Chapitre  4   Retour au pays

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Retour au pays.

.  Le visage au soleil, face à la montagne qui lui avait tant manqué durant les années passées dans le mirage, assise sur le muret de pierres au bord de la route, Zohra ferme les yeux. Elle se souvient de sa jeunesse, de ses rêves, de l’époque insouciante de son enfance. Elle regarde les brebis et les chèvres au loin dans les pâturages, elle aime cette douceur de vivre, le vent léger qui la rafraîchit, les odeurs mêlées de pin et de fleurs des champs. Elle se demande pourquoi être partie, avoir quitté ce paradis pour ce pays de contes de fées où les faux-semblants rivalisent avec les vraies méchancetés, le mensonge et la duplicité avec la tartufferie la plus éhontée. Elle entend bêler les moutons au loin et cela la rassérène. Les senteurs, la lumière, les sons, tout cet environnement, est apaisant, cette nature lui fait penser aux vraies valeurs, simples et essentielles, inhérentes à sa vie de petite paysanne égarée dans le monde artificiel qui est le sien là-bas, en France, dans le mirage, dans son cauchemar.

  Elle se retourne en entendant les pas de sa mère venant à sa rencontre. Elle se lève pour l’aider à marcher, elle n’est pas si âgée que cela, mais usée par les grossesses, le travail dur dans les champs, les privations, l’isolement, les frustrations… Zohra laisse ses pensées vagabonder librement, elle s’imagine à l’âge de sa mère et se voit dans un état semblable au sien dans quinze ou vingt ans…

— Es-tu contente ? — Interroge sa mère — ta fille va faire un beau mariage ! Et pourtant, ni toi ni elle n’avez l’air d’être heureuses. Que se passe-t-il ?

  Zohra tourne la tête vers elle, regarde les yeux noirs de sa mère, profondément enfoncés dans leur orbite, fatigués, les rides autour, les sourcils gris, elle se penche un peu de côté afin de voir la maison derrière elle, mais ne dit rien pendant un long moment.

— Tu ne réponds pas, qu’y a-t-il ?

— Lehna pensait que nous venions en vacances, elle n’a jamais imaginé se marier, surtout avec un inconnu. En France, les jeunes filles sont libres de se marier avec l’homme de leur choix et seulement si elles le veulent. Elle se rend compte qu’elle a été piégée par son père et le vit très mal.

— Et toi, tu n’es pas heureuse pour elle ?

— Non ! Ce mariage arrangé ne me plaît pas, j’ai souffert et je souffre encore de ma situation de femme mariée, des conditions dans lesquelles mes propres épousailles furent décidées, j’étais bien jeune à l’époque et ne savais ni ce qu’était le mariage ni qui était ce futur mari. Sincèrement, si je le pouvais, je m’opposerais à la noce prévue pour ma fille, mais je ne sais pas quoi faire pour lui éviter cela. Faredj est un homme dur, mais il est persuadé d’agir pour son bien, je n’ai pas pu lui faire changer d’avis et, de toute façon, il a donné sa parole à son cousin et ne peut plus revenir en arrière. Désormais, pour lui c’est une question d’honneur et tu sais ce que cela signifie ici. Par ailleurs, même si j’avais voulu retourner en France avec Lehna, c’est mon mari qui dispose des passeports, de l’argent et des billets de retour, tu le sais, une femme ici n’a pas vraiment le pouvoir de décider pour ses enfants, ni pour elle-même en fait.

— Zohra, ma chère enfant, je t’assure que tu devrais être satisfaite, et puis Lehna va rester ici, au pays, là où son mari a ses affaires. Elle y sera sûrement plus heureuse que toi en France, si je comprends bien. Pourquoi vouloir qu’elle reste là-bas si vous vous y sentez si mal ?

— Je n’y suis pas heureuse, mais ma fille y est libre et n’a rien connu d’autre. La vie ici sera difficile pour elle, de plus elle ne veut pas se marier avec cet inconnu qui a deux fois son âge, j’ai peur que sa vie devienne un enfer…

— Pourquoi, ta vie est un enfer ?

— Pas exactement, mais j’étais soumise et habituée à obéir tandis qu’elle est libre de parler et d’agir comme les jeunes filles de France, elle est instruite et voulait continuer ses études… Pour elle maintenant c’est terminé. Elle ne parle que le français, un peu l’anglais et le tamazight que nous parlons entre nous mais pas l’arabe, elle sera perdue ici..

  Elle se tut en voyant une puissante et rutilante voiture qui montait à vive allure le long du chemin menant à la maison.

— Je t’en prie, garde tout ça pour toi, ton père, Faredj et son cousin Juba arrivent ! Va plutôt prévenir Lehna qu’elle va rencontrer son futur époux. As-tu remarqué sa belle voiture ?

  Le regard empreint d'une douce commisération, s'attarda un instant sur sa mère, mais Zohra préféra ne pas répondre et s'éloigna vers la maison afin de retrouver et préparer sa fille à la rencontre qui allait avoir lieu dans quelques instants, espérant trouver les mots...

JI 01/01/19

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