Chapitre 21 : Téléportation quantique

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 Le monorail dans lequel ils étaient installés fendait l’air à toute vitesse et avait déjà quitté le périmètre de l’Académie que l’on ne distinguait presque plus. Adallia n’osait pas regarder en arrière de peur de ressentir une forme de regret. BIDI-O, quant à lui, s’était installé en face d’elle et observait le sac de voyage de la jeune femme.

Tu ne prends rien d’autres avec toi ? demanda-t-il.

Non, je déteste m’encombrer, même quand je pars aussi loin. Je préfère voyager léger, répondit Adallia en souriant.

Tu es le premier Humain que je vois procéder comme ça, fit remarquer l’Androïde.

Vu qu’on va passer un petit bout de temps ensemble, tu n’es pas au bout de tes surprises.

Si tu as besoin de quelque chose, comment feras-tu ?

J’achèterai sur place.

Logique… admit BIDI-O, avec une pointe de déception.

 Bientôt les vallées montagneuses à travers lesquelles le monorail filait dominèrent le paysage, et l’Académie et la côte ouest disparurent derrière elles. Les deux compagnons se rendaient à Llovia-Daôs, la capitale planétaire d’Ordensis.

 Adallia connaissait la route, car elle avait déjà emprunté cette ligne pour venir à l’Académie. L’environnement était différent ici, quelques stations d’extractions de minerais sythecs ponctuaient le parcours à l’instar de petits villages qui arpentaient le flanc des montagnes et suivaient les cours d’eau. Le ciel était couvert, mais quelques rayons de soleil filtraient à travers les nuages et se déversaient sur les cimes rocailleuses des monts environnants. La jeune femme avait l’impression d’admirer une toile de peinture ; le contraste entre les vallées herbeuses, les sommets et le ciel gris entrecoupés de faisceaux de lumière donnaient une impression surréaliste.

 BIDI-O, lui, ne prêtait pas attention au paysage, ce qui étonna Adallia puisqu’elle croyait que le petit robot serait plus à l’affût de nouveaux décors.

Ce n’est pas la première fois que je viens ici, dit-il, en devinant les pensées de la jeune femme. Je me suis rendu plusieurs fois à la capitale pour acheter des pièces avec Kaïlye.

Comment tu as trouvé Llovia-Daôs ? interrogea Adlalia, curieuse.

J’aime beaucoup cette ville, on y trouve de tout.

La vie des gens là-bas ne te semble pas trop différente ?

Si. Bien que j’aie des connaissances sur les modes de vie humains, je ne suis pas habitué à observer par moi-même toutes vos façons d’exister.

 Adallia comprenait que par « exister », l’Androïde signifiait « vivre ». La jeune femme trouvait cela une bonne chose que le petit robot communiquât aisément avec elle et qu’il s’exprimât d’une autre manière que les Humains. Cela pourrait lui être utile lorsqu’elle devrait analyser et interpréter des données cybernétiques. Adallia était décidément contente que BIDI-O l’accompagnât et se sentait moins seule.

Quel itinéraire allons-nous emprunter pour aller sur Koutcha ? demanda l’Androïde, après un long moment de silence.

Koutcha est située dans un des systèmes stellaires du groupe 17 de la Frontière. Kendar Wo Cysbi veut que nous prenions un orbe de téléportation jusqu’à Mazabeha qui se trouve également dans le groupe 17.

Oh… et j’imagine qu’une fois arrivés là-bas, nous prendrons un vol de transition vers Koutcha.

Tu as tout compris BIDI-O.

 Le groupe 17 dont parlait Adallia faisait référence à un ensemble de systèmes stellaires lointains servant de zone tampon entre plusieurs entités structurelles de la Galaxie. Koutcha était la seule planète du groupe 17 qui faisait office de planète-frontière. Les autres planètes, comme Mazabeha, étaient contrôlées chacune par une entité respective et servaient généralement de lieu de transit pour accéder d’un monde à l’autre. Dans ces zones parfois disputées, les espèces se regardaient en chien de faïence puisque de là, des missions partaient également vers des secteurs en cours d’exploration.

Tu es déjà allée à la Frontière, Adallia ? demanda BIDI-O.

Non, jamais. Je pense qu’en général c’est un peu dangereux de s’y rendre seul, répondit la jeune femme.

Est-ce que tu as peur ?

J’appréhende un peu, mais en vérité ça va. Nous y allons avec un représentant du Gouvernement, et c’est lui qui a préparé tous nos documents de voyage. Pour la première fois de ma vie, je n’ai rien eu à faire de ce côté-là.

 L’Androïde acquiesça d’un geste couinant de la tête.

 À ce moment précis, le monorail quitta les montagnes pour se propulser en direction de Llovia-Daôs. Un léger voile grisâtre recouvrait les gratte-ciels qui s’élevaient du sol et suggérait une fine pluie tombant sur la cité. Des véhicules volants formaient de longues rangées qui s’étendaient d’un bout à l’autre de la ville et se déplaçaient au grès des embouteillages.

 Comme BIDI-O, Adallia appréciait la capitale. Bien que la cité fût ultra-moderne, de nombreux espaces verts avaient été aménagés entre les édifices qui n’avaient rien de monolithique dans leurs formes, mais au contraire, évoquaient toute l’imagination dont les Sythecs pouvaient faire preuve. Le parlement d’Ordensis était constitué d’un immense dôme qui tournait sur lui-même et dont la surface retransmettait en direct les débats de l’assemblée. Tout était impeccablement ordonné aussi bien dans les rues, aux pieds des tours, que sur les passerelles surélevées et amovibles qui reliaient les différentes aires de la ville. Adallia observa, mélancolique, ce paysage qu’elle avait un peu perdu l’habitude de voir puisque aucune tour aussi haute ne sortait du sol de l’Académie.

✽✽✽

 Plusieurs minutes de route et quelques arrêts plus tard, le monorail se dirigea vers la sortie de Llovia-Daôs, en direction de plaines. Là-bas, le temps était plus dégagé, et une imposante structure émergea depuis le bord d’un lac.

 Il s’agissait d’un ensemble de plate-formes superposées et ponctuées de structures rectangulaires creuses qui avaient l’air de servir de jointure aux différents niveaux de l’ensemble. Une multitude de petites lumières émaillaient les étages tandis que des vaisseaux allaient et venenaient depuis les plate-formes. Certains restaient à basse altitude et devaient probablement se rendre ailleurs sur Ordensis ; d’autres partaient dans la haute atmosphère rejoindre les stations en orbite qui servaient ensuite de relais aux voyages interstellaires.

 Le monorail s’enfonça dans un tunnel de l’édifice et s’arrêta bientôt au terminus de la ligne : le « Spatioport de Llovia-Daôs ». Sur les quais, l’air était étouffant, ce qui pouvait s’expliquer par l’éloignement du site par rapport à la côte. BIDI-O se mit à rouler tout autour de la chaussée, admirant l’enchevêtrement de structures métalliques au-dessus de sa tête. C’était la première fois qu’il venait dans un spatioport, et bien que cela n’avait rien d’extraordinaire en soi, le petit robot était fasciné.

 Pendant que ce dernier se déplaçait dans tous les sens, Adallia vérifia qu’elle avait bien toutes ses affaires dans son sac. Puis, elle regarda sur son connecteur les instructions envoyées par Kendar Wo-Cysbi.

Où devons-nous aller ? demanda l’Androïde dont le regard ne décrochait plus des tuyaux fumant collés aux parois des quais.

Kendar Wo-Cysbi nous demande de le rejoindre directement sur une plate-forme de téléportation. Apparemment, c’est la « plate-forme Transaxiane ».

Et comment fait-on pour y aller ?

J’imagine qu’il faut qu’on trouve les salles de départ des plate-formes.

Dans ce cas, sortons de la station de monorail et allons nous renseigner, proposa BIDI-O.

 Les deux compagnons s’accordèrent sur ce point. À l’intérieur du spatioport, ils se retrouvèrent plongés dans une grande salle reliée par une série de couloirs dont la couleur variait en fonction de la zone que l’on souhaitait rejoindre. Dans ce hub central plus rafraîchissant, des cyber-robots volaient dans tous les sens, aussi bien pour s’occuper des voyageurs égarés que de la maintenance mécanique et électronique du complexe.

 Parmi la foule, certaines personnes couraient en espérant arriver à temps pour partir ; d’autres bavardaient tranquillement entre elles le long de comptoirs d’informations où il était aussi possible de commander des collations exotiques ou encore des pastilles pour aider à lutter contre la gravité. Différentes langues intrahumaines étaient parlées et résonnaient à-tout-va. Il suffisait de tendre l’oreille pour pouvoir entendre un accent et deviner l’origine géogalactique d’une personne.

 Adallia aimait écouter ce multiculturalisme sonore qui caractérisait si bien les spatioports de n’importe quelle grande cité de la Confédération. La jeune femme s’approcha de l’un des comptoirs mis à disposition des voyageurs où une borne lui permit d’y apposer son connecteur et de télécharger la carte holographique des lieux. BIDI-O fit de même en s’y connectant via des ondes électromagnétiques.

Je sais où on doit aller, dit-il alors qu’Adallia cherchait encore à localiser leur position sur la carte. Les plate-formes de téléportation sont au deuxième niveau.

Euh... d’accord, tu connais le chemin ou on demande à un cyber-robot ?

Tu plaisantes, j’espère ?! lança l’Androïde d’un ton incrédule.

Ah oui, ne t’inquiètes pas. J’ai le droit de faire quelques blagues sur le fait que t’es un robot et que tu sais déjà tout, dit la jeune femme en le taquinant.

Un « être cybernétique », rectifia BIDI-O avec sa pointe d’humour habituelle.

 Les deux compagnons filèrent dans un couloir menant à une série d’ascenseurs. Pour des raisons de commodité, les étages les plus élevés étaient réservés aux vaisseaux rejoignant l’espace, et ceux du bas à la téléportation.

 Adallia avait déjà pris un orbe de téléportation, mais elle ne pouvait pas dire qu’elle aimait cela plus que les voyages interstellaires. La téléportation était réservée pour les voyages lointains, car il s’agissait d’une technologie très coûteuse et surtout, parce que voyager en vaisseau sur de trop longues distances à l’échelle galactique entraînait un décalage spatio-temporel important. La téléportation était quasi instantanée et évitait ce genre de désagrément. On avait donc recours à ce moyen de transport qu’à partir d’un certain nombre de parsecs franchis. Heureusement, Llovia-Daôs était non seulement une capitale planétaire, mais aussi celle du monde sythec tout entier. En conséquence, elle était équipée de ce type de matériel dans son spatioport, ce qui était loin d’être toujours le cas dans les systèmes de la Confédération.

✽✽✽

 Le couloir qui conduisait aux ascenseurs était entouré d’une baie vitrée transparente, et Adallia réalisa que c’était en fait une passerelle supendue dans le vide, à l’extérieur des aérogares. La jeune femme s’agrippa aussitôt à la rambarde de sécurité, se rappelant la même sensation qui l’avait envahie lorsqu’elle avait traversé le pont du Village d'Illys.

 BIDI-O, lui, roulait à toute vitesse au milieu de la foule et ne s’était aperçu de rien. Par réflexe, Adallia regarda vers l’horizon où elle vit le réseau surélevé de monorails relier Llovia-Daôs au spatioport. Cette vue atténua sa notion de perspective et par la même occasion, cette sensation de vide due à la hauteur. Elle reprit le contrôle de son mental et alla retrouver BIDI-O au niveau des ascenseurs.

 Le petit robot était en train de servir de guide à des gens qui le prenaient pour un Androïde travaillant dans les aérogares. BIDI-O ne s’en formalisait pas pour autant. Et comme il avait été programmé avec un grand nombre de langues humaines, il se permettait même de répondre dans différents dialectes, indiquant quel ascenseur emprunter pour se rendre à telle ou telle plate-forme et quelle destination au départ d’Ordensis y était associée.

 La situation fit rire Adallia qui avait complètement oublié son moment d’angoisse et se dit que BIDI-O était bien meilleur qu’un simple panneau d’affichage. Elle intervint auprès des voyageurs qui prirent un air désolé quand la jeune femme leur arracha l’Androïde et l’isola de la plèbe.

C’est agréable de savoir que si tes recherches en transrobotique n’aboutissent pas, tu pourras toujours te reconvertir en agent d’aérogares, lui dit-elle.

Très drôle, Adallia...

Hahaha, et si tu nous disais plutôt quel ascenseur emprunter.

Suis-moi.

 BIDI-O se fraya un chemin entre plusieurs personnes et indiqua à la jeune femme une grande cabine en forme de téléphérique fixée à une colonne de métal. Sur les côtés, un panneau indiquait : « Téléportation - secteurs frontaliers ».

 Dans la cabine qui les emmena en hauteur, Adalia entrevit les deux lunes d’Ordensis pointer le bout de leur nez à mesure que le jour commençait à décliner. Très vite la cabine pénétra dans un tunnel. Des lumières tamisées apportèrent une ambiance cosy qui contrastait avec le brouhaha des autres occupants de la cabine, discutant pour la plupart de leur futur voyage. L’un d’eux n’avait jamais eu recours à la téléportation et demandait à un autre ce que cela pouvait bien procurer comme sensation. « Toute une expérience » » pensa Adallia qui aurait bien aimé lui répondre.

 À peine la jeune femme se rémora-t-elle son premier voyage en téléportation que la cabine stoppa à l’intérieur d’un long terminal. Celui-ci était doté d’un plafond holographique animé par une reconstitution de la végétation luxuriante d’Ordensis et dans lequel des messages apparaissaient et souhaitaient bon voyage aux visiteurs. Adallia trouvait cela joli et admirait le décor. Mais, contrairement à elle, ce qui intriguait le plus BIDI-O étaient les sphères extérieures au terminal que l’on pouvait observer sur les côtés, à travers des vitres. Certaines des sphères tournaient à toute vitesse jusqu’à un point tel que la surface du globe ne donnait même plus l’impression de bouger. Cela signifiait qu’une téléportation était en cours, dans un sens comme dans un autre.

Ce sont les orbes, fit Adallia qui avait rejoint BIDI-O, plaqué contre l’une des vitres du terminal, comme l’aurait fait un enfant.

Oui, l’orbe entier se charge de scanner les passagers et d’envoyer les informations à un autre orbe dans le lieu de destination. Ensuite, les deux orbes procèdent à l’intrication quantique.

 L’intrication quantique était le principe physique permettant la téléportation. Ce phénomène consistait en ce que des particules partageassent les mêmes propriétés, de sorte à ce qu’elles devinssent jumelles d’un point de vue physique. Lorsque l’une de ces particules changeait de valeur, toutes les autres faisaient de même, quelque fût leur éloignement les unes des autres dans l’univers. Des sphères de téléportation avaient été ainsi créées par intrication quantique et pouvaient communiquaient entre elles à travers la Galaxie.

 Grâce à une manipulation de l’espace-temps, il était possible de transformer de la matière sous forme d’informations en deux dimensions dans une première sphère, puis de les transmettre, via l’intrication quantique, à une seconde machine qui s’occupait de les retranscrire en trois dimensions à l’arrivée. La distorsion de l’espace-temps lors du processus était presque imperceptible pour les passagers qui étaient hypnotisés naturellement par un jeu de lumières avant de reprendre pleinement conscience une fois le transfert achevé. Généralement, personne ne voyait vraiment la différence entre avant et après, à l’exception d’une très grosse migraine et d’une fatigue musculaire.

J’espère que vous êtes prêts tous les deux, intervint brusquement une voix derrière la jeune femme et l’Androïde.

 Quand ceux-ci se retournèrent, ils virent Kendar Wo-Cysbi, une valise à la main, les regardant d’un air à la fois sérieux et bienveillant.

Nous avons un long trajet qui nous attend, dit-il. BIDI-O ne transporte rien avec lui ?

Si j’ai besoin de quelque chose, j’achèterai sur place, rétorqua le petit robot qui reprit les paroles d’Adallia.

 La réponse amusa l’enquêteur qui se doutait qu’un Androïde n’avait pas besoin de grand-chose avec lui pour voyager. BIDI-O ouvrit un boîtier de son buste et exposa les quelques accessoires qu’il avait planqués dans son corps ; des produits de première nécessité pour machines.

Bien, dans ce cas, il ne nous reste plus qu’à rejoindre la plate-forme de départ, fit Kendar Wo-Cysbi.

 L’homme pria les deux compagnons de le suivre à travers le terminal. Il les emmena jusqu’à un sas de sécurité au-dessus duquel il était écrit « Plate-forme Transaxiane ». Là, un Androïde bipède à l’armature argentée gérait depuis un centre de commande l’accès à un orbe. Via son connecteur, l’enquêteur présenta les documents numériques de voyage qu’il transféra aussitôt à l’Androïde.

Nous y voici, dit Kendar Wo-Cysbi à l’adresse d’Adallia et BIDI-O. Nous avons toutes les autorisations nécessaires. Il ne devrait donc y avoir aucun problème.

Même pour se rendre sur Koutcha ? demanda la jeune femme qui souhaitait savoir si cela avait été compliqué d’obtenir les papiers pour quitter la Confédération.

Oui. L’avantage d’une planète-frontière est que chaque espèce gère son propre secteur.

 L’Androïde installé au poste de commandes passa en revue tous les détails du voyage, que ce fussent les autorisations, le trajet, le décalage spatio-temporel ou bien l’identité biologique et cybernétique de chaque individu.

 Adallia était un peu déçue, elle s’attendait à plus de facilité avec un employé du Gouvernement central. Il n’en était cependant rien concernant la vérification des documents. Sans doute que Kendar Wo-Cysbi ne voulait pas non plus trop attirer l’attention sur eux au fur et à mesure qu’ils allaient s’approcher des territoires cybernétiques.

L’identification est terminée, informa d’une voix impersonnelle l’Androïde au poste de commande. Vous pouvez rejoindre l’orbe de téléportation sur la plate-forme. Faites bon voyage.

 Un sas de sécurité s’ouvrit instantanément devant le petit groupe. Dans le tunnel qui suivit, Adallia remarqua à travers les hublots que les lunes d’Ordensis étaient parfaitement visibles dans le ciel et que les premières étoiles les accompagnaient. La jeune femme et ses deux acolytes rejoignirent ensuite la masse sphérique de l’orbe.

 Dedans, un escalier permettait de descendre au fond d’une grande pièce et de parvenir à une centaine de capsules disposées à même la paroi de la sphère. D’autres voyageurs étaient déjà arrivés, mais moins d’un tiers des capsules étaient occupées. En y repensant, Adalla réalisa qu’elle n’avait vu personne faire la queue pour passer le sas de sécurité juste avant. Ceci pouvait s’expliquer par le fait que peu de gens avait de raison de se rendre dans le groupe 17 de la Frontière. Celui-ci était considéré comme une zone à risques, notamment à cause des tensions dues à l’exploration de l’espace.

 En regardant les quelques autres passagers, Adallia se demanda bien ce qu’ils pouvaient aller faire dans une telle région galactique. Beaucoup d’individus étaient munis de bardas aux allures militaires et d’attirail de prospection qu’ils rangeaient dans des caissons placés sous les capsules. À côté d’eux, Adallia, BIDI-O et Kendar Wo-Cysbi avaient l’air beaucoup trop conventionnel. La jeune femme comprit dès lors qu’elle avait déjà franchi une sorte de frontière.

Je dois vous laisser, informa subitement BIDI-O qui tournait la tête dans tous les sens. Il y a des capsules spécifiques pour les machines.

Euh... oui, d’accord, répondit Adallia en balbutiant et qui aurait préféré que BIDI-O restât avec elle. J’avais oublié que l’on était séparé dans l’orbe.

Ne t’inquiètes pas, Adallia, dit le petit robot. On se voit à l’arrivée, de toute façon.

Bien sûr.

À tout à l’heure, BIDI-O, fit sobrement l’enquêteur.

 L’Androïde fila à toute allure entre les rangées de capsules, fidèle à lui-même.

 Ce n’était pas la première fois qu’Adallia se retrouvait seule avec Kendar Wo-Cysbi, mais elle avait quand même l’impression de voyager avec un inconnu. Pour éviter qu’une gêne ne s’installât entre eux, la jeune femme afficha ses documents de voyage sur son connecteur et désigna leurs places attribuées.

Je crois que ce sont les nôtres, dit-elle en s’y dirigeant.

 Kendar Wo-Cysbi ne disait rien. Il n’avait pas l’air troublé le moins du monde par l’apparence baroudeuse des autres passagers et semblait concentré sur sa mission. Adallia sentait également qu’il était toujours réservé sur la présence de BIDI-O, même s’il ne le formulait pas directement.

 L’enquêteur s’occupa de ranger correctement leurs affaires, et quelques minutes avant le départ, la jeune femme se décida à briser la glace en abordant un sujet délicat.

Au fait, je voulais parler d’une chose avec vous, dit-elle d’une voix timide.

Je vous écoute, répondit poliment Kendar Wo-Cysbi.

Vous vous souvenez, le jour où nous nous sommes vus à la Décharge, vous m’aviez dit que le numéro de Réminiscence consacré à Koutcha était en attente d’autorisations pour être diffusé sur les canaux officiels de la Confédération.

 L’enquêteur avait détourné les yeux au moment où Adallia avait parlé de Réminiscence. Il finit simplement par répondre tout en regardant ailleurs :

Oui, je m’en souviens.

Peu avant que je passe devant le comité d’évaluation de l’Académie, l’antiquaire de Koutcha, Kumara Jiva, m’a appris que le numéro avait été censuré. Je suis désolée de vous demander cela, et j’ai conscience que ce n’est peut-être pas le bon moment, mais j’ai besoin de savoir : est-ce que vous étiez au courant lorsque nous en avions discuté ?

 Kendar Wo-Cysbi grimaçait. Cette fois néanmoins, il ne se déroba pas et regarda Adallia droit dans les yeux :

Oui.

Alors pourquoi ne pas me l’avoir dit ? s’en émut la jeune femme.

Pour être honnête Adallia, je n’en étais pas tout à fait certain. Je m’en doutais, mais je n’ai eu la confirmation que peu de temps après.

Et pourquoi vous en doutiez-vous ?

Il ne s’agit pas seulement de la censure de ce numéro. Le Gouvernement central a décidé de procéder à une censure globale des informations venant des mondes sous contrôle cybernétique. Cette politique venait d’être décidée.

Dans quel but ? s’étonna Adallia.

Le Gouvernement veut limiter l’influence que peut avoir l’École des Théoriciens au sein de la Confédération. Comme vous le savez, c’est devenu un sujet sensible...

 Bien qu’elle était choquée par ce que lui apprenait l’enquêteur, la jeune femme était aussi rassurée par cette réponse. Elle comprenait mieux pourquoi Kendar Wo-Cysbi ne lui en avait pas parlé. D’abord, parce que c’était une information embarrassante et ensuite, parce que lui et Adallia n’avaient pas encore discuté de la question de la transrobotique à ce moment-là.

Je comprends, lui dit-elle.

 L’enquêteur lui sourit et n’ajouta rien.

 Et alors que les derniers passagers venaient de rentrer dans l’orbe et descendaient l’escalier pour rejoindre les capsules, la lumière ambiante et douce de la sphère déclina. Au-dessus d’eux, l’Androïde du poste de commande apparut sur un écran. Le robot salua les voyageurs et leur demanda de se tenir prêt au départ en s’allongeant dans les capsules. Ces dernières étaient assez grandes et larges pour y placer deux individus, et Adallia avait toujours l’impression d’y être à son aise.

 Une fois installée, elle regarda vers le plafond lisse et de couleur neutre de la sphère. Elle repensa à ce que venait de lui dire l’enquêteur et se dit que tout cela n’annonçait rien de bon. Une telle décision de la part du Gouvernement central pouvait conduire à certaines dérives. En même temps, elle comprenait que Kendar Wo-Cysbi était sous pression et que l’objet de cette mission ensemble était d’une grande importance pour lui.

 Toutes les lumières s’éteignirent à l’exception de l’écran avec l’Androïde qui annonça les préparatifs du départ. L’escalier de l’entrée se replia sur lui-même et un bruit motorisé se fit entendre. Plusieurs clignotants se mirent en route dans les capsules et bientôt, une sensation étrange étreignit les passagers. Cette sensation signifiait un changement de propriété dans la gravité. Désormais, chaque voyageur était collé à sa capsule et ne pouvait s’en détacher. L’écran avec l’Androïde disparut et les capsules s’élevèrent en lévitation au centre de la sphère dont la surface affichait différentes nuances de blancs. Ces nuances commencèrent à tourner lentement, puis de plus en plus rapidement, signifiant que le processus de téléportation démarrait.

 Adallia sentit d’abord une certaine lourdeur dans ses membres, et soudainement, plus rien. Un intense sentiment de légèreté s’empara d’elle et lui donna l’impression de flotter. La dernière pensée encore cohérente et claire qui lui vint à l’esprit était de savoir si BIDI-O vivait son expérience de téléportation de la même façon. Les idées de la jeune femme s’entremêlèrent dans un flot incessant d’images produites par son cerveau. Après quoi, tout devint blanc.

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