III

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 Un bruit de clé qu’on tourne dans une serrure, une voix féminine et rauque qui crie à travers l’appartement :

- C’est moi ! Ils ont dit oui pour la maison. Je nous ai pris une bonne bouteille de Sauternes pour fêter ça, je sais que tu adores !

Dans son atelier, c’est à peine si Howard l’entend. Il sait qu’elle est rentrée, impossible de ne pas le savoir avec tous ses piaillements. Il est occupé. Le soleil se couche au dehors et laisse pénétrer ses derniers rayons dans la pièce, révélant une valse aérienne poussiéreuse et des taches de peinture incrustées sur le torse de l’homme. Il est toujours uniquement vêtu de son caleçon trop grand. Ici, rien n’a bougé, si ce n’est le cendrier vide ce matin maintenant prêt à déborder. Le cendrier, ainsi que la toile auparavant vierge, recouverte par un sourire flottant dans une forêt putréfiée. Elle n’est pas totalement finie, mais au moins cela a-t-il en partie apaisé son cœur écrasé par l’obsession.

- Howard ?

Le bruit de ses talons sur le parquet résonne dans l’appartement avec une insistance désagréable. Howard n’aime pas le bruit des talons. Il ne comprend pas comment les femmes peuvent s’obstiner à porter des choses pareilles. Le peintre s’abstient de le faire remarquer à Frances dont la silhouette se dessine près de l’embrasure de la porte.

- Mais qu’est-ce que tu fous, tu pourrais me répondre au moins ? grogne-t-elle avec une moue contrariée, la bouteille de vin à la robe jaune orangé toujours dans la main.

- Pardon, je peignais, j’ai pas entendu, ment-il en essuyant ses doigts constellés de peinture sur un chiffon sale.

- Toi alors… Attends, c’est quoi cette toile ? Qu’est-ce qui t’a pris de peindre une chose pareille ? demande-t-elle les yeux écarquillés de stupéfaction, le nez retroussé de dégoût.

Howard ne répond pas. Il jette un œil rapide à son œuvre, sans trop s’attarder. La peindre s’est révélé libérateur, mais la regarder est au-dessus de ses forces. Un profane ne se rendrait pas compte de la précision de ses coups de pinceau tant le paysage représenté est empreint d’une aura malsaine. Ce sourire en plein milieu est complètement hors propos. Il n’a rien à faire là. Frances se rapproche de la toile prudemment, comme si une créature impie allait en sortir pour l’amener dans cet univers horrible.

- Y a de l’idée, un sourire fait de plein de petits os... C’est précis. Mais franchement, ta peinture est effrayante. Ça sent la mort rien qu’en la regardant, déclare-t-elle en approchant sa main de l’œuvre maudite.

- Touche pas ! C’est pas encore sec, tu devrais le savoir !

- Ça va, ça va. Nom de Dieu ce que tu es tendu aujourd’hui ! Allez viens là, on a quelque chose à fêter, susurre-t-elle en lui prenant la main pour le conduire jusqu’au salon.

Il se laisse emmener en soupirant. Elle lui lance un t-shirt imprimé de l’album Unknown Pleasure ainsi qu’un jogging troué traînant sur le canapé qu’il attrape au vol. Il s’habille en vitesse.

- T’en as pas marre de passer toutes tes journées enfermé à te promener en caleçon ? Franchement ? l’interroge-t-elle en secouant la tête en signe d’incompréhension.

- Et toi t’en as pas marre de te faire du pognon sur le dos de gens juste un peu trop cons ? rétorque Howard d’un ton narquois.

- Ahah alors là sûrement pas !

Son rire rauque de fumeuse empli l’espace tandis que le peintre ouvre la bouteille d’un geste expert. Il aime son rire. Tout d’un coup il se sent mieux, comme libéré d’un poids. Il est redevenu lui-même. Il n’y a pas à dire, la présence de Frances lui fait un bien fou. Il la regarde allumer deux cigarettes et lui en tendre une, qu’il prend sans hésiter. Le goût de son rouge à lèvres lui excite les papilles. Ensemble ils trinquent en se regardant droit dans les yeux, prêts à savourer cette soirée qui, il le sait d’avance, se terminera sauvagement au lit après avoir ingurgité une quantité exemplaire d’alcool.

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