CHAPITRE 7

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« C’est en fauchant qu’on devient faux-jeton »

(Proverbe)

– Nous y voici enfin, à Dietenhoven, ma tendre Hildegarde, et tu vas pouvoir te reposer en attendant les prochaines couches.

– Je crois que ce sera un repos éternel... lâcha l’épouse royale déprimée dont la pâleur diaphane du visage faisait ressortir les grands yeux verts.

– Que dis-tu là ? Tu es déjà passée par de grandes épreuves, souviens-toi, avec les jumeaux, et tu t’en es remise, voulut la rassurer Charles, la force est en toi !

– Pourtant, il s’en était fallu d’un iota que je rejoigne l’au-delà ; tandis que tu allais en guerre, moi je voyais des étoiles....!

– Voilà pourquoi je préfère que tu ne m’accompagnes pas lors de mes campagnes. Et cette fois, je ne te laisserai pas.

– Plus le royaume s’agrandit, plus tu es sollicité. Je suis sûre qu’il se trouvera des Saxons pour jouer les anars, des soulèvements chez les Lombards et, bientôt, viendront les Avars...

– Les Saxons ne déborderont pas de leur Saxe, les Lombards se contenteront de leur Lombardie, quant aux Avars, je ne cèderai rien ; au pire ils auront leur Avarie et resteront sur place. Et pour toutes affaires urgentes, j’enverrai mes hommes de confiance, mes fidèles compagnons ! promit Charles. Mais tu as raison, Hildegarde, je ne peux pas être partout à la fois, voilà pourquoi je songe aussi à utiliser les services de « missi dominici »...

– Miss Dominique ? Qui est cette femme ? Une reine de beauté lombarde ?

– Que non, oyons, ma doulce ! C’est du latin et cela signifie « envoyés seigneuriaux ».

– Je suis Suève et je commence seulement à parfaire mon francique, alors le latin, pour moi c’est du génois, tu le sais bien, Charles. Mais je souhaiterais l’apprendre... Et l’écriture aussi ; ne pourrais-tu demander à Alcuin de me l’enseigner ?

– Ce n’est point occupation féminine que l’apprentissage de langues et de calligraphie...!

– Et pourquoi pas ? Un jour les femmes monteront à cheval et il s’en trouvera une, vaillante, pour mener la troupe au combat...

– Hoho ! Est-ce ta robe écarlate qui te donne ainsi ces élans rebelles ?

– Ce ne sont que des paroles en l’air... Autant en emporte le vent... Mais l’idée d’écrire un récit sur une guerrière du futur occupe mon esprit depuis fort longtemps.

– Impossible. Le futur, seul Dieu le connaît et il faudrait que tu entendes des voix pour cela. Mais, si d’apprendre peut te donner la joie de vivre, je ne m’y opposerai pas. Ceci dit, je te laisse céans avec tes chambrières pour que tu puisses tranquillement t’installer, tandis que je vais m’occuper de mes affaires. Lorsque le soleil sera au zénith, nous prendrons un repas, puis nous irons nous promener le long du fleuve et profiter un peu de la douceur de l’air en restant à l’abri des ramures pour que tu ne prennes pas un coup de chaud.

– Avec plaisir ! Mais j’espère que tu n’en prendras point toi-même et ne voudras m’allonger dans les hautes herbes... !

– Je ne suis pas un sauvage, tout de même ! Je vois bien ton ventre rebondi et la pâleur sur ton visage...

– Oh, tu es un noble conquérant, mon Charlie ! Tu sais aussi bien conquérir une femme par le charme qu’un peuple par les armes, ravir le coeur de l’une et arracher celui de l’autre.

– Oh, ma féconde ! Cette faconde et cette façon de flatter te viennent-elles des ménestrels et des trouvères que tu vénères ?

– Point ne faut de fiel, quoi de plus véniel ? C’est leur art que j’admire et non le rire d’Adhémar !

– Adhémar Haut-Quart de Tours ? Il est de retour ?

– Il le fut, mais il est déjà reparti après s’être fâché avec Lioba qui s’est refusée à lui.

– Tant mieux. Je n’apprécie pas cet homme excessif qu’un rien énerve et qui rit à gorge déployée à la moindre amusette... Bon, à tout à l’heure...!

*

Ils passèrent une après-midi à flâner paisiblement au bord de l’eau, sous les chênes qui commençaient eux aussi à glander, annonçant l’automne.

Sur le chemin du retour vers le palais, ils aperçurent un homme courant à leur rencontre.

– J’ai l’impression qu’il y a Pépin... commença Hildegarde.

– Bien vu, coupa Charles, il doit y avoir un problème...

– Charles ! appela Pépin de loin en faisant de grands gestes.

– Qu’y a-t-il ? cria l’apostrophé roi.

L’autre, essoufflé, ne put plus hurler. Arrivé auprès du couple royal, il expliqua en haletant :

– J’ai vu un fantôme !

– Qu’as-tu bu ?

– Non ! J’ai dit « j’ai vu »... !

– Tu as dit « un fantôme ».

– Oui, c’est ça !

– Donc, tu as bu trop de vin !

– Point du tout !

Pépin souffla sous le nez du monarque pour prouver sa sobriété.

– Mon Dieu, tu as de ces chicots ! réagit la reine en grimaçant.

– Bon, ça va ; arrête, ça sent le poisson crevé... !

– C’est vrai, Charles, cela me coupe l’appétit... ! renchérit la dame.

Décontenancé, Pépin ne dit mot.

– Qu’est-ce qui te coupe la chique ? s’enquit le roi.

– Justement ! Les coupes !

– Quoi, les coupes...?

– Tes coupes sacrées ! Elles ont été dérobées !

– Hein !? Par qui ?

– Nabil !... Ou plutôt son fantôme !

– Non. Pas son fantôme. Ces croyances sont bonnes pour les esprits simples. Non. Je suis sûr que c’est l’oeuvre de Nabil...

– Voyons, Charles, tu as pourtant vu son corps étêté cet été !

Le roi se redressa et déclara sur un ton empreint de certitude :

– Ce n’était pas le corps de Nabil ! Vous y avez tous cru, mais pas moi.

– Pourtant, tu avais semblé... se risqua Pépin.

Charles prit son épouse par le bras et marcha en direction du palais. Son jeune compagnon, suspendu à ses lèvres, leur emboîta le pas en tendant l’oreille et tout cela en même temps, sans qu’il en fût déformé le moins du monde.

– J’ai joué le jeu pour savoir quelles étaient ses intentions... Je me suis toujours douté qu’il attendrait le moment opportun pour ravir les coupes, annonça Charles.

– Et ce corps... ?

– Sûrement celui d’un Saxon qu’il avait décapité (n’oublie pas qu’il sait manier l’épée) et revêtu de ses oripeaux ; puis il lui avait glissé sa grosse bague au doigt pour donner l’illusion que c’était lui. Il est malin, mais pas suffisamment pour me duper. J’avais remarqué que le poitrail du mort était transpercé mais non les vêtements ; ceux-ci portaient seulement les traces du sang qui avait suinté de la plaie. Et, enfin, il avait tous ses doigts !

– Tu es vraiment très observateur et malin, Charles, dit Hildegarde en posant sa main sur celle de son époux.

– Mais, que comptes-tu faire maintenant. Il a fui à cheval avec le trésor qu’il t’a volé, je l’ai vu tantôt...!

– Nous allons le poursuivre, le retrouver et le châtier.

– Mais il faut se hâter, organiser des battues alentour...

– Non, Pépin, point besoin de battues. Je vais faire envoyer quelques CMC dans les villes sur la route de Mulinhuson pour qu’on le repère et surveille son déplacement.

– Et ensuite ?

– Nous l’intercepterons là-bas.

– Où cela ? demanda Hildegarde, soucieuse.

– À Mulinhuson ! répondit le roi en souriant.

Ils entrèrent dans le palais. Le roi ordonna l’envoi des colombes et alla vérifier que ses coupes avaient bien été dérobées. Il reçut ensuite Othello, revenu de Reims, qui lui confirma que Turpin avait effectivement perdu la coupe sacrée mais sans avoir pu identifier le voleur.

Puis le roi alla retrouver sa bien-aimée dans sa chambre avant de partir.

– Tu vois, Charles, je te l’avais dit !

– Quoi, ma mie ?

– Tu ne peux t’empêcher de galoper par monts et par vaux.

– Mais ce n’était pas prévu ! Et je ne pars pas en campagne, ma chère Hildegarde, je vais juste régler une affaire en trois ou quatre jours, cinq au plus. Je dois y aller moi-même...

– Mais pourquoi as-tu gardé ce fourbe à tes côtés ?

– Il y a quatre ans, je n’avais pas la certitude qu’il songeait à s’approprier les coupes. Il possédait une expérience de ses voyages qui pouvait être utile. Toutefois je m’en suis toujours méfié.

Et lorsque j’ai vu revenir le cheval monté par un corps d’homme sans tête, j’ai compris qu’il y avait tromperie. Si ça avait été un cheval sans tête monté par un corps d’homme j’aurai pu croire à un centaure mais là, il n’y avait aucun doute.

– Pourquoi aussi l’as-tu laissé te dérober ton bien ?

Charles se pencha vers Hildegarde pour chuchoter la réponse à son oreille :

– J’attendais qu’il dérobât la troisième pour réunir le lot. En le laissant à la manœuvre, je n’avais plus qu’à ramasser le tout en un même lieu...

– Mulinhuson ! lâcha la reine.

– Oui da !

– Et d’où te vient cette certitude qu’il s’y trouve ?

– Les visions de Hilde.

*

Nabil chevauchait vers le sud-est, cravachant sa monture pour qu’elle ne ralentît pas. Les coupes, attachées à la selle, battaient le flanc de l’animal, s’entrechoquaient en faisant tinter le métal.

Sa folle course, ponctuée de cris, faisait fuir des volées de corbeaux et les lièvres qui s’attardaient en bordure de chemin. Des villageois, croyant au passage prochain d’une nouvelle horde de barbares, s’enfermaient dans leur maison ou se cachaient derrière des meules de foin, armés de fourches.

En vain. Cet énergumène leur avait causé une frayeur inutile. En revanche, son indiscrète chevauchée confirmait au roi et ses compagnons qui le suivaient quelques lieues en arrière, qu’ils prenaient la bonne direction.

À Strateburgum et à l’auberge des Maisons de l’Ill, Charles marqua des pauses. De toutes façon, le fuyard devait également se restaurer et se reposer, il ne risquait pas de prendre une grande avance.

Au bout de deux jours et demi de cavale, Nabil arriva à l’Auberge Rouge du Moulin.

Il gara sa monture dans l’écurie, cacha les coupes sous la paille entassée dans un coin, puis entra dans la « stuwa ». Les lieux étaient quasiment déserts.

Lorsque Hansegonde l’aperçut, elle disparut derrière une tenture en emmenant son petit Colin. Son mari, Baldegolf, s’avança vers le visiteur.

– Vous buvez quoi ?

– Pas le temps de boire. Je viens récupérer ma coupe.

– Aha ! Et l’or ?

– Quel or ?

– Tu dois payer ton repas et ta nuit de la dernière fois !

Nabil jeta quelques deniers sur le sol.

– Tiens ! dit-il d’un ton dédaigneux.

L’aubergiste, une véritable armoire, ne se baissa pas. Il fixa son client tout en serrant le poing sur son couteau de cuisine.

– Ça, c’est le tarif pour les habitants du village. Pour les étrangers, ce sont des pièces d’or, annonça-t-il, et à poser sur la table ; je ne suis pas un dogue.

De Médois détacha une bourse enfouie dans son pantalon et la lança sur la table adjacente. Cela ne le rendit pas eunuque pour autant.

Le tenancier s’apprêta à saisir le petit sac de cuir lorsqu’une lame d’épée piqua sa gorge.

– D’abord la coupe, menaça Nabil.

– Elle n’est pas ici.

– Quoi ? hurla l’autre. Où est-elle ?

– Cachée, pour qu’on ne la dérobe pas.

– Va la chercher.

– Hansegonde ! héla l’aubergiste. Va chercher la coupe, son propriétaire la réclame !

– Elle à intérêt à revenir prestement si elle ne veut pas être veuve ! menaça Nabil.

Hansegonde passa devant eux, le petit Colin à la main.

– Le morveux reste là ! ordonna Nabil.

– Impossible ! s’opposa sa mère (celle du garçonnet, pas celle de Nabil). Lui seul connaît la cachette, dans la forêt.

– Dans ce cas, nous y allons tous les quatre.

Le petit groupe traversa le pont de bois sur l’Ill et s’enfonça dans la forêt avoisinante, Nabil emboîtant le pas des aubergistes, l’arme au poing.

Au bout de dix minutes, Nabil commença à s’impatienter :

– Alors ! On arrive bientôt ? Vous n’êtes pas allés cacher ça chez Hilde, non !?

L’aubergiste s’arrêta. Puis regarda vers la cime des arbres. Nabil, intrigué, en fit autant, relâchant ainsi son attention. L’instant propice pour le mettre hors d’état de nuire n’échappa pas au costaud mari de Hansegonde qui se précipita sur lui en assénant un violent coup sur son avant-bras pour qu’il lâchât son arme. Il s’ensuivit une violente empoignade entre les deux hommes dans un violent corps-à-corps dont une description serait inutile tant il fut affligeant de banalité, les giclements de sang le disputant aux dents cassées, et les coups de poings rivalisant avec les coups de pieds, de coudes et de genoux, et ceci jusqu’au coup du sort que subit Baldegolf au moment où les protagonistes perdirent l’équilibre et tombèrent lourdement sur le sol. La tête de l’aubergiste heurta avec force un rocher et l’homme ne bougea plus. Son adversaire, lui, avait roulé sur la pente et mit quelques secondes à se relever. Lors du combat, Hansegonde avait récupéré l’épée de Nabil. Elle se précipita vers son mari en poussant un cri de désespoir.

– Baldegolf ! Lève-toi ! implora-t-elle en le secouant.

Un filet se sang coula de la bouche de son mari. Elle sut qu’il avait rendu l’âme que, par honnêteté, il n’avait pas voulu garder.

Lorsque Nabil revint vers elle, Hansegonde brandit l’épée et la leva avec l’intention de fendre le crâne de celui qui en avait fait une veuve.

Un cri retentit alors, interrompant son geste.

– Halte ! Je le veux vif !

Elle tourna la tête dans la direction d’où venait la voix.

À dix pas de là, se tenaient trois hommes. Dans la seconde, Hansegonde les reconnut ; surtout le premier. Ils avancèrent vers la scène d’escrime, l’arme à la main.

– Il a tué mon Baldegolf, je vais le lui faire payer ! s’exclama-t-elle.

Nabil profita de ce moment d’hésitation pour bondir vers Hansegonde dans les jupes de laquelle le petit Colin s’était réfugié, lui arracha l’épée des mains, puis empoigna le garçonnet en appliquant la lame sous sa gorge.

– Si vous faites un pas de plus je lui coupe la tête ! menaça De Médois.

– C’est une manie, chez toi ! Cela ne m’impressionne pas ! déclara le chef de file du trio en faisant un pas de plus.

– Tu laisserais égorger ton fils ! hurla Hansegonde.

– Mon fils ? s’étonna l’homme en faisant signe à ses compagnons de s’arrêter.

– Tu as déjà oublié notre fornication d’il y a quatre ans, à l’auberge ?

– Hansegonde !

– Au moins tu te rappelles mon nom...

– Ha ha ha ! Voilà que je tiens un enfant royal à ma merci ! s’exclama Nabil avec un rire sarcastique.

– Quoi, royal ? interrogea la mère.

– Eh oui ! Je suis Charles, roi des Francs, avoua le souverain.

Soudain, Nabil poussa un cri de douleur : le marmot venait de lui mordre la main à pleines dents et réussit ensuite à lui échapper. Cette fois, les hommes du roi eurent vite fait de réagir ; ils se précipitèrent sur lui, l’immobilisèrent au sol et le ligotèrent.

Colin vint ensuite lui asséner des coups de pied dans le ventre avant de retourner à côté de sa mère en expliquant :

– Il a fait du mal à papa.

Le stress du combat retombé, Hansegonde alla s’agenouiller auprès du corps de son mari et, actionnant sa ceinture de larmes, éclata en sanglots.

Charles la rejoignit.

– Prions pour que Dieu ait son âme, dit-il.

– Inutile, réagit Hansegonde, il était bon, costaud et travailleur, Dieu ne va pas le louper.

– Bon, nous le ramènerons au bourg tout à l’heure, dès que nous aurons réglé le cas de ce sanglier, déclara le roi en désignant Nabil, maintenu par Jonas et Pépin tel un gibier d’impotence.

– Alors, traître ! Parle ! intima Charles.

– De quoi ?

– Tu le sais bien ! Pourquoi fallut-il que tu le fît, le félon ? tonna Pépin.

– Fisse, pas fît, rectifia Jonas.

– De quels enfants veux-tu parler, Jonas ?

– Il n’est pas question d’enfants, mais de verbe.

– Eh bien quoi ? rétorqua Pépin. Je parle, non ? Je ne suis pas en train de faire une interrogation écrite !...

– Mais tu as fait une faute de francique...

– Oh, je sais, tu as suivi l’enseignement d’Alcuin, mais...

– Il suffit, intervint le roi. Je m’en bats l’écuelle de savoir ces choses. Je veux les coupes, les trois coupes !

– Tu ne sauras rien si je reste là, ligoté en vain, comme un bourguignon, le nargua Nabil.

– Ravale tes paroles fielleuses qui ne nous grugeront plus, rétorqua Jonas en lui donnant un coup dans les côtes.

– Assez joué, coupe-lui la main, ordonna Charles.

Jonas ne se fit pas prier puisque, comme vous le savez certainement, à l’époque on manquait de délicatesse. Mais on était au Moyen-Âge...

Pépin maintint la main de Nabil au sol tandis que Jonas leva son épée. Puis se ravisa :

– Tiens-là contre le collet du chêne, Pépin, sinon je risque de taper sur une pierre et d’abîmer le fil de la lame.

– Bon, bon, ça va ! Protesta Nabil. Je vais vous dire ce que vous voulez savoir.

– Hâte-toi ! gronda le roi.

– Je les ai enfouies dans le tas de foin, dans l’abri à côté de l’auberge.

– Bon. Allons vérifier. Jonas et Pépin, vous allez transporter l’aubergiste tandis que je m’occuperai de ce frelon.

Le petit groupe rebroussa chemin en direction de la rivière, tout en devisant.

– Vous êtes arrivés juste à temps ! dit Hansegonde qui marchait aux côtés du roi.

– Nous suivons cet homme depuis plusieurs lieues. Nous lui avions laissé une avance pour voir où il allait. À l’approche de la clairière, nous avons entendu des cris et nous avons hâté le pas jusqu’à vous voir, mais nous sommes arrivés trop tard pour pouvoir sauver Baldegolf ; maintenant il est bon pour le trou...

– Ce garçon du bourg, pas gourd, bon au labour et à la bourre, m’avait fait la cour. Dès que j’ai senti que je portais ton enfant, j’ai accepté de l’épouser. Il a élevé Colin comme son propre fils et m’a aidée à tenir l’auberge depuis la mort de mes parents. Maintenant je suis seule, démunie et diminuée.

– Diminuée ?

– Baldegolf était ma moitié...

– Nous prierons pour lui à la chapelle.

– Ça ne le fera pas revenir à la vie.

– Certes, mais nous demanderons à Dieu, dans sa grande bonté, de l’accueillir auprès de lui afin qu’il goûte les plaisirs du Paradis.

– Comment pourrait-il le faire ? Son âme a laissé son corps ici...

– À ce genre de questions, je ne puis répondre ; tu en parleras avec l’abbé Canne.

– Qui est-ce ?

– Un ecclésiastique de l’abbaye de Hohenburg.

– Oh, je ne cherche pas de réponse, la vie s’écoule ainsi... s’empressa de dire Hansegonde.

Charles décela une crainte dans la réponse de Hansegonde et la rassura, tandis qu’on hissait le cadavre sur l’un des chevaux qu’ils avaient laissés au bas de la sente.

– Je n’ai pas l’intention de t’y envoyer en pension... Mais, tu n’as plus de famille, non ?

– Eh bien... Non...

– Alors Jonas t’escortera jusqu’à Oche, en mon palais, où tu résideras avec l’enfant. Tu y trouveras sûrement un bon parti. Et je donnerai à Colin, ce courageux garçon dans les veines duquel coule un sang royal, le fief du Striel qui vous apportera quelques subsides. En chemin vous ferez étape à l’abbaye qui offre un repos plus serein qu’une auberge quelconque...

Le groupe traversa l’Ill en basses eaux suite à la canicule d’un été finissant qui laissait enfin poindre les nuages au-dessus des monts de Bel.

À ces nouvelles, Hansegonde se sentit le coeur un peu moins lourd. Elle s’adressa à son fils, comme pour se faire confirmer ce qu’elle venait d’apprendre :

– Tu vas t’appeler Colin du Striel, mon fils, et nous allons habiter au palais de Charles le Magne !...

Elle attendit une éventuelle contradiction de la part du roi, mais il ne dit mot. Le garçonnet, quant à lui, ne manifesta aucune curiosité ; il lâcha seulement :

– Papa ne bouge plus.

Nabil chercha sa bonne fortune tout au long du chemin (et du chemin, mais pas au clair de la lune), avec pour objectif de s’échapper. Mais, avec les poings liés, il était impensable de se mettre à courir dans la forêt ni davantage à sauter dans la rivière.

S’enfuir dans les ruelles du bourg, inutile d’y songer puisqu’ils se dirigeaient vers l’auberge et qu’elle se situait sur le ban à 1/2 lieue du centre (en banlieue, quoi).

Il se résolut donc à coopérer en espérant la clémence du roi.

À peine arrivés, les quatre hommes pénétrèrent dans la grange tandis que Hansegonde et Colin regagnèrent l’auberge.

– Où sont les coupes ? demanda Charles.

Nabil leur indiqua le tas de foin :

– Juste là, en dessous.

Pépin ne tarda pas à les retrouver et à les remettre au roi.

– Et la troisième ?

– Hansegonde.

– En seconde quoi ? s’impatienta Charles.

– La mère de...

Une grosse claque coupa la parole à Nabil.

– La merde sera pour toi, si tu n’es pas plus clair ! tonna Jonas (comme quoi, Cambronne n’a rien inventé). Parle !

– Je l’ai donnée à Hansegonde...

– Tu ne pouvais pas le dire plus tôt ?

– Je l’ai dit il y a une seconde !

– Va vérifier, ordonna le roi à Pépin.

Pépin obtempéra.

– Ainsi, tu voulais t’approprier mes coupes, vil traître !

– Elles appartiennent à ma famille et non à toi.

– Tu oses !? hurla Jonas en voulant le frapper une nouvelle fois.

– Laisse-le parler, intervint Charles.

Nabil expliqua :

– Le père du père du père du père du père...

– Abrège !

– Il y a de nombreuses générations avant ce jour, l’un de mes ancêtres avait forgé un magnifique vase en métal destiné à recueillir l’eau de pluie. Lorsque le prophète fut mis à mort, il récupéra trois clous de la croix sur les conseils de Loth d’Hébil, conseiller en communication de Jésus. « Ca vaudra de l’or, dans le futur », avait-il dit. Mon aïeul les cacha dans le pied de ce vase qui demeura dans notre maison durant 10 générations, jusqu’à ce qu’un jour, les Romains le volent. Mais ils ignoraient ce qu’il contenait, Ils en firent ensuite cadeau aux Chrétiens, ces crétins.

Il y à 400 ans, les Francs le prirent à Rémi de Reims et le cassèrent...

– Ils le cabossèrent, rectifia Charles, je connais l’histoire. Ensuite, Rémi le fit fondre pour en tirer 3 coupes dans lesquelles il fit insérer les clous qu’il avait découverts.

– C’est cela.

– Mais c’est de l’histoire ancienne ! Inutile de faire la guerre à ce sujet !

– Je les veux tout de même, c’est un trésor de famille.

– Je ne te crois pas ; il y a autre chose... Parle, et je te laisserai la vie sauve.

– Tu parles, Charles, je ne te crois pas...

– Bon. Tue-le, Jonas.

Jonas s’exécuta en exécutant l’ordre royal et donc Nabil.

– Maintenant, il voit que je tiens parole.

– Mais tu n’en sauras pas plus... dit Jonas, l’air ennuyé.

– Je connais la légende, et ce n’est qu’une légende. Si elle est vraie, je le découvrirai en réunissant les trois coupes... Tiens ! Revoici Pépin... Alors ?

– C’est vrai.

– Quoi ?! s’étonna le roi.

– Nabil avait bien remis la troisième coupe en gage aux aubergistes.

– Ah ! Un instant, j’ai cru que tu parlais de la légende... Et où est cette coupe ?

– Personne ne sait... Sauf Baldegolf...

– Mais il ne parlera pas.

– Eh non, il ne le peut plus... Il y a bien Colin...

– Quoi, Colin ?

– Il aurait accompagné Baldegolf, le jour où il a caché la coupe.

– Allons lui parler... J’y vais seul. Occupez-vous de la sépulture de Baldegolf et débarrassez les lieux de Nabil.

Charles entra dans l’auberge. Hansegonde préparait un repas, le garçonnet restait sagement assis sur un banc.

Le Magne se pencha vers lui :

– Colin, je cherche une coupe comme celle-ci, commenca-t-il en montrant celle qu’il tenait en main. Sais-tu où ton père l’a rangée ?

– Papa ne bouge plus.

Hansegonde et Charles se regardèrent. Ils comprirent que l’enfant avait été traumatisé par ce qui s’était passé.

Elle ne sut que répondre ; face à ce problème, elle était désemparée et le roi ne sut comment s’en emparer.

– Il est bon que vous veniez loger à Oche ; peut-être un jour viendra où il saura nous dire...

Ainsi fut reperdue la trace de la troisième coupe, puis des deux autres également, selon le Grimagine.

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