Un goût amer (1)

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  Jim s’efforçait de trouver comment ouvrir cette porte blindée. Il avait regardé son collègue, Jack, s’acharner avec un pied de biche. Sans grand résultat comme le mécanicien s’en était douté. Jim tentait de comprendre à présent le câblage électrique : s’il parvenait à provoquer un court-circuit, peut-être que ça s’ouvrirait. Mais rien, il ne pouvait émettre que des suppositions. L’homme à la crête, Jack, s’impatientait et proposait souvent de la faire exploser pour arrêter de perdre du temps. Jim soupira, Jack pouvait se montrer aussi froid et calculateur qu’impulsif. C’était un mercenaire qui n’avait rejoint ce groupe que pour assurer la protection, un tueur à gages ni plus ni moins. Mais Jim savait que Liam lui faisait confiance et les deux s’entendaient bien, trop même. Le mécano se focalisa de nouveau sur le problème, faufilant ses doigts entre les fils, à la recherche d’explications. Il y avait plusieurs relais, des blocs de dérivations ou des tempos. Mais il ne parvenait pas à se faire une idée du schéma. Pour une simple porte, un simple circuit suffisait. Probablement un système de sécurité ou alors la porte était reliée à d’autres boitiers ? Il se demanda alors s’il aurait plus de chance en essayant ailleurs. Il se recula de l’armoire électrique en poussant un soupir de frustration.

  Jack prit ça pour une autorisation de passer à l’action. Il ordonna à l’un des jumeaux, il ne retenait jamais qui était qui, d’éloigner Jim pour qu’il fasse exploser cette plaque d’acier. Mais Bruno, le frère en question, expliqua que c’était une porte blindée et sécurisée. Une explosion, hormis spectaculaire, n’aurait aucun effet. Jim espérait que la brute comprenne enfin, mais que pouvait-il attendre d’un type possédant autant de neurones que lui avait de testicules ? Après des discussions, des explications répétées plusieurs fois, le mercenaire finit par jurer et colla un uppercut dans la paroi métallique. Le mécanicien était soulagé : il avait compris, enfin. Il se demanda d’ailleurs ce que faisait Liam, lui arrivait facilement à calmer son collègue, ce qui aurait été utile dans le cas présent. Peut-être négociait-il avec ceux de l’extérieur ? Mais ce n’était pas l’heure de faire des suppositions, il avait un boulot à faire. Il se tourna vers Bruno qui était un bon bricoleur, tout comme lui. À eux deux, ils pourraient peut-être comprendre le fonctionnement électrique.

  L’un suivit donc les câbles pendant que l’autre les notait pour essayer de dessiner un plan. Jack leva les bras au ciel et s’éloigna, perdant patience. Jim apprécia son départ, le calme qu’il laissait les aiderait peut-être à mieux réfléchir. Il scrutait plusieurs gaines blindées raccordées à une boite. En l’examinant, il en vint à conclure que c’était le variateur : ce qui pilotait la porte et les mécanismes. Encore fallait-il réussir à l’activer. Bruno cogitait de son côté, il avait démonté une autre plaque pour trouver ce qui servait de moteur. L’un d’eux soupira en ajoutant qu’un mode d’emploi n’aurait pas été du luxe.

  De son côté, Jack était redescendu dans le hall principal. L’inactivité le rendait maussade, il ne supportait pas non plus d’être enfermé, à attendre d’être abattu comme un animal en cage. Il rongeait son frein en voyant qu’il était impuissant pour le moment. Dans l’immense pièce, de hauts piliers de granit maintenaient le plafond à plusieurs mètres du sol. Ils étaient ornés de symboles anciens ou de gravures décoratives. Le sol fait de marbre et similaire à un damier, rendait simple mais élégant, les années avaient tracés des nervures sur la surface lisse de la pierre couverte d’une pellicule de poussière. Sur la droite, il y avait des installations, un engin avec une chaîne et une poulie fixée au plafond. En dessous, des établis ainsi qu’un appareil de levage. Jack n’y connaissait pas grand-chose, mais avec l’immense véhicule de l’autre côté - que son groupe avait aménagé pour se reposer - il se doutait que tout ceci servait à entretenir les différents moyens de transport de l’époque. Le mercenaire se dirigea vers l’engin rectangulaire, d’une hauteur de trois mètres environ pour six ou sept de long, pourvu de plusieurs roues et vitres. Il ouvrit la porte en accordéon, et grimpa les quelques marches pour observer leur tanière.

  À l’intérieur, il y avait beaucoup de sièges, ce qui en faisaient des couchettes de fortune plus qu’acceptable. Des couvertures gisaient ici et là ainsi que des sacs à dos. Certains fauteuils étaient dans un triste état, le cuir déchiré vomissait de la mousse. À la barre suspendue proche du plafond, les hommes y avaient accroché du linge et les quelques morceaux de viande qu’ils possédaient. Une bonne odeur se dégageait dans l’engin malgré les années où il avait accumulé rouille et poussière. Jack s’installa sur le siège principal, derrière le volant et des leviers, il jeta un œil dans le miroir pour apercevoir l’allée principale du véhicule. Machinalement, il tapota la vitre devant lui, celle-ci semblait épaisse et résistante. Une folle idée germait dans son esprit : plutôt que de remettre en état les ruines, pourquoi pas cet engin ? Avec ça, ils pourraient s’échapper. Il suffirait de feinter, faire croire à leurs assaillants qu’ils avaient rétabli l’énergie et attendre qu’ils déblayent. Et une fois la voie libre, ils pourraient s’enfuir en forçant le passage. C’était risqué, mais l’effet de la surprise aiderait : c’était jouable, pensa-t-il. À peine était-il entré qu’il se redressa de son assise pour sortir et chercher Liam. Il devait lui exposer son plan.

  Jim et Bruno avaient réussi à dessiner le schéma. Ils comprenaient grossièrement le fonctionnement, fiers d’eux. Il était donc temps de provoquer ce court-circuit pour démarrer l’ouverture. Bruno dénuda un câble avec une pince puis serra les dents en l’appuyant sur la carcasse métallique du moteur. Les deux hommes s’attendaient à des éclairs, des gerbes d’étincelles, mais rien. Pas le moindre flash lumineux ne se produisit. Interloqués, ils échangèrent un regard et les deux comprirent leur erreur. C’était si évident et stupide qu’ils éclatèrent de rire. Les deux bricoleurs voulaient envoyer une impulsion électrique pour ouvrir la porte qui permettait d’accéder à quoi ? Aux installations qui devaient justement relancer l’activité et donc l’énergie du site. Comment pouvaient-ils espérer avoir une alimentation sans être de l’autre côté ? Deux heures à cogiter pour rien, Jim balança ses outils avec frustration pendant que Bruno s’adossait au mur en soupirant. Le mécanicien avait compté sur de l’énergie résiduelle pour réussir son coup, ce qu’il n’y avait même pas. Ils étaient face à un épineux problème…

  À l’autre bout du bâtiment, le second jumeau faisait le tour des pièges qu’ils avaient posés. Allan s’assurait aussi qu’il ne restait rien d’utile ou de dangereux dans les pièces annexes. Le teint basané, les yeux jaunes avec un contour de l’iris vert, ses cheveux étaient aussi longs que ceux de son frère, à la différence que lui les avait tressés. Les jumeaux portaient l’un comme l’autre un petit bouc et des vêtements souvent similaires, hormis la coupe de cheveux, il était difficile de les différencier. Allan pénétra dans un local où l’odeur était particulièrement immonde, c’était ici qu’ils avaient trouvé et tué quelques goules. Elles étaient entassées dans un coin, les corps déjà putrides allaient pourrir davantage. Bientôt l’odeur se répandrait partout pensa le jeune homme. Portant la main à son visage pour couvrir la puanteur, il jeta un regard par-dessus les meubles ou dessous sans rien y trouver d’intéressant. Il claqua la porte derrière lui et continua sa ronde. L’ennui le gagnait, il se demandait s’il trouverait quelque chose d’utile à faire, ou à défaut, faire une petite blague à ses compagnons. Il sortit un fruit de sa poche, gros comme le poing avec une peau améthyste, il l’avait gardé en douce malgré les faibles denrées alimentaires. Sa promenade le ramena jusqu’à l’entrée où il vit Liam et Jack en pleine discussion. Curieux, il s’avança pour écouter.

  Le chef avait les bras croisés, écoutant son compagnon ne tenant pas en place. En effet Jack faisait des allers et retours, inlassablement. Il parlait vite comme s’il était surexcité ou nerveux. Allan ne comprit que quelques bribes de conversation avant qu’il n’arrive suffisamment proche.

 – Avec ce véhicule, on peut tous monter dedans pour être protégés. Et on fonce, on en écrase s’il le faut pour s’échapper. C’est faisable, non ?

 – Faut-il encore qu’il démarre. Tu en as parlé à Jim ? Il pourrait te dire s’il est récupérable ou non. Toujours rien pour la porte, sinon ?

 – Rien. Elle est solide. Et comme Bruno me l’a fait remarquer, l’exploser ne sera pas une mince affaire. Ils essaient de bidouiller pour activer le mécanisme mais… Même si on ouvre, qu’on active tout ce bordel. Qu’est-ce qui nous assure de survivre ? Une voix qui braille et une foule qui répond ? Ce ne sont que des mots et ils ont déjà voulu nous tuer. Moi, à leur place, je nous tuerais pour ne pas laisser de témoins.

 – Toujours aussi optimiste, Jack… soupira Liam.

 – C’est mon boulot de nous garder en vie. Joshua et Edgar sont morts car je ne suis pas resté avec eux ! Je préfère qu’on ait une assurance avant de collaborer avec ces individus. Une véritable assurance.

 – On n’a malheureusement pas ce luxe.

 – Alors je préfère les tuer que de parier sur leur éventuelle gentillesse.

  Le regard de Jack était plein de défi, son ton était déterminé. Allan en savait suffisamment pour comprendre que ça ne rigolait pas et que le costaud était tendu. Quoique, le chef ne semblait pas plus détendu non plus. Allan croqua dans son haut-melon, le fruit qu’il avait, et appelé ainsi car il poussait sur de très hauts arbres à Edenia. La peau élastique céda sous ses dents et la chair moelleuse laissa échapper un jus violet qui s’écoula sur son menton. Une grande région de sa terre natale et celle de ses compagnons, se nommait les plaines violacées. L’eau y était violette, la terre était rouge ou bleutée et les gens pensaient que ces couleurs étaient dues à ses fruits.

 – On peut pas leur dire que depuis le temps qu’on traînait ici, on a fini par oublier qu’il y avait d'autres humains dans le monde ? Du coup, moment de panique quand ils sont arrivés et on a maladroitement fait péter l’entrée ?

Les deux autres le fixèrent comme s’il était un fantôme. Pris dans leur discussion, ils ne l’avaient pas vu arriver et ce qu’il disait, n’avait aucun sens. Pire, il grignotait en douce ! Liam se sentit perdre patience et il se demanda s’il allait le tuer. Mais Allan poursuivit sans se démonter.

 – Ou alors, dit-il en levant un doigt tout en tenant son fruit dégoulinant. On demande la taille de bonnet de la cheffe. Avec de la chance, elle sera flattée de notre intérêt. Sinon… on aura une image sympa avant de clamser. Non ?

Liam resta bouche bée, comprenant que son collègue faisait de l’humour pour les calmer. L’effort y était même si la forme elle, était à revoir. Il fit un sourire même si la cicatrice à son menton donnait l’impression que c’était une grimace. Et avant qu’il ne puisse répliquer, Jack empoignait le jumeau par le col pour le plaquer dos au mur.

 – C’pas en tapant dans les provisions ou en faisant de l’humour de merde qu’on va s’en sortir ! Toi et ton frère, vous avez quoi dans le crâne, putain ?!

Le chef posa sa main sur l’épaule du tueur et l’incita à reculer. Voyant que ce dernier s’y opposait, il mit plus de poigne pour le faire lâcher prise. Allan soupira et croqua ensuite dans son fruit, désireux de ne pas gâcher les vivres, même s’il n’avait pas tapé dedans comme le disait l’excité du bocal.

 – Calme-toi, Jack. Il essayait de te dérider. Perdre notre sang-froid ne nous aidera en rien. Allan, va voir ton frère et Jim. Dis-leur que l’un d’eux continue de chercher pour la porte et que l’autre me rejoigne ici.

 – C’est comme si c’était fait. Et pour le haut-melon, je l’avais mis de côté. Juste à l’occaz d’un petit creux. J’ai pas volé dans les provisions, c’était même pas compté dedans !

 – Si tu as d’autres trucs, juste à l’occaz. Merci d’en faire part…

  Allan acquiesça avant de s’éloigner. Désireux de mettre de la distance entre lui et ce mercenaire. Il traversa rapidement le hall pour emprunter l’escalier où il monta les marches deux par deux. Arrivé au sommet, il découvrit son frère et Jim, assis tous les deux contre le mur à fixer le plafond. Il se figea pour les observer, hagard de les trouver à ne rien faire.

 – Ben alors les gars ? On a lâché l’affaire ? J’suis déçu…

 – C’pas le moment frangin… soupira Bruno.

 – Tu veux quelque chose Allan ? demanda Jim en semblant très fatigué.

 – Liam voudrait que l’un de vous deux vienne l’aider. Et l’autre peut poursuivre ici. Enfin… Si l’un de vous veut continuer à glander, je ne le jugerai pas.

 – On va y aller tous les deux. Je crois que Jack a raison : faire exploser la porte est peut-être la seule solution, finit par admettre Jim.

 – Pas forcément, z’ont eu une idée apparemment, dit Allan en haussant les épaules.

Cette déclaration raviva la lueur dans le regard des deux hommes qui se relevèrent alors avec espoir. Allan avait piqué leur curiosité et les deux ingénieurs voulaient savoir ce que pouvait bien tramer Liam.

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