L'Homme interrogatif

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Mon amie,

Tu es aussi loin de moi que tu m'es chère. C'est peut-être cette situation particulière qui te fait à mes yeux la seule destinataire possible de cette lettre, dans laquelle je dois te raconter quelque chose. Je ne me voyais aucunement parler de cela à mon entourage proche. Non que personne n'eût pu l'entendre, mais cela m'aurait brûlé les lèvres. Il n'y a qu'en écrivant que je pourrai tout dire en un souffle, et la distance seule qui nous sépare est à même de suffire à mon trouble. Par ailleurs, toi et moi sentons depuis longtemps un monde où ce que je vais te dire est possible, quoique de l'avoir vu de mes yeux soit autre chose.

Il y a quelques semaines, j'ai vu apparaître sur les places et dans les rues que je fréquente régulièrement — tu sais que j'habite au centre de la ville et que je fais tous mes déplacements à pied, soit aller à l'université, soit sortir seul ou avec des camarades — un homme, remarquable seulement par un accessoire qu'il transportait toujours. Une assez grande pancarte comme celles qu'on voit dans les manifestations, qui portait seulement en inscription, d'un trait épais, un long point d'interrogation. J'en fus assez interloqué les premiers temps, mais l'homme était par ailleurs si banal, toujours habillé si uniformément, d'une corpulence moyenne, d'une allure et d'un visage quelconques, qu'il se fondit vite pour moi dans le décor de la ville. Je continuai tout de même à le remarquer du coin de l'oeil. Il était toujours debout, en divers points de la même place qu'il ne quittait qu'au bout de quelques jours pour une autre ou une rue voisine. Il se tenait en retrait des trajectoires principales. Il n'était pas absolument immobile mais ne se déplaçait qu'imperceptiblement, comme quelqu'un qui fait quelques pas en attendant un autre qui doit le rejoindre. Je ne pourrais pas l'affirmer car je ne l'ai regardé peut-être qu'une fois dans les yeux et très brièvement, mais je crois qu'il fixait assez les passants. En somme, il n'y avait rien qui pût alarmer, ce n'était qu'un de ces originaux qui ne sont pas si rares dans les villes, et qui n'avait d'original que ce panneau qu'il ne brandissait d'ailleurs qu'avec une certaine mollesse.

Je l'ai aperçu ainsi pendant peut-être quatre ou cinq semaines. Quant à moi, je vaquais à mes occupations. J'étais pris par mes cours, les examens allaient bientôt arriver et je devais travailler. Tu me connais, je jonglais comme d'habitude bien mal entre mon plaisir et mon devoir. En cela je ne suis que comme la plupart des étudiants. Au cours de ces quelques semaines, j'ai beaucoup fréquenté les cafés, et quelques fois la bibliothèque universitaire. Je ne sais pas pourquoi je continue à aller là-bas, je devrais m'en tenir aux livres que j'y emprunte ; je sais très bien que l'atmopshère ne m'y est pas favorable pour travailler. Enfin, ça n'a plus beaucoup d'importance maintenant. Mon temps était donc très inégalement partagé entre mes révisions et mes sorties, mais comme je suis bon élève — quel scrupule j'ai à m'exprimer au présent —, j'étais tout de même confiant vis-à-vis des examens.

La semaine tant redoutée arriva. Comme de juste, la petite bande à laquelle j'appartiens au sein de la promotion voulut célébrer la fin de la première journée. Ma chère, quelques jours plus tard seulement, comme ces divertissements me semblent futiles ! Je n'ai plus envie que d'être seul maintenant, et de me laisser sombrer dans ce qui m'obsède. À vrai dire, je n'ai plus envie de rien, si ce n'est encore de comprendre, mais je doute d'en être jamais capable, et bientôt je n'aurai peut-être plus rien à quoi m'accrocher. C'est aussi pour cela que je t'écris, pour laisser une trace le cas échéant, et sentir que je suis encore de ce monde. Mais laisse-moi t'expliquer.

Tout advint le soir de la première journée d'examens. Nous nous étions réunis chez l'un d'entre nous, et avions commencé par causer des évaluations. Nous partagions notre déception à propos de tel sujet de dissertation, nous nous vantions d'être « tombés » sur tel seul autre sur lequel, dans nos révisions, nous n'avions pas fait l'impasse, ou nous nous lamentions du contraire ; nous échangions les plans que nous avions élaborés pour nos rédactions. La soirée allait bon train. Puis, l'alcool aidant, nous quittâmes peu à peu le sujet des examens pour en venir aux éternelles préoccupations des étudiants, métaphysiques ou amoureuses. Quoique bien peu s'intéressent à la métaphysique. C'est plutôt la condition même d'étudiant qui a quelque chose de cet ordre, et même d'un peu tragique. En tout cas pour ceux qui, comme moi et d'autres, font des études pour l'amour de l'art. Les autres, au fond, sont déjà ce qu'ils veulent devenir : banquiers, politiques, industriels. Ce que je serais tenté d'appeler les vrais étudiants sont comme des satellites en orbite autour de quelque planète ; la distance est leur vocation, la solitude et la connaissance leur destin. Ils sont encore comme cette substance que renferme la chrysalide, informes, afin de comprendre la forme, ce qui ne peut se faire sans doute que dans la douleur. Mais je m'égare. J'espère que je ne t'effraie pas trop, je dois avoir l'air de parler comme un revenant. Malheureusement, le seul réconfort que je puisse t'apporter est de continuer à te faire entendre cette voix étrange, la seule dont je sois désormais capable. Au fond, c'est une bonne chose. Je t'assure qu'à cette heure je pourrais être muet, fou.

La soirée s'acheva assez tôt pour ménager nos velléités de révisions, probablement vaines d'ailleurs pour la plupart. Nous nous quittâmes sur d'ironiques vœux concernant ces dernières. Comme personne n'habitait dans la direction que j'allais prendre, je partis seul. Je passai le trajet du retour à appréhender les examens du lendemain, à m'en vouloir d'avoir autant bu, à négocier avec moi-même. J'allais découvrir qu'il n'y avait vraiment pas de quoi s'en faire. Il y a quelque chose de ridicule à l'inquiétude de l'étudiant, parce que, la plupart du temps, l'échec dont il rumine sans cesse la possibilité est tout au plus relatif. Tout se passe comme si, la nature ayant mis une certaine dose d'inquiétude dans l'homme, il incombait à l'étudiant d'en révéler l'autonomie, c'est-à-dire le caractère dérisoire, car sa position seule est à la fois officielle et ne donne pas trop de raisons de penser que son inquiétude est légitime, tant elle paraît l'être souvent. Au fond, l'étudiant s'inquiète parce qu'il est livré à lui-même, parce qu'il marche sur un sol qui se constitue seulement à mesure qu'il avance. On veut tant, aujourd'hui, aider tout un chacun, le motiver, le conforter, l'accompagner, lui faire savoir que la vie vaut la peine d'être vécue, l'enthousiasmer, le parrainer, qu'il devient étonnant qu'une fonction comme celle de l'étudiant existe encore, où l'on n'a, si l'on veut, qu'à soi-même à faire ses preuves, et plus rhétoriquement à l'institution, à l'État. En somme, les universités sont peut-être le dernier lieu où l'on éprouve, avec une bénédiction quoique regrettable sans doute selon ceux qui sont forcés de l'accorder, cette loi universelle que le loisir — c'est-à-dire la liberté — est le plus naturellement comblé par l'étude. — Je me surprends à philosopher, t'écrire doit me faire du bien. Ou sont-ce les derniers sursauts de qualités bientôt perdues ?

Je marchais donc dans la nuit, en compagnie de ce sentiment de culpabilité que les étudiants connaissent bien. Pour rentrer chez moi, je devais passer par une petite zone verte bordant un parking, proche du fleuve, qui semble servir à annoncer aux visiteurs la charmante gare d'eau qu'ils sont probablement venus voir. Cet endroit n'a de petit que la superficie, car la verdure y est fournie par d'immenses platanes aux frondaisons trop hautes pour être appelés vraiment des arbres ; ils donnent plutôt l'impression d'étranges colonnes, assez espacées entre elles, parmi lesquelles on marche en toute saison avec une discrète mais pieuse réserve. Après avoir traversé le parking, j'empruntai donc le court chemin en terre battue qui permet de rejoindre le pont, de l'autre côté des platanes. Au milieu de ceux-ci, on trouve un large disque de la même matière que le chemin, dont la surface est légèrement concave et le rayon d'environ huit ou dix mètres, au milieu duquel trône un grand bassin de béton, circulaire aussi, que je n'ai jamais vu que vide. Sur le pourtour du cercle, quelques bancs très espacés les uns des autres. C'est là que je le vis.

Sur l'un de ces bancs, de l'autre côté du bassin par rapport à moi, était assis l'homme dont je t'ai parlé. Je devinai que c'était lui plutôt que je ne le sus vraiment car, hormis la pancarte que je vis posée à l'envers à côté de lui, qui portait ce signe connu de moi dont l'inversion me le fit soudain apparaître comme terrible, rien ne me permit d'affirmer son identité. L'homme, avec la pâleur de la clarté que répandaient des réverbères assez éloignés et qui ne suffisait pas à expliquer le phénomène, m'apparaissait uniformément noir. Il était immobile. Je restai d'abord interdit. La nuit, la lentille convergente de ce disque en terre battue où tout semblait pouvoir dériver vers la vacuité du bassin, les platanes, témoins muets dont les positions avaient l'air d'obéir à quelque chorégraphie rituelle, tout concourait à me rendre étranger à moi-même. Je m'approchai lentement, en contournant le bassin auquel je m'accrochais sans pourtant qu'il me rassurât. Il n'y avait bien que la silhouette de l'homme, le reste était d'un noir profond comme la nuit la plus noire. Je ne pouvais plus penser à rien. Comme il ne bougeait pas et ne m'inspirait pas non plus, à proprement parler, la sensation d'un danger, je m'approchai encore, jusqu'à n'être plus qu'à deux mètres de lui. Mû par de seuls instincts, je me mis à tourner autour de lui. Je demeurai pourtant incapable de déterminer si la noirceur indiférenciée que je voyais dérobait à ma perception une surface ou une profondeur. Elle donnait l'impression des deux à la fois, ou plutôt n'en donnait aucune. C'était comme un trompe-l'oeil dont le relief, indiscutable, n'aurait pas contredit sa nature d'illusion. Lorsque je portais mon regard aux abords de la silhouette, à la frontière où finissait la noirceur et commençaient les autres choses que je voyais, tout ce qui était « coupé » par la silhouette, quelque fût son éloignement par rapport à moi, m'apparaissait comme immédiatement derrière elle, comme s'il n'y avait en somme que deux dimensions ; comme si, ayant eu la capacité de me dédoubler, mais à ce prix-là seulement, j'avais pu voir, en même temps que je regardais par exemple la tête, derrière elle une longue bande d'ombre qui partît à l'infini. Ce qu'il y avait aussi de terrible, c'était que je ne pouvais deviner les mains de l'homme — dont seule la bizarre combinaison de mon imagination et de ma raison les plaçaient sur ses genoux — qu'en m'accroupissant à côté de la silhouette et en ajustant mon regard à la hauteur adéquate, de manière à pouvoir en discerner la surface bosselée contre le fond des choses. Je m’attendais à tout moment à ce qu’il se mît en mouvement, et je concevais en même temps une immobilité éternelle. L'homme n'existait pour moi qu'en creux, et pourtant il avait encore toutes les caractéristiques du relief, puisque des formes nouvelles se dessinaient à mesure que je tournais autour de lui. Ce fut cette impossibilité fondamentale, cette monstruosité qui me décida à quitter les lieux. De plus, je commençais à éprouver un mal de tête qui n'allait se dissiper que le lendemain matin.

Une fois rentré, je ne pus dormir. Commença pour moi une longue nuit d’intranquillité et de questions, de spéculations. Je ne peux encore que m’étonner que la première stupeur passât — qu’il y eût même une « première » stupeur — et que je pusse recouvrer mes facultés, tant ce que j’ai vu demeure impensable. On aurait dit que non seulement l’homme avait été supprimé, mais encore la portion d’espace que son corps occupait. Je me demandai ce que signifiait l’absence d’espace. Je réfléchis à la nature de l’absence et de la présence, que mon expérience, au fond, semblait révéler identiques. Je pensai tout à coup avec effroi que ce que j’avais vu au sein des limites de la silhouette de l’homme pouvait ressembler à ce qu’il y aurait eu à cet endroit si notre planète n’avait pas existé. Selon mon hypothèse préalable, était-ce alors qu’il n’y avait pas d’espace dans le cosmos ? Dans ce cas, où finissait l’espace, et surtout comment finissait-il ? Par ailleurs, j’étais complètement démuni face à ce qui prit tour à tour dans la manière que j’avais d’appréhender la chose les aspects de la frayeur, de la naïveté, de l’impersonnalité et même, à la fin, de la lassitude. Comment pouvait-il exister un tel différentiel dans ma subjectivité en dépit de la certitude, quoique mystérieuse, que j’avais selon laquelle ce que j’ai vu ne peut s’accommoder que d’une attitude unique, même si je ne sais pas laquelle ? Comment, par exemple, pouvais-je avoir un quelconque recul face à ce qui, selon toute vraisemblance, était un néant ? Comme si ce néant avait été une tache en forme d’homme qui se fût étendue à mesure que la nuit avançait et que je me retournais dans mon lit, une pensée unique m’obséda peu à peu, qui était que, s’il s’agissait bien de néant, s’il n’y avait rien, il ne pouvait y avoir rien que partout. Il me semblait que seule cette pensée assurait désormais une sorte de continuité à ma conscience, qui était autrement devenue comme intermittente. Dès que je commençais à m’habituer en esprit à ce que j’avais vu, un phénomène analogue à un éveil en sursaut se produisait, et la vision se présentait à nouveau, implacable, dans toute sa noirceur et son impossibilité.

Je crois être le seul à avoir assisté à ce spectacle. Du moins, lorsqu'on a contemplé cela, on ne peut qu'avoir le sentiment d'être irrémédiablement seul. Le lendemain, je suis retourné voir si l'homme était encore là, si je n'avais pas plutôt rêvé. Mais son absence au petit matin ne dissipa pas ce trouble indéfinissable qui depuis ne me laisse plus de repos. Évidemment, je ne me suis pas présenté au reste des examens, je ne suis même pratiquement pas sorti de chez moi depuis ce soir-là. J'ai beaucoup repensé à l'homme, à ce qu'il était avant de devenir ce trou d'ombre. Cette question dont j'avais toujours supposé, lorsque je le voyais en ville, qu'il la posait, est-ce qu'il ne l'apportait pas plutôt ; comme un inconcevable don de néant ? Ou la revendiquait-il comme un droit à quelque sorte d'indécision dont on aurait oublié la valeur ? Et que se serait-il passé si j'avais essayé de toucher cette obscurité qui avait fini par l'engloutir ou le constituer ? Si, sur ce banc, j'avais tenté de prendre sa place ?

Je ne peux t'en dire plus.

Je t'embrasse,

Ton ami dévoué, .......

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