3 - Ilan

4 minutes de lecture

- Tu t'es bien débrouillée tu sais ?

Je sursaute et tourne la tête instinctivement en direction de la voix, c'est encore lui. Il est maintenant tard, et comme à mon habitude je traine après l'entrainement, assise sur les escaliers juste à l'angle du bâtiment. Je fume toujours mon pétard à cet endroit, perchée sur les plus hautes marches. J'aime regarder la rue déserte sans que personne ne me voie, excepté les quelques chauves souris qui s'agitent sous les lampadaires. Pour quelle raison vient-il troubler ce moment de plénitude ?

- Merci. Toi aussi. Commençant à hisser mon sac sur l'épaule, j'éspère un instant couper court à la conversation et m'échapper avant qu'il ne renchérisse :

- Tu ne parles jamais, c'est une tentative d'intimidation ou tu n'aimes vraiment pas les gens ?

Je ne sais que répondre. Si, bien sûre que je les aime. J'apprécie de rendre service, être loyale, les côtoyer dans mon quotidien, lorsque je fais les courses, ou sourire aux grands-mères sur les trottoirs... mais ça ne va guère plus loin. Sa remarque me vexe un peu, je ne veux pas paraître hautaine mais me forcer à créer du lien avec quelqu'un n'est pas une option envisageable. Je hausse les sourcils et le regarde d'un air interrogateur.

- Et tu devrais arrêter cette merde, ajoute-t-il en faisant un geste du menton en direction de mon joint.

Ce mec débarque sans aucune gêne et se permet en prime de m'imposer sa morale. Je n'ai plus 15 ans. Malgré tout, il en faut plus pour échauffer mes nerfs.

- Ouais, je sais, merci de l'info.
- Tu m'étonnes que tu ne tiennes pas un entrainement sur la durée, tu fumes à poumons ouverts après deux heures de cardio, tu ne crois pas que c'est la dernière chose à faire ?

Il comprend que je ne compte pas répondre.

- Moi c'est Ilan, puisque tu ne me demanderas surement jamais, Milia.

- Tu connais mon prénom toi ?

- Tu rigoles ? On ne parle que de toi au club, ça en devient même fatiguant. Ils sont un peu jaloux, je pense, de ta progression fulgurante et du fait que l'entraîneur place ses espoirs en toi pour les prochaines compétitions. Mais je me demande s'il ne va pas changer d'avis en voyant ta tête demain ! s'exclame-t-il sans parvenir à retenir son rire.

Je cherche du regard mon reflet dans la vitrine du magasin d'en face, effectivement, un gros bleu commence à recouvrir mon oeil gauche. Je souris.

- C'est perdu d'avance si j'arrive dans le ring avec une tête pareille. Je laisse échapper un léger rire.

- Tu vois que tu souries, quand tu veux. C'est dingue de dire ça mais ça me rassure presque. Je commençais à me demander si tu avais bel et bien une âme. dit-il en plaisantant.

Je souffle la fumée de ma dernière taffe, partagée entre tristesse et amusement, j'ignore sa remarque :

- De toute façon, la compét' c'est pas pour moi.

- Ah ouais ? Je peux savoir pourquoi tu t'arraches tous les soirs aux entraînements depuis des mois alors ?

- Pour le kiff, enfin, ça devient plutôt un besoin à force. Mais je ne devrais pas venir autant, ça n'était pas mon plan initial, c'est une perte de temps tu comprends ? Une façon de fuir la réalité quelque part. À quoi bon ? Faire de la compétition c'est devoir organiser sa vie en fonction de cet engagement. On mange boxe, on dort boxe, on calcule chacun de ses actes pour optimiser ses performances, moi je ne peux pas, je n'en ai pas envie, j'ai bien d'autres choses à faire de ma vie.

- Comme quoi par exemple ? Vas-y, je t'écoute.

- C'est une interview ? dis-je sèchement. Aussitôt que ses mots sortent de ma bouche, je les regrette. Son visage se ferme, il se tait. Je profite de cet instant où il ne me retiendra pas pour m'eclipser après un bref au revoir. Je le revois demain de toute façon.

Je récupère comme à mon habitude ma voiture au 3ème étage du parking voisin. Sur le trajet du retour, le volume de mes enceintes poussé à son maximum laisse entendre un vieil album de Rohff, et la fenêtre ouverte balaye d'air frais mes cheveux. C'est toujours aussi puissant qu'à la première écoute, et c'est avec la même émotion qu'il y a une dizaine d'années que je rap en synchronicité parfaite les longues suites de mots rythmés. Ces chansons n'ont jamais quitté ma playlist, et bien que d'autres les ont rejointes entre temps, j'ai tout de même une préférence pour la vieille école, plus sérieuse, plus digne à mon goût. Chaque temps de pause, chaque intonation retentit dans mes oreilles comme un rituel.

Même la sagesse ne rend pas parfait, ressens la bonne intention
Bien que j'avoue être mal placé pour donner des leçons
Étrange paradoxe entre les actes et les mots
Car c'est toujours la guerre entre mes anges, mes démons

Je repense au gars de tout à l'heure, c'est comment déja ? Ah oui, Ilan. Je n'aurais pas du le laisser alimenter la conversation, je regrette un peu ces échanges. Il reviendra certainement à la charge demain et fera comme tous les autres : vouloir être mon "ami", aller au cinéma, au restaurant, sortir je ne sais où et discuter de je ne sais quoi. Je n'aime pas particulièrement raconter ma vie et la sienne ne m'intéresse pas non plus. C'est toujours délicat de faire comprendre que je n'éprouve aucun interêt pour ces choses là, sans pour autant ressentir une quelconque hostilité envers les autres. Je ferai mieux de mettre fin à ses espoirs naissants dès demain, afin éviter tout malentendu.

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