embrassent.
  • À toi aussi, répondit-il en la fixant dans les yeux. Tu ne laisses rien transparaître ou que très peu, mais ne me fait pas croire que tu n’étais pas triste alors que toi aussi… tu pleurais. On est dans le même bateau, toi et moi.
  • Ce n’est pourtant pas très délicat de ma part…
  • C’est bon, on va pas en faire un tabou, pour le nombre de fois où je t’ai déjà vu en sous-vêtements !
  • Oh, si peu, gloussa-t-elle dans ses deux mains.
  • Ah, tu vois ? Et je suis quand même un des seuls à t’avoir vu complétement saoule, hein ? T’en dis quoi de ça ? continua-t-il de la taquiner.
  • Oh, arrête ! Très bien, j’ai compris, lui sourit-elle en retour.
  • Et d’ailleurs… Je me demande si on ne devrait pas en parler aux autres ? Ou juste à Loyd ? laissa-t-il échapper.

Laure battit des cils plusieurs fois, elle ne comprenait pas.

  • Je culpabilise un peu, c’est mon meilleur pote. Si je lui dis pas que je t’ai embrassé… J’ai l’impression de le trahir, tu captes ? Et puis, on est ensemble depuis le début, ce serait bête qu’on se dispute parce qu’il l’apprend…
  • Je n’ai l’intention de raconter ça à personne. Le contexte, ce lieu, les conversations qu’on partage… Il n’y a qu’avec toi que je souhaite en discuter.
  • D’accord, oui. Je n’ai pas envie non plus, mais il y a toujours la possibilité que Kyle vende la mèche si ça remonte jusqu’à ses oreilles.
  • Nous étions seuls. Écoute, si ça te tient à cœur… Peut-être ? Simplement, je pensais que pour toi et moi ce baiser signifiait autre chose que de l’amour ou…
  • C’est le cas. Il n’y a pas d’ambiguïté de mon côté.
  • Du mien non plus, donc pourquoi irions-nous leur raconter en risquant qu’ils comprennent mal la situation ?
  • Aaaaah je sais, dit-il en plongeant son visage entre ses deux mains. C’est juste que j’ai trouvé que Loyd agissait bizarrement aujourd’hui, alors s’il apprend que je lui ai caché des choses…
  • Alors toi aussi ? se mit-elle alors à réfléchir, deux doigts entourant son menton.

La seule chose que Sky pouvait lui avouer, mettant de côté l’amour que Loyd lui portait, c’était que ce dernier se disait changé depuis son voyage en Égypte. Après l’avoir embrassé, il ne pouvait pas non plus se permettre de lui parler de ses sentiments. Sky se sentait affreusement coupable et au fond de lui, il espérait que son changement de comportement vienne d'une réelle envie de la conquérir. Laure par contre, s’inquiétait tout autrement. Elle essayait de se persuader qu’elle s’imaginait des films alors même qu’elle avait ressenti une drôle d’aura s’émaner de lui… Son attitude, son regard perçant et sa façon de parler ne ressemblait pas au garçon qu’elle connaissait, si gentil et attentionné. Mais s’il y avait bien une personne aussi douée et redoutable qu’elle pour cacher ses émotions, c’était Loyd.

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