Chapitre 18.4

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Encore une fois, Jordan ne pouvait pas lui en vouloir de n’avoir aucune confiance dans le genre humain, surtout après ce qu’il avait vu ces derniers jours.

— Et ton travail ? l’interrogea Reiyloo. Tu ne m’as toujours rien dit à ce sujet.

Jordan sentit son degré de nervosité remonter plusieurs crans d’un coup.

— C’est si grave que ça ? s’inquiéta Reiyloo en le voyant blêmir.

Jordan haussa les épaules.

— Comme je te l’ai dit, je ne travaille pas directement pour l’ATIDC, mais pour un procureur du Tribunal Pénal International. J’enquête pour lui… Mon boulot est de rassembler des preuves, des témoins…ou de faire la liaison entre mon patron et ceux qui pourraient lui donner des preuves d’une atteinte à la vie et à la dignité humaine… ou de tout être possédant une intelligence, une âme, une culture et des croyances. Je dois aussi m’assurer du bien-être d’individus appartenant à des populations sensibles. Il y a certaines personnes, sûrement pas nombreuses, à la Haye, qui connaissent votre existence, Reiyloo. Mon patron en fait partie.

— C’est loin de la biologie… En même temps, je comprends pourquoi tu as accepté ce travail.

— À part le salaire, je n’ai rien accepté du tout. J’ai été le chercher ce travail… En quelques sortes… J’ai dit à ce procureur ce que j’avais fait… et ce que le CENKT faisait.

Reiyloo ouvrit de grands yeux. Jusqu’où serait capable d’aller Jordan pour s’absoudre de ses crimes, ou de ce qu’il considérait comme tels ?

Oui, il avait bel et bien été complice au début, et Reiyloo n’avait jamais su jusqu’à quel point, ni ce qui l’avait fait changer de camp. Il avait toujours refusé d’en parler. Mais, depuis, Jordan l’avait sauvé, ainsi que quelques autres… Cela devait forcément compter. De plus Reiyloo le connaissait suffisamment, ne serait-ce que pour lui pardonner… et se demander ce qu’il aurait fait si les rôles étaient inversés.

— Je pensais que je serais arrêté, jugé et condamné, poursuivit Jordan… et qu’il en serait de même pour les membres du CENKT. Au lieu de cela, ils m’ont convaincu de travailler pour eux afin d’accumuler des preuves contre le CENKT.

— Convaincu ?

Reiyloo sentait que son ami ne lui racontait pas toute l’histoire.

— Ils ne pourront jamais dissoudre le CENKT. Comme tu dois t’en douter, le CENKT a ses propres alliés politiques, notamment du côté des gouvernements américain, russe, chinois, français et italien. Pour l’instant, on en peut rien contre eux. Il faut des preuves. Beaucoup de preuves, pour espérer limiter leurs actions. Seulement les limiter.

Cette explication ne satisfaisait pas entièrement Reiyloo. Il ne sentait pas le mensonge dans les paroles de Jordan, mais l’impression que celui-ci continuait à lui cacher quelque chose persistait.

Les deux hommes restèrent silencieux un moment.

Reiyloo finit par rompre ce silence le premier.

— Il y a autre chose, n’est-ce pas ?

Jordan ne répondit pas immédiatement. Il se contentait de regarder son ami droit dans les yeux comme s’il cherchait à le jauger. Quoi que fut cette chose, elle devait être grave.

— On a trouvé quelque chose, finit-il par dire.

« On » ?

Reiyloo décida de laisser cette question de côté et attendit la suite.

— En Inde. C’est… C’est…

Il cherchait ses mots. Un seul sembla lui venir à l’esprit.

— … insupportable. Même toi, qui a vu tellement… Tellement… je ne sais pas si…

— Si quoi ? demanda-t-il doucement.

— Un charnier…

Des larmes trop longtemps contenues commencèrent à glisser le long des joues creuses de Jordan.

Reiyloo se trouva soudain désemparé. Des horreurs, il en avait vues et subies. Il sentit la colère monter en lui. Pas contre Jordan, mais contre le genre humain… ou une partie… Il ne savait que trop bien que ceux qui avaient fait cela se cachaient du commun des mortels par crainte d’être haïs. Pas pour ce qu’ils avaient fait, non. Mais pour ce qu’ils étaient. C’était sûrement ce qui leur serait le plus insupportable. Ça, et les conséquences… Comme cela l’avait été pour Jordan.

À la colère, se mêlait aussi une peur sans nom et la tristesse si profonde qu’il avait peine à la contenir.

Dans un geste de compassion, il passa ses bras autour des épaules de son ami. Il sentit son corps secoué par les sanglots, et l’humidité des larmes dans son cou. Cela dura quelques minutes avant que Jordan puisse enfin se calmer. Puis il se leva. Un verre d’eau fraîche ne leur ferait pas de mal à l’un et à l’autre, à défaut d’autres choses. Il n’avait aucun alcool chez lui. Il ne supportait pas d’en boire, et par ailleurs, Jordan était normalement abstinent.

Dans la cuisine, il sortit une bouteille d’eau du frigidaire. Puis, il attrapa deux grands verres dans un placard, juste à côté d’une boite de somnifères. Il hésita un moment à la prendre. Plus tard peut-être. Ce n’était pas ce dont ils avaient besoin dans l’immédiat. Il la sortit tout de même et la posa sur la table.

Il prit la bouteille d’une main et les deux verres de l’autre et revint dans le salon. Jordan s’était levé et faisait les cents pas. Il avait la tête d’un homme qui avait pleuré.

— Je dois y retourner et… et j’aimerais que tu viennes avec moi, dit-il d’une voix lasse. Un hélico nous attend au stade.

Reiyloo aurait préféré que son ami ne lui fasse pas cette demande. Pour rien au monde, il ne souhaitait replonger dans ce cauchemar. Le sien lui suffisait.

— C’est à l’ami autant qu’au journaliste que je le demande, ajouta Jordan.

Reiyloo prit le temps de remplir les deux verres d’eau et en tendit un à Jordan avant de boire le sien. Il évita de croiser son regard. Il sentait maintenant combien cela avait été difficile à Jordan de lui demander cela… C’était même le but de sa visite. Il aurait voulu refuser, mais c’était impossible.

Les mots sortirent de sa bouche sans qu’il puisse les contrôler.

— D’accord, finit-il par dire. Je m’habille et je prends mon sac.

Le voyage en hélicoptère dura deux heures environ. C’était un de ces nouveaux appareils mis au point par l’ATIDC pour le compte de L’AMSEVE. Il filait dans les airs aussi silencieux qu’une voiture. Ceux qui le lui avaient mis à disposition devaient avoir une haute opinion de Jordan. Une fois à l’intérieur, Reiyloo prit un cachet de la boite de somnifère qu’il n’avait pas oublié de prendre avec lui. Cela lui permit de dormir un peu. Jordan le secoua lorsque l’appareil amorça sa descente. Il fut à peine surpris de se réveiller au-dessus d’une plate-forme pétrolière en pleine mer, au large des Petites Antilles. Son esprit était encore trop embrumé par les narcotiques pour se poser la question. Néanmoins, il reprit rapidement ses esprits lorsqu’il vit l’avion dans lequel ils allaient poursuivre leur voyage. On aurait dit la navette spatiale de 2001 L’Odyssée de L’espace version un demi-siècle plus tard. Elle explosait de blancheur pure sous la lumière des projecteurs du tarmac.

Les avions ne les avaient jamais passionnés ni l’un ni l’autre, mais ça…

— Encore un prêt de l’ATIDC, j’imagine ? demanda Reiyloo.

— Tout droit sorti de leur hangar de conception.

— Je n’ose même pas imaginer comment doit être l’intérieur.

— Bizarrement, assez commun.

Sur ce point, Jordan avait raison. L’intérieur était assez commun à celui d’un avion de ligne privé, mais il restait néanmoins assez somptueux.

Les sièges étaient confortables, par deux d’un côté de l’allée, ou seul de l’autre. Tous pivotants. Munis d’un casque visuel 3D à placer sur le visage au niveau des yeux et des bouchons d’oreille sans fils afin d’écouter le film ou la musique que l’on souhaitait. Une tablette était aussi à la disposition des voyageurs. Elle fonctionnait avec le casque. Tout était en Réalité Virtuelle Augmentée. Il se sentirait complètement immergé, lui expliqua Jordan.

Pour la RVA, il la remettait à plus tard… ou à jamais. Il n’en avait pas vraiment le cœur. Tout ce qu’il souhaitait, c’était dormir. Il s’installa sur à un siège unique, juste derrière Jordan.

La première chose qu’il fit fut de reprendre un nouveau cachet. Il avait été prévenu que le voyage serait plus long cette fois.

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